Quels rapports entre Twitter et Wikipédia ?
Par Jean-Michel Salaun le samedi 06 juin 2009, 17:15 - Web 2.0 - Lien permanent
Voici un graphique fort instructif. Il s'agit d'une enquête menée par un étudiant et un chargé de cours de Harvard, Bill Heil et Mikolaj Piskorski, dans le cadre d'un cours intitulé Competing with Social Networks (voir présentation ici) sur un échantillon de 300.000 utilisateurs de Twitter. Il n'est pas précisé si l'échantillon est uniquement américain, mais on peut le supposer. Le trait plein représente les utilisateurs de Twitter, le pointillé ceux de Wikipédia et les tirets ceux d'un réseau social. L'ordonnée représente en pourcentage le nombre de contributions et l'abscisse les utilisateurs classés par leur total de contributions, toujours en pourcentage.

Extrait du billet des auteurs (trad JMS) :
En particulier, les 10% des utilisateurs les plus prolifiques de Twitter postent plus de 90% des messages. Sur un réseau social classique, ces mêmes 10% ne proposent que 30% de la production totale. Pour mettre Twitter en perspective, il faut faire une analogie inattendue avec Wikipédia. Là, 15% des éditeurs des plus prolifiques alimentent 90% de la publication de Wikipédia. Autrement dit, la répartition des contributions sur Twitter est plus concentrée que sur Wikipédia, même si Wikipédia n'est pas un outil de communications. Ceci implique que Twitter ressemble plus à un outil de publication unidirectionnel qu'à un réseau de communication pair à pair.
Il faut rester prudent, car il y a peu d'informations sur la méthodologie employée, néanmoins ces résultats semblent confirmés par d'autres enquêtes, en particulier une étude de Purewire sur Twitter dont on trouvera le compte rendu sur ReadWriteWeb ou sur TechCrunch (ici et là).
Ainsi le Webmédia continue pas à pas sa structuration. Voici rapidement quelques leçons à partir des ressemblances et des différences entre le microblogging et l'encyclopédie collaborative. Pour Wikipédia, on pourra aussi consulter d'anciens billets sur les différentes dimensions de son économie (ici).
Les deux sont des innovations radicales, il est difficile de les comparer à des modèles existants. Les deux se structurent comme des médias unidirectionnels avec une minorité de contributeurs et un grand nombre de lecteurs. Les deux fonctionnent sur l'économie du don du côté des contributeurs, on pourrait dire une petite bourgeoisie intellectuelle avide de prendre la parole face aux médias traditionnels auxquels ils n'ont pas ou difficilement accès. Les deux aussi n'ont pas de modèle d'affaires et on peut penser que cette caractéristique est aussi un élément de leur succès d'usages, car ils ne sont pas (encore) soupçonnés d'intéressement occulte. Les deux enfin ont réussi à se positionner comme des joueurs importants dans l'économie de l'attention, au point d'intéresser le plus gros des acteurs, Google.
Du côté des différences, la première qui saute aux yeux et que l'un fonctionne sur le flux et l'immédiateté, tandis que l'autre fonctionne sur l'accumulation et le patrimoine. Le premier est plus proche du modèle de la radiotélévision, le second de celui de la bibliothéconomie dans le pentagone. La seconde différence est évidemment la longueur des messages. Twitter prend l'air du temps en jouant sur le signalement subjectif et sur l'horloge quotidienne, tandis que Wikipédia explique le monde dans de longs développements qu'il souhaite les plus neutres et exhaustifs possible. En ce sens ils sont parfaitement complémentaires. La troisième différence est que l'un a fait le choix clair du non-profit (Wikipédia) tandis que l'autre se positionne dans le secteur commercial en faisant appel à la récolte de fonds avec comme perspective vraisemblable le rachat.
Commentaires
"une petite bourgeoisie intellectuelle avide de prendre la parole face aux médias traditionnels auxquels ils n'ont pas ou difficilement accès" : euuuuh ... c'est pas un peu court et caricatural comme analyse Jean-Michel ? Je n'ai plus les sources sous la main mais il y avait eu pas mal d'articles (dans First Monday notamment) sur les motivations et la caractérisation sociale des contributeurs de Wikipédia ... et je n'ai pas souvenir qu'on y parlait d'une "petite bourgeoisie avide de prendre la parole" ... D'autant que l'expression paraît assez contradictoire avec "l'économie du don" dont tu parles dans la même phrase.
Peut-être manque-t-on de données claires, affinées et mises à jour permettant une caractérisation sociale de masse sur les sites contributifs, mais il me semble que ne n'est pas une raison pour tomber dans la caricature ;-)
L'analyse "on écrit là parce qu'on peut pas écrire dans les grands médias" me semble parfaitement erronée, autant pour Wikipédia (dont la logique d'écriture est pensée comme possiblement substitutive aux médias d'actualité sur certains sujets, mais pas comme "compétitive" des mêmes grands médias), que pour Twitter.
N'y a-t-il pas une différence fondamentale entre Twitter et Wikipedia dans l'utilisation des web services : de très nombreux médias (journaux, télés, radios) ont investi Twitter pour y reporter sans aucun effort tout ce qu'ils produisent déjà sur leurs sites.
Si donc ils sont comptabilisés au nombre de tweets produits, il me paraît certain que cette production noie complètement la masse des particuliers. Ils concentrent considérablement la production de tweets.
Bon, ma conviction n'est étayée par aucun chiffre, c'est juste une proposition d'explication (pas même une certitude).
bon, on peut au moins en déduire que JMS n'en fait pas partie, de l'avide petite-bourgeoisie!
c'est vrai que cette enquête me semble un peu réductrice par rapport à mes propres questions – par exemple, un peu moins sur face book (dont j'aurais été plus curieux de le voir pris en comparatif que wikipedia), le "saut technique" même minimum pour créer un blog, ou commenter, ou – sur twitter – lancer des billets, faire suivre des liens, me semble encore servir de filtre là où nous autres on s'imagine que ce seuil est quasi impalpable - même sur face book, où proportions doivent être sensiblement aplanies, l'impression que si on y est en tant que webmaster on reste promulgueur de contenus par rapport à d'autres utilisateurs plus en quête d'infos ou utilisation familiale ou réellement communautaire (l'importance prise par l'outil pour les ados)
idem sur twitter où je suivrai très différemment des pros de l'info (Ronez, Haski), des veilleurs bibs (bibliobsession, bibliofusion) et nos propres mini cercles d'échanges, parfois limite petite vanne du matin pour se sentir moins seul au moment de démarrer le boulot
dans la réflexion "avide de", me semble que la notion "média" (frustré de l'accès aux) est un peu trop transposée par rapport à ce qui en naît dans nouveaux usages communautaires, et la façon dont on est entrée – récemment et radicalement – dans une recomposition personnelle de ses vecteurs d'information, indépendamment des sources principales qui nous distinguaient autrefois (genre : je lis Libé, le Monde, le Figaro, ou 2 des 3, mais pas les 3)
impression aussi que la notion d' "information" est elle aussi affectée par son support ? l'info n'est plus censée intéresser tout le monde, mais on se permettra d'utiliser sa page twitter pour une discussion très ciblée sur epub et lecture numérique, ou au contraire un lien plaisir, et chacun trie à mesure ce sur quoi il rebondit ou pas
pour moi c'est un vrai mystère, dans les gens que je sais me suivre sur twitter, qu'ils ne l'utilisent pas en (re-)transmettant info comme je le pratique, ou que la liberté que je prends de raconter ce que je fais (socialisation au sens strict), n'est pas symétrique
bon, à tout ça une seule solution d'évidence : JMS sur twitter, illico
autre question, d'ailleurs : pas surpris que le "peuple" des bibs et le "peuple" de l'info s'y soit collé s'y vite, mais comment expliquer là encore réticence du monde universitaire ? - ce n'est pas non plus une question de bourgeoisie supposée...
@ Olivier et François
Petit bourgeois est une expression de ma génération et j'assume tout à fait en faire partie ;-). Je vous accorde qu'ici elle est malheureuse car elle préjuge d'un jugement de valeur qui n'était pas mon objectif. Disons alors : une petite partie, intellectuelle, de la classe moyenne. Je crois qu'il y a un biais important dans l'analyse chez les blogueurs à ce sujet qui sont juges et parties.
Je maintiens mon hypothèse qu'il s'agit là pour cette frange d'une occasion de prendre la parole et de se rendre utile qu'elle n'a pas ou moins ou différemment dans les médias traditionnels. Il n'y a aucune contradiction avec l'économie du don.
@ Lully
Oui, votre hypothèse est probable aussi. Je n'ai pas non plus les moyens de la vérifier. C'est une différence, mais il y a aussi une ressemblance dans l'articulation avec les médias traditionnels. Wkp insiste énormément sur la nécessité de référencer ses articles à partir de publications traditionnelles considérées comme légitimes.
F: «un vrai mystère, dans les gens que je sais me suivre sur twitter, qu'ils ne l'utilisent pas en (re-)transmettant info comme je le pratique, ou que la liberté que je prends de raconter ce que je fais (socialisation au sens strict), n'est pas symétrique»
La retransmission d'information est utile si l'on a une proportion notable de destinataires (followers) qui ne le soient pas déjà auprès de l'émetteur : difficile de rivaliser, dans la petite communauté français des bouqinotwitters avec @jafurtado! D'où l'intérêt de lui envoyer les rares informations qu'il n'aurait pas encore repérées, afin d'obtenir une diffusion efficace sans trop de redondance.
Beaucoup trop de retransmissions deviennent simplement un message de présence, à fonction purement phatique, pour maintenir un lien social, qui revient à publier un message "je suis au courant", "je suis là".
@ François,
Petit complément de réponse sur divers point :
Selon le critère employé, l'intéressant est bien le rapprochement entre Twitter et Wikipédia et l'écart avec Facebook. Ce dernier semble plus fonctionner dans la communication plutôt que les deux autres qui sont dans la diffusion. La comparaison des courbes et la citation sous le graphique sont éclairantes.
Il s'agit ici de statistique sur des grands nombres. Il est sans doute trop tôt pour tirer des conclusions définitives, mais la tendance m'a paru intéressante car elle tranche sur les discours lénifiants sur la participation sur le Web et permet de raisonner plus clairement dans une logique de média.
Je ne suis pas très convaincu sur le ciblage de l'info. Un journal classique, plus encore quand il a une couverture locale, multiplie les informations particulières et ciblées pour toucher le maximum de lecteurs. C'est la même technique sur Twitter, simplement les découpages des espaces et du temps et les regroupements sont différents.
Je crois qu'il n'y a pas de mystère dans la différence des comportements sur Twitter, beaucoup de visiteurs et peu de résidents : http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jm...
Les universitaires n'ont pas vraiment besoin d'échanger à cette cadence. Quand ils sont en situation de service, ils ont un auditoire captif (la classe). Journalistes et bibliothécaires s'adressent à un public indifférencié qu'ils servent tous les jours. Voilà une piste de réponse pour la dernière question. Sans y avoir vraiment réfléchi, il faudrait d'abord être sûr du diagnosic.
merci, Jean-Michel, du complément et du dialogue - en accord évidemment - mais ma propre ascendance bretonne têtue juste parce que – disons depuis l'apparition de face book 2, il y a 4 ou 5 mois (intégration dans face book de l'effet twitter?) ils proposent dès le "mur" la fonction "insérer un lien" avec choix de la vignette image et chapeau personnel - du coup, face book est devenu de fait aussi un outil de diffusion, et sur un article de mon site qui recevra disons 160/190 visites le 1er jour, ça se répartit à 30 visites ma page d'accueil, 30 visites netvibes, et facilement 60 visites face book plus 20 visites tw - on prend facilement tendance, ces derniers mois, à passer voir les liens propagés par nos relations face book (c'est en cela que ça recoupait ton intervention, les liens étant souvent postés par nombre restreint de blogueurs) avant même l'agrégateur
mais ces flux dérivés ou captés de face book sont des flux "faibles" (en plus, on peut visionner directement depuis l'interface FB, dans ce cas je ne crois pas que ce soit répertorié dans mes stats), par exemple dans mon cas rarement déclenchant téléchargement publie.net, mais captant une masse importante de commentaires, là aussi au détriment du niveau de la discussion, mais quantitativement "marquant" le passage des visiteurs, et phénomène d'assèchement des commentaires dans les blogs (sauf le tien!) très sensible, d'où constat parfois de découragement de certains...
ces questions recoupent (face book comme liste d'infos vaguement triable, mais massive – à suivre les petits mots dans les sollicitations "ami", souvent dans mon cas des gens ayant été contact avec mes bouquins ou interventions) celles évoquées sur fin de biblio-fr (chez D Lahary entre autres) - rarement désormais une lecture ou un RV sans que "l'événement" FB ait amené du monde, qui choisiront donc FB comme trace de la rencontre - sais pas comment ça se passe de votre côté, mais depuis 3/4 mois c'est très sensible ici, et ça repositionne en amont nos sites dans un rôle différent
on est pas mal à se servir parallèlement de face book et de tw, avec infos différemment "ciblées" (?) de l'un à l'autre, et pas mal d'infos que j'aurais auparavant traitées dans les "brèves" de mon site - rien de tout ça n'est fondamental, mais ces déplacements sont si rapides et mouvants que c'est un peu effrayant... (par contre, je voyais wikipedia, dont je me sers peu, plutôt comme ressource que comme "communication"?)
par contre, je n'arriverai pas à être d'accord avec toi sur les universitaires : le débat d'idée, dans le Net, passe par la transmission de lien et la sélection "collective" de contenu - il manque un rouage encore dans cette dimension idéologique de ce qui circule via le web
Je ne suis pas totalement en désaccord avec l'idée qui est derrière la petite bourgeoisie avide.
Je reste persuadé que Twitter correspond à une forme d'élitisme en attente, c'est à dire qu'elle n'a que rarement le pouvoir mais elle exprime des vues et des analyses sur la gestion politique mais également sur un grand nombre de questions managériales, éducatives, économiques et familiales.
C'est le sentiment que je ressens pour la France particulièrement notamment en ce qui concerne les actifs du réseau.
Il reste à savoir si twitter est une voie de garage canalisant et mettant en évidences ces énergies ou bien s'il constitue vraiment un lieu d'opposition et de proposition.
Pour le savoir, une étude mathématique ne peut suffire et elle doit être compensée par une étude sociologique justement sur l'études des 10% actifs.
J'ai quand même le sentiment, en me sentant actif sur twitter, qu'il s'agit de plus en plus d'un milieu associé (Au sens Stiegler via Simondon) et que les propos phatiques parfois échangés en plus des échanges d'informations et des débats constituent la garantie du succès du dispositif. Ce que je prenais au début pour de la communication Klean-ex est en fait ce qui permet l'osmose.
Evidemment, la question qui mérite alors d'être posée : est-ce que twitter ressemble à un bocal plutôt qu'à une agora comme une liste telle biblio-fr ?
Salut jeune Old ;-)
Je crois que les «propos phatiques» ont un rôle assez simple de captage d'attention. Les programmateurs TV savent depuis longtemps que pour maintenir l'attention il faut coller à l'agenda quotidien de familles chez elles. Twitter agit comme une télé en pointillé, marquant comme la télévision, ici avec des morceaux choisis du quotidien de l'auteur dans lesquels les destinataires se retrouvent par familiarité ou contraste.
Je ne serais pas étonné, si la bande passante le permet, de voir apparaitre bientôt des vidéos de quelques dizaines de secondes montrant des situations quotidiennes ou décalées.