Ce billet m'a été inspiré par celui très stimulant de Marie-Anne Chabin sur la difficulté de traduction de l'anglais record en français et de la discussion nourrie qu'il a suscité. Le débat a tourné principalement autour de la validité de l'équivalence entre record et document, décliné en plusieurs langues, russe, espagnol, allemand, roumain...

En réalité, le débat entre archivistes avait une vocation opérationnelle immédiate et essentielle : comment nommer les objets que l'on manipule pour bien se faire comprendre et lever les ambiguïtés. Dans ce contexte, il a toute sa légitimité. Mais vu de l'extérieur de ce monde il prend une tournure différente et est révélateur d'autres questions.

Le postulat de départ est que l'anglais record a une signification précise de « document probant », illustrée par la différence entre la liste de course et le ticket de caisse qui valide l'acte d'achat. Si l'on se réfère à l'''Oxford Dictionnary'', on retrouve bien cet accent mis d'abord sur la preuve (même s'il faut ajouter l'élargissement à toutes formes d'enregistrement, comme le disque).

Il est intéressant de constater qu'il a donné en français le « record sportif » : Empr. à l'angl. record « enregistrement, document écrit (pour conserver un témoignage) » (av. 1300 ds NED), d'où « fait exceptionnel (notamment un exploit sportif) digne d'être enregistré » (1883, ibid.), de l'a. fr. recort, record (v. recors). (ATILF).

Mais l'aller et retour entre les deux langues est plus ancien. Voilà ce que nous dit sur l'étymologie du mot l'Oxford Dictionnary : Middle English: from Old French record 'remembrance', from recorder 'bring to remembrance', from Latin recordari 'remember', based on cor, cord- 'heart'. The noun was earliest used in law to denote the fact of being written down as evidence. The verb originally meant ‘narrate orally or in writing’, also ‘repeat so as to commit to memory’

On peut comparer cette étymologie avec celle du mot « document ». Voilà ce que nous dit l'ATILF à ce sujet : Empr. au lat. class. documentum « enseignement », b. lat. « acte écrit qui sert de témoignage, preuve », dér. de docere « enseigner, informer ». Le même article signale comme première signification : Enseignement, oral ou écrit, transmis par une personne.

Ainsi selon leur étymologie, le « record » anglais et le « document » français ont quasiment la même signification, mais proviennent de deux mots latins différents : le premier fait référence à la mémoire et la preuve, le second à la transmission et la leçon.

J'ai déjà eu l'occasion de montrer que la popularisation du mot « document » s'est accomplie au XIXe siècle, très vraisemblablement sous la poussée de la révolution scientifique qui avait besoin d'artefacts qui confondent justement ces deux fonctions. La preuve est une leçon pour l'avancement de la science et mémoire et transmission vont de pair. Le mot à partir de ce moment a pris un sens plus large et de plus en plus vague, qui après la seconde guerre mondiale a été de plus en plus remplacé par le polymorphe « information », privilégiant toujours la transmission plutôt que la mémoire.

Le record anglais n'a guère trouvé que dans les techniques d'enregistrement du son et de l'image, apparues à la fin du XIXe, l'occasion d'élargir ses horizons. Ainsi, mis à part le disque et la bande magnétique, le record a gardé son sens précis attaché à la preuve qui sied aux archivistes.

Aujourd'hui avec le numérique et la relation différente à la vérité qui l'accompagne, d'autres notions émergent en phase avec les capacités de calcul comme ressources (resources) puis surtout données (data), directement traduites de l'anglais par les échanges entre informaticiens. Ces mots ne sont pas anodins non plus. Ils font référence à des entités déjà existantes, déposées, neutres, sans plus de relations avec les fonctions de mémoire et preuve, ni transmission et leçon. Il y a là matière à réflexion.

Actu du 7 décembre 2011

Voir aussi la discussion sur « document d'ativité » sur la page GSI de Linked'in