Peut-on prêter des e-books en bibliothèque…
Par Jean-Michel Salaun le lundi 21 janvier 2013, 02:33 - Cours - Lien permanent
Billet rédigé par Clémence Crozier, Marine Peotta, Léonore Roskams et Aude Mingat dans le cadre du cours Ecosystème du document de l'Enssib.

En mai 2011, la librairie Amazon annonçait qu’elle vendait plus de livres sous format numérique que sur format papier, et aujourd’hui le livre numérique se vend mieux que le livre de poche aux Etats-Unis. Ces faits démontrent que le livre électronique est un des enjeux majeurs de la profession pour les années à venir. C’est en faisant cette constatation que de nombreux réseaux de bibliothèques se penchent sur les modalités d'acquisition de textes numériques. Mais c’est un parcours semé d’embûches : modèles économique et juridique instables, demande des usagers encore timide en France… Beaucoup de structures hésitent à sauter le pas.
… dans l’état du marché actuel ?
Aujourd’hui encore, certains éditeurs refusent de rendre possible l'emprunt de leurs livres numériques en bibliothèques : ainsi, en France il n’existe encore qu’une faible offre de livres numériques. Selon Silvère Mercier, le marché existant est totalement dominé par quelques gros éditeurs (comme Amazon), ce qui pose un problème au niveau de la diversité de l’offre.
Cette dernière est encore plus restreinte pour les bibliothèques, car ces éditeurs proposent souvent des abonnements trop onéreux (surtout au regard de l’offre), alors que beaucoup d’établissements ont vu leurs budgets baisser ces dernières années. Les textes numériques sont également souvent conditionnés en bouquets, ce qui est problématique, puisque les professionnels n’ont aucune maîtrise précise des acquisitions, et donc pas une réelle politique d’acquisition numérique.
A ces problèmes d’offre s’ajoutent des problématiques techniques, exposées par beaucoup de professionnels sur le web (comme sur le blog Bouquineo), ou dénoncées (voir le collectif Librarians against DRM). Soucis d’interopérabilité entre les différents formats, de protections renforcées avec les DRM, de licences, de chronodégradabilité… Que de problèmes techniques difficiles à régler pour les professionnels, et à appréhender pour les usagers ! Les DRM sont toutefois défendus par beaucoup d’éditeurs, qui y voient une défense des droits d’auteur dans le monde numérique.
Malgré toutes ces problématiques, des pays comme les Etats-Unis proposent dans leurs bibliothèques un service très développé de prêt de textes numériques. Mais beaucoup ont fait le choix de s’associer avec des éditeurs, et redirigent via leurs catalogues sur des sites marchands, ce qui suppose l’évolution du service public dans une logique commerciale. Ainsi, le modèle américain est évoqué comme un « modèle repoussoir » en France, où le service public se veut encore indépendant de toute stratégie commerciale, et où les professionnels veulent pouvoir ajuster leur offre numérique aux usagers.
… face à une demande encore timide ?
Certes, les pratiques de lecture évoluent (voir notamment les analyses de Roger Chartier et Alain Giffard), mais la demande de prêt de livres numériques venant des usagers ne semble pas vraiment exploser en bibliothèques françaises. Dans une logique de service public, il ne serait légitime de proposer un service de prêt de livres numériques que si la demande de ceux-ci existe. Or, nous pensons qu’il est indispensable de prendre en compte la loi des débouchés de J-B Say, à savoir que l’offre crée la demande : aujourd’hui, la découverte des outils numériques ne repose-t-elle pas en grande partie sur la curiosité ? Le Manifeste de l’UNESCO sur la bibliothèque publique dit bien que la bibliothèque est le lieu de l’accès à l’information et à la formation pour tous : ainsi, les publics ne pouvant pas se permettre de découvrir les textes numériques pourront le faire au sein de ces établissements. Cela permet de réduire la « fracture numérique », et d’offrir un accès démocratique aux informations. Il est donc nécessaire de familiariser tous les publics aux outils et supports numériques et de rendre ces derniers accessibles à tous.
Pour que cette offre se mette en place correctement, il est primordial que les professionnels soient inclus en amont dans la mise en place du projet de prêt et puissent définir leurs attentes par rapport à ce service (ce qui n’est pas toujours le cas, comme le constate cet article). Ils doivent ensuite être formés pour pouvoir répondre aux demandes des usagers et aussi mettre en place une médiation poussée (modes d’emplois, ateliers, tutoriels…). Sans médiation, une offre numérique ne peut pas bien fonctionner, surtout quand la demande reste timide.
Certaines bibliothèques ayant mis en place un prêt de livres numériques ont beaucoup travaillé autour de ces problématiques de formation et de médiation : ces exemples peuvent faire l’objet d’une étude de l’existant pour toute bibliothèque souhaitant se lancer dans l’aventure du prêt de livres numériques.
Oui, c’est possible : exemples de mise en place de prêt
Les bibliothèques francophones, souhaitant s’opposer au modèle américain, tentent de trouver des solutions innovantes. Quelques expériences déjà mises en place semblent prometteuses.
Ainsi, au Québec, le système pretnumerique.ca (décrit dans ce billet par Clément Laberge) apparaît comme un modèle exemplaire de coopération entre tous les acteurs de la chaîne du livre. Plutôt qu’une concurrence, un lien est créé entre les entrepôts numériques des éditeurs et le catalogue des bibliothèques proposant des ebooks.
Une autre solution, adoptée par plusieurs bibliothèques, comme celles de Montréal, la BnF ou la BPI à Paris consiste en un abonnement au site publie.net qui contient une offre de littérature francophone contemporaine. La consultation du catalogue est libre, gratuite et illimitée pour les usagers, qu’ils soient sur place ou à distance. Les œuvres numériques sont sans DRM et peuvent être lues en streaming ou téléchargées.
Certaines bibliothèques en France (Grenoble entre autres) ont opté, quant à elles, pour un prêt de livres numériques avec Numilog. Cette bibliothèque numérique propose un emprunt ou une consultation sur place ou à distance ainsi qu’un accès en ligne ou hors ligne. Une certaine liberté est laissée aux bibliothèques, comme le choix des livres, la durée de prêt, le nombre d’ebooks empruntés à la fois.
Enfin, les projets qui ont retenu notre attention sont ceux de prêt de support contenant une offre, comme celui d’Issy-les-Moulineaux qui date déjà de 2010, ou comme Tab en Bib en Midi-Pyrénées actif depuis juin 2012. Certes, le lecteur manque encore d’autonomie, puisque les tablettes de lecture sont pré-chargées : l’usager ne peut pas lire des fichiers téléchargés par ses soins. Mais c’est pour nous un exemple important, puisqu’il permet l’accès aux nouvelles technologies de la lecture dans leur ensemble : le contenu et le support.
Faut-il attendre que le marché idéal soit fixé pour prêter des ebooks ? Pour nous, la réponse est non. Nous pensons qu’il est important pour les bibliothèques de prêter des livres numériques aujourd’hui, et les divers exemples cités plus haut démontrent qu’il est tout à fait possible de mettre en place un tel service. Si l’on attendait que le marché soit fixé (et il y en a peut-être encore pour longtemps !), la France serait beaucoup en retard sur ce point. Il nous faut donc essayer, prêter, pour améliorer le service public et faire évoluer notre offre selon les évolutions du marché.
Commentaires
une carte des bibliothèques qui pratiquent la (les?) lectures numériques est en cours de réalisation. On peut la consulter ici : https://maps.google.fr/maps/ms?msid...
Voila une carte très intéressante. Merci pour le lien. Cela montre bien que la situation évolue mais qu'il y a encore des disparités dans le prêt de livres numériques dans les bibliothèques françaises.
J'aimerai mettre l'accent sur le modèle de la bibliothèque qui, depuis sa naissance, ne cesse de se redéfinir au cours du temps et selon l'évolution des sociétés. La logique de ce modèle va dans le sens d'une adaptation. L'activité des bibliothèques doit donc aller de pair avec les nouvelles technologies. L'ère du numérique ne devrait être un obstacle aux bibliothèques. Plutôt que de tourner le dos au nouveau support qu'est l'ebook, les bibliothèques devraient les adopter et essayer ainsi d'apporter un plus à son écosystème. Oui. En ce sens, je suis d'accord avec vous. Mais je reste néanmoins sceptique sur quelques points.
La fonction de la bibliothèque (cf: cours sur les 7 piliers du document) est celle de vendre de l'accès. Avec le prêt d'ebooks, qui reste un document même si son format/médium est différent du livre papier, la bibliothèque rempli toujours sa fonction en mettant à disposition des usagers un accès à l'information, au savoir. Son rôle n'est à priori pas remis en question.
Cependant, je me pose la question de la logique non-commerciale de la bibliothèque et de l'activité des éditeurs et libraires. Tous ces modèles, tous différents les uns des autres, ne porteraient pas confusion, avec la bibliothèque mettant à disposition des ebooks ?
Le marché de l'accès devient un enjeu commercial (cf: cours sur l'économie du document), donc la logique du modèle de la bibliothèque change de direction ?
Bien sur, la solution à cette possible confusion des modèles pourrait être la création d'alliances, entre les éditeurs et les bibliothèques, afin de ne pas détruite la valeur créée par chacun de ces organismes.
(J'ai trouvé cet article assez intéressant : http://www.actualitte.com/bibliothe...).
Comme vous le soulignez très justement je pense, il est vrai que toutes les modalités techniques liées à l'emprunt d'ebooks pourraient détourner les usagers qui ne sont pas familiers avec ce genre d'objet. Après tout, le livre est un objet simple à manipuler, qui ne demande pas d'être rechargé ou de posséder tel ou tel logiciel pour être lu! Si le livre tombe, ce n'est pas très grave, qu'en est-il de l'ebook ?
Cela pourrait-il créer (à long terme) une disparité entre les générations ? Ebooks pour les 'jeunes générations' et livres papiers pour les autres ?
Vous l'écrivez, une médiation est primordiale pour mettre en place le prêt d'ebooks en bibliothèques... Je pense en effet que cette étape serait la clef de la réussite d'un tel projet.
La bibliothèque devra donc être en mesure de préserver son rôle, tout en intégrant ces nouveaux supports que sont les ebooks.
Voir aussi :
Bibliothèques: télécharger des ebooks gratuits
http://aldus2006.typepad.fr/mon_web...
pour répondre en partie à Mathilde
Comme le dit Patrick Bazin s'exprimant dans le Monde (http://www.lemonde.fr/idees/article... )
"Comme toute vraie révolution, celle du numérique ne pratique pas la table rase. Son propos n'est pas de tuer le livre au profit du e-book. Elle porte plus haut et plus loin ce que la culture du livre avait déjà développé en capacités d'interrelations et de traitement", l'e-book ne va pas remplacer le livre, il y aura coexistence des supports livres et e-books.
et comme le dit cet article National e-books Observatory Project – Lorraine Estelle (JISC) (http://assessmentlibrarian.fr/?p=88... ), il y a un effort de formation des usagers (donc plus en amont , des bibliothécaires) auprès des publics et ceci au moins jusqu'à ce que les "plateformes" deviennent plus simples d'utilisation.
Et en ce qui concerne le public des personnes âgées, l'e-book permet de grossir plus facilement les caractères. Avec la formation adéquate, ce public peut très bien trouver un intérêt aux e-books.
Les "large visions" ou "gros caractères" en bibliothèques sont souvent peu nombreux ou en tout cas pas assez nombreux alors qu'ils sont utilisés par de nombreuses personnes (personnes agées mais aussi personnes ayant des légers problèmes de vues, ou même simplement personnes qui préfèrent ce type de livres). L'E-book en permettant le grossissement des caractères, me parait être un moyen d'amener à la lecture et donc à la bibliothèque, un public qui jusque là n'y venait pas.
A mon sens, pour permettre cet emprunt d e-book auprès de tous les publics, il faut que les bibliothécaires ou les bénévoles ( je pense aux bibliothèques municipales de petites villes qui parfois disposent de quelques liseuses, et les bénévoles peuvent avoir un tel rôle de formation) soient formés aux e-books et aussi "formé à former" les éventuels usagers (par exemple en montrant l’intérêt de l'E-book pour telle personne qui lit dans tel contexte).
pour information, un article intéressant sur la situation des bibliothèques américaines face à e-book qui montre que la complexité de la situation américaines :
http://bibliothequeuniversitairequo...
Je suis d’accord avec vous, et Mathilde: même si le marché du livre numérique est encore peu important en France, les bibliothèques doivent suivre (voire devancer) la vague numérique qui commence.
Comme vous l'avez dit, il semble que les principaux freins se trouve d’avantage du côté de l’offre que de celui de la demande, puisque celle-ci ne peut se susciter d’elle-même.
C’est sûr, l’un des obstacles au développement de l’offre de livres numériques en bibliothèques relève de questions techniques, notamment ce qui concerne les DRM. Or ce frein ne pourra jamais être dépassé tant qu’un pan de l’édition –celui attaché aux DRM- raisonnera toujours à partir du modèle qui existait jusqu’alors : celui de l’offre imprimée (et du droit d’auteur qui lui est associé). Il faudrait accepter, pour les éditeurs, d’adapter leur modèle aux évolutions des supports. L’exemple de publie.net que vous citez illustre bien cette nécessité de rupture avec la logique de l’édition imprimée.
Juste pour rajouter un autre point : concernant l’offre, un des freins majeurs –en dehors des problèmes techniques dont vous parlez- semble être aussi l’absence de norme juridique sur cette question. Il n’y a pas encore de législation nationale concernant le prêt du document numérique (une sorte de « pendant » numérique de la loi sur le droit de prêt de 2003 ?) , ce qui entraîne mécaniquement l’éclatement de solutions que vous évoquez…
On a aussi l’impression, quand on aborde ce sujet, que les éditeurs seraient automatiquement lésés en cas de prêt. Or les ventes de livres numériques pourraient constituer des sources de revenus importantes pour les éditeurs et libraires, surtout si les bibliothèques lancent des marchés couplés d’achats de livres numériques et de livres papier. (cf. cet article (http://www.lettresnumeriques.be/201...).
Enfin, sur la question de la médiation numérique, je vous rejoins pour dire qu’elle est indispensable – d’où la nécessité de formation/sensibilisation des professionnels à cette question (dés la formation initiale... à l'enssib ?).
Merci pour les relais sur la carte et le travail de Michel Fauchié, qui se joint également à nous pour l'enrichir. Une carte en préparation en Belgique, y en a t-il une pour le Québec?
Votre article est si complet qu'il est difficile de formuler un commentaire sans vous paraphraser !
Commentaire de Mathilde : "Si le livre tombe, ce n'est pas très grave, qu'en est-il de l'ebook ?" Tu veux parler du cas où le livre numérique est prêté avec un support type liseuse ? Parce que l'e-book peut aussi être totalement immatériel ! En revanche la liseuse (ou e-reader, mais pour une fois qu'une francisation marche utilisons la !), si la bibliothèque choisit ce mode de prêt, risque dégradation, casse, ... Mais n'est-ce pas le même danger pour les livres papier griffonnés, déchirés, martyrisés, ou encore pour les CD et DVD que les bibliothèques prêtent déjà ?? A l'heure où de plus en plus d'établissements prêtent tablettes et jeux vidéo cette question me semble accessoire et des solutions de protection sont déjà en expérimentation.
Je rejoins les auteurs du billet dans l'importance à accorder à la médiation en la matière. A mon avis la faible part de marché actuellement occupée par le livre numérique est à la fois due à la faiblesse de l'offre et une large méconnaissance du public. Combien de fois j'ai répondu à des questions dans les transports en commun pour expliquer ce qu'était ma liseuse. Et je n'imagine pas que ces gens ébahis devant ce nouveau type de lecture en sachent beaucoup plus sur les autres formats disponibles. Il faut donc sensibiliser et former largement le public français à la multiplicité des supports et des accès possibles du livre numérique (streaming, téléchargement, ordinateur, tablettes, liseuses, ...), et les bibliothèques sont les mieux placées pour le faire.
Face à un vide juridique l'éclatement des solutions proposées semble inévitable. Peut-être que dans le lot on verra émerger LA solution d'avenir. En France le Projet Numérique en Bibliothèque de Dilicom semble intéressant. Cette société se propose en effet de jouer les intermédiaires entre les libraires et les bibliothèques pour les commandes, la fourniture des livres numériques et la ponction qui revient à la SOFIA. Le tout avec possibilité de choisir streaming ou téléchargement, consultation sur place ou à distance. Il faut attendre le printemps pour voir si le projet se concrétise et séduit les bibliothèques. (http://www.actualitte.com/bibliothe...)
Peut-on prêter des livres numériques en bibliothèque ? Votre article en fait la démonstration et montre même bien que les bibliothèques doivent en prêter pour ne pas manquer leur tournant numérique.
Il existe aussi une autre option celle qui est adoptée par plusieurs centaines de bibliothèques en France et à l'étranger à savoir www.bibliovox.com (proposé par Cyberlibris www.cyberlibris.com) accessible par abonnement institutionnel forfaitaire sans aucune limitation du nombre de lecteurs simultanés.
Quelques interrogations et réserves sur le fait de s'adapter ou devancer le "numérique" :
Finalement, c'est avec l'apparition de ces nouveaux supports que l'on peut analyser, a posteriori, l'évolution des bibliothèques. L'apparition des e-books est très progressive, voire marginale en France. Elle ne semble dépendre que d'initiatives isolées, ou d’obligations statutaires (BnF, BPI). Beaucoup fantasment aujourd’hui sur la disparition du livre, et donc des bibliothèques ; et toutes ces projections fantasmatiques sont assez intéressantes, mais rendent de plus en plus problématique – voire tendre à faire disparaître- l’analyse du temps présent, immédiatement contemporain. Que veulent les bibliothèques aujourd’hui ? Visent-elles un but précis en voulant mettre en place le prêt de livres numériques? N’est-ce pas là se projeter dans un futur finalement tout à fait incertain ?
Avec le prêt de CDs et de DVDS, les bibliothèques ont suivi un marché idéal, déjà fixé. Elles ont suivi en ce sens un marché déjà en place ; et comme lieu d’accessibilité pour tous, elles avaient toute légitimité à prêter CDs et DVDs ; la demande était (et demeure) forte et tout le monde n’a pas les moyens de se procurer autrement ces supports.
Aujourd’hui comme vous le dites, aucun grand marché autours de l’e-book n’existe encore en France. Les lecteurs de livres numériques représentent une minorité. De fait, la demande est très faible. Finalement, si les bibliothèques se mettaient dès aujourd’hui à prêter des e-books, par rapport à un marché quasi inexistant, elles préfigureraient en quelque sorte toute une économie à venir (du moins s’agit-il là d’un véritable présupposé). De fait, les bibliothèques imaginent que ce marché adviendra. Mais comment peuvent-elles en être certaines ?
Ce me semble un pari risqué que de penser que l’offre créera la demande, en terme d’investissement notamment. Bien sûr, il faut de la médiation, mais pourquoi ? Avant de s’interroger sur les modalités du prêt en bibliothèque, peut-être faudrait-il s’assurer que les e-books ajoutent véritablement quelque chose aux collections papier des bibliothèques, susceptible d’intéresser le public qui les fréquente.
De plus, je ne crois pas que les e-book soient partie prenante, aujourd’hui en tout cas, de la « fracture numérique » : cette fracture désigne l’écart entre des personnes ne sachant pas maîtriser le numérique dans un environnement hyper-numérisé. Accès à l’information, rapidité de l’accès… La fracture numérique, c’est l’écart qui se creuse entre les personnes qui disposent de tous les outils nécessaires à l’intégration dans une société dite de l’information, et ceux qui n’en disposent pas. L’e-book est-il réellement un de ces outils ? Il me semble plutôt marginal et non prioritaire dans le cycle de cette "fracture".
Je m’explique : la liseuse est un simple support de lecture, serait-il nouveau. Cet outil ne limite l’individu ni dans sa communication ni dans son accès à l’information. On peut rétorquer que les e books sont plus facilement accessibles, que l’offre y est largement plus développée, mais pourtant, l’obtention des connaissances via la liseuse ou le livre reste la même. L’argument vantant l’accès à un plus large nombre d’œuvre me semble fallacieux : papier ou numérique, la quantité d’absorption de lecture d’un individu reste la même.
Aujourd’hui, les e-books ne me paraissent pas changer outre mesure l’intégration de l’individu dans la société, contrairement à l’accès à une connexion de qualité, ordinateurs portables, et maîtrise des outils numériques les plus élémentaires (boîtes mail, services administratifs…)
Quelle différence entre l’e-book et le livre papier, aujourd’hui (pour le moment) ?
La bibliothèque doit-elle suivre l’évolution de la société ou la préfigurer ?
On ne sait pas comment va évoluer ce support : les bibliothèques investiraient dans quelque chose susceptible de devenir obsolète ? On ne sait pas ce que sera la société de demain, et il me semble illusoire de penser que la bibliothèque soit le lieu « créateur » de cette société, voire de son marché, notamment lorsque l’on sait pertinemment que les bibliothèques ne touchent pas l’ensemble de la population. Je ne pense pas qu’elles puissent réellement initier les directions que prendra la société, mais qu’elles ne peuvent qu’accompagner ces directions, lorsque celles-ci sont effectivement prises, et conformément à ses missions.
C’est pourquoi je me demande si les bibliothèques françaises ne devraient pas attendre que l’outil « liseuse » devienne un outil plus démocratique, utilisée par un plus grand nombre de personne qu’actuellement. En outre, si les bibliothèques se mettent à prêter des e books aujourd’hui sans pour autant prêter de liseuse, alors l’inégalité d’accès au savoir se creusera effectivement. Seules les personnes ayant les moyens de se payer ces supports seront susceptibles d’emprunter des e books. Ont-il la priorité en tant que public des bibliothèques ? De même, les bibliothèques susceptibles de prêter des liseuses seront les bibliothèques les plus favorisées : les bibliothèques riches auront des liseuses, les bibliothèques pauvres n’en auront pas. Fracture sociale et culturelle d’accord, mais pas numérique dans ce cas précis, il me semble…
Comme pour tous les autres modèles et médias traditionnels, l'arrivée massive du numérique transforme durablement le paysage des bibliothèques, vous l'avez parfaitement souligné. Alors que les portails numériques dédiés rencontrent déjà un succès mitigé (notamment pour la jeunesse, je pense d'ailleurs à l'intervention de Lionel Dujol lors de la journée sur les serious games dont le slide est dispo ici : http://fr.slideshare.net/hulot/quel...), il est plus que légitime de se poser la question du prêt d'e-books en bibliothèque. Comme vous l'avez souligné dans cet article, les professionnels doivent d'abord faire face à des questions techniques et juridiques : prête-t-on support et contenu ou uniquement les ebooks, au risque de se priver d'un public dépourvu du matériel nécessaire à la lecture numérique ?Comment réguler les modalités de prêt tout en restant dans la légalité et en respectant le droit d'auteur ? ...
Même si vous citez bon nombre de structures qui expérimentent avec plus ou moins de bonheur le prêt d'ebooks, il ne faudrait pourtant pas oublier la réalité du terrain, celle des bibliothèques municipales, de quartier ou associatives, celle des petites structures qui manquent de tout et qui font pourtant bon gré mal gré. L'investissement nécessaire à l'utilisation des nouvelles technologies (et principalement des technologies mobiles : liseuses, tablettes, etc.) est souvent très important financièrement parlant. Les budgets sont très loin d'être extensibles et si le numérique constitue une étape incontournable de l'histoire des bibliothèques, nombreuses sont celles qui ne peuvent gréver leur budget de cette dépense supplémentaire, pas forcément rentable à court terme en matière de public supplémentaire ou fidélisé. Car cela reste la préoccupation principale du bibliothécaire ! Il faut toucher de nouveaux publics et surtout les garder. À ce titre, comment prêter des documents électronique de façon à ce que le public s'y intéresse rapidement ?
Plus que les questions techniques (dont je ne dénigre pas l'importance, bien au contraire!), c'est avant tout la question du public et surtout de la médiation qui m'intéresse ici, et que je trouve encore trop rarement prise en compte dans les discours, même si elle est soulignée dans cet article.
Les jeunes demeurent le cœur de cible du numérique en bibliothèque ou en médiathèque. La génération des digital natives est la plus à même à prendre en main rapidement et facilement les technologies nécessaire à la lecture numérique sans bouleverser ses habitudes de lecture. De plus, il est clair que le côté technologique peut attirer le jeune vers la lecture au même titre que l'Internet a attiré le grand public vers l'écriture. Cependant, la bibliothèque ne peut pas se limiter au seul jeune public. Dans ce cas, la médiation devient indissociable de l'action elle-même. La lecture numérique sortant du champ traditionnel des bibliothèques, il serait impensable de mettre l'usager face à des techniques qu'il ne maîtrise pas sans lui en enseigner les rudiments...
Se pose alors le problème de la formation et de la sensibilisation des professionnels aux questions du numérique en général, déjà cité dans les commentaires précédents. Personnellement, je constate une véritable absence de sensibilisation à ce genre de question: pas de cours spécifiques, de questionnements durant le parcours universitaire, du moins pas avant le niveau Master (et ce sont rarement les cadres formés à ce niveau qui sont responsable des actions de médiation présentielle...)
Enfin comment organiser cette médiation ? Les publics généralement touchés par les actions culturelles ou les actions de médiation dans les bibliothèques sont les personnes âgées (pas forcément les plus intéressés par la lecture numérique) et les publics captifs (surtout les scolaires, pour lequel le prêt est difficilement réalisable, vu la quantité de matériel nécessaire). Faut-il se limiter à une médiation numérique (site web, réseaux sociaux, etc.) ou à de simples affichages ? Où trouver les ressources humaines nécessaires à de telles actions de médiation dans une conjoncture peu propice à l'embauche de nouveaux agents ? De nombreuses questions restent à trancher.
Il ne faut pas faire du numérique en suivant un effet de mode. Les prêts d'ebooks en bibliothèque nécessitent à la fois des connaissances et des moyens techniques, financiers et humains qui ne sont pas à la portée de toutes les institutions, mais également de sensibiliser, voire de former son (ou ses) public(s) à des codes qui ne sont pas forcément les siens. On a longuement constaté l'inadéquation des outils économiques traditionnels pour évaluer les services d'une bibliothèque, les ebooks ne vont pas nous faciliter la tâche... :)
Cette fois-ci je suis plutôt d’accord avec l’argumentation de Lison (comme quoi) ! A la question peut-on prêter des e-books en bibliothèque, j’aurais répondu oui, comme vous. D’ailleurs, vous le soulignez, c’est déjà le cas malgré les soucis techniques qui se posent et freinent la pénétration de l’e-book dans les bibliothèques.
Mais au-delà de la capacité qu’ont les bibliothèques à s’adapter à la lecture numérique, je me demande aujourd'hui pourquoi prêter des e-books en bibliothèque ?
- Comme vous le dites (articles et commentaires) la demande est faible, cette pratique reste à ce jour marginale. Le budget consacré à l’e-book et qui n’irait pas aux autres postes ne pénaliserait-il pas la majorité des usagers au profit d’une minorité ? Si la bibliothèque était un commerce, je n’hésiterais pas à proposer un pari sur l’avenir, à tenter de susciter la demande ; mais une bibliothèque publique peut-elle vraiment se permettre de spéculer ? D’engager des fonds publics dans une entreprise aléatoire et de s’éloigner des intérêts du public sur la base d’une tendance à venir ?
- De plus, je ne suis pas convaincue que susciter la demande soit vraiment possible ou alors de façon anecdotique. Cet article http://owni.fr/2012/01/03/le-pret-n... montre bien (entre autres) que la bibliothèque n’est pas perçue comme indispensable pour accéder au livre numérique de la part du public. Pourquoi passer par la bibliothèque pour accéder à des e-books que l’on peut obtenir chez Amazon d’autant plus s’ils sont libres de droit ou si l’abonnement à la bibliothèque est cher ?
- Finalement, qu’apporte l’e-book à la bibliothèque ou au grand public ? Quand bien même la pratique et la demande exploseraient dans les années qui viennent, ne serait-il pas temps alors de s’adapter ? Les bibliothèques risquent-elles vraiment de perdre leur public si l’adaptation est un peu plus tardive ?
Au cas où vos prévisions seraient exactes, je pense, en revanche qu’il est temps de s’interroger (et c’est ce qui se passe) sur les modalités pratiques du prêt d’e-books en bibliothèque. L’idée de la médiation et donc de la formation que vous soulevez est judicieuse. Il serait temps aussi, comme l’évoque Julie, de réfléchir à l’adaptation du droit de prêt au numérique. Pour l’heure, je crois qu’il faut se contenter de l’expérimentation de quelques bibliothèques, celles qui en ont les moyens et celles où la demande serait la plus forte. Ainsi, l'adaptation dans un contexte favorable ne sera(it) que plus rapide et efficace !
Pour répondre aux divers commentaires, voici plusieurs points :
- Je n'irai pas jusqu'à dire que le fait que l'offre créée la demande est avéré, mais pour avoir travaillé dans les BM de Grenoble qui proposent un service de prêt Numilog et aussi avoir mis un service de prêt de liseuses dans un autre réseau de BM, d'après ce que j'ai vécu, je crois beaucoup en cette théorie. Les personnes qui voient l'offre numérique sur le catalogue ou sur le site Internet demandent des explications, des précisions, et empruntent (alors qu'ils n'auraient pas pensé le faire avant cette découverte). Le phénomène est encore plus probant avec les liseuses et tablettes en prêt (listes d'attente pour le prêt), et même si cela ne relève souvent que de la curiosité technique, n'est-ce pas le rôle des bibliothèques de faire découvrir des nouveaux outils aux gens qui ne peuvent pas se les offrir?
- Sur le problème de financement, il est évident que ce sont les "gros" établissements qui ont les moyens de développer cette offre (ce qui apparemment n'apparaît pas assez dans notre présentation). Il est vrai que les temps sont durs pour les budgets en bibliothèques. Mais je répondrai en plusieurs temps : tout d'abord, les collectivités sont aujourd'hui il me semble (et cela est dommage, nous sommes d'accord) plus enclins à financer le tournant numérique qu'autres choses (Plan numérique au niveau national, mais aussi financements des régions et départements). On se voit mal refuser ces crédits fléchés pour étendre notre offre, non? Mais je suis d'accord que cela ne fait pas l'unanimité, et certains professionnels sont dans l'incompréhension totale lorsqu'on leur fait dire qu'il n'y a pas assez d'argent pour mettre un coup de peinture sur les murs verts des années 80 de la bibliothèque, alors qu'une commande de 2 IPad et 2 liseuses est en route. D'où, je pense, un manque certain d'implication des professionnels dans ces nouveaux services ; c'est pour cette raison que nous avons souligné l'importance d'intégrer les professionnels dans un projet de prêt numérique en amont. Si ces derniers se sentent concernés par cette mise en place, la médiation se fera bien mieux et les services seront vraiment étendus.
- Pour répondre à Mathilde et Sarah, les liseuses rencontrent un véritable succès chez les personnes âgées, qui peuvent lire le dernier Katherine Pancol qui n'existe pas en gros caractères à la bibliothèque en grossissant l'Epub en toute simplicité. J'ai moi-même fait des formations en maison de retraite, et c'est un des publics les plus réceptifs!
- Pour répondre à Aurore, en effet le prêt de livres numériques uniquement suppose que les usagers possèdent une liseuse (la lecture sur ordinateur et tablette et possible, mais fait mal aux yeux car l'écran est rétroéclairé). Si cette population est en hausse constante, il n'en reste pas moins qu'elle est très minoritaire : c'est pour cela que nous avons souligné en fin d'article que pour nous l'offre de prêt la plus pertinente est celle qui couple support et contenu. En outre, emprunter des livres numériques en bibliothèque reste toujours bien moins cher que de les acheter!
- Enfin, il est vrai que le manque d'une législation adaptée est un réel handicap. Mais je pourrais ici reprendre notre conclusion : la mise en place d'une loi pourrait être très longue, et les bibliothèques françaises seraient bien en retard. Pour revenir à tes propos Aurore, lors de l'explosion de la demande (qui arrivera!), si rien n'est mis en place nous serons complètement mis en touche par rapport à de grandes structures. Ce genre de choses ne se mettent pas en place en un jour! Il faut donc prendre les devants dans la mesure des moyens mis à notre disposition, et essayer de ne pas louper le virage numérique.
Comme l’a souligné Clémence, je pense que le prêt de livre numérique constitue un bénéfice considérable pour les publics ou malvoyants, notamment grâce à la possibilité qu’il offre de faire écouter le texte, sans parler de la possibilité d’agrandir les caractères ou de modifier la police selon les préférences de chacun. En effet, à l’heure actuelle, les éditions adaptées demeurent trop rares en bibliothèques municipales et les malvoyants sont obligés de s’approvisionner en livres auprès d’institutions spécialisées telles que la médiathèque de l’association Valentin-Haüy. Cette raison justifie amplement à mes yeux le fait que les bibliothèques municipales proposent le prêt de livres numériques.
De plus, même s’il reste marginal, le public du livre numérique ne cesse de croître. Cette pratique de lecture participe selon moi pleinement de la fracture numérique, les bibliothèques ont donc de médiation important a joué, sans parler de leurs missions d’accès à la culture pour tous (de nombreux livres, notamment destinés à la jeunesse tirent partie de leurs fonctionnalités purement numériques).
Quant à savoir si les bibliothèques ont le droit de prêter des livres numériques, il est vrai que la question reste une zone d’ombre juridique (au même titre que celle du prêt de CD, qui, à ce jour n’a pas posé de problèmes, pas même de réclamations de la SACEM). Cette petite prise de risque vaut la peine…
pour rebondir sur ton commentaire Aude:
est on sure que la demande d'e-books va exploser en France? Sans vouloir trop miser sur "l'exception culturelle" française, les e-books existent depuis un certain temps aux Etats Unis, ou il y'a eu cette explosion.
Or en France, c'est encore très timide, ( http://frenchweb.fr/dossier-pourquo... ), même si certains pensent que la situation va changer en 2013. Cette timidité de la demande n'encourage pas les éditeurs et les bibliothèques à trouver des solutions.
et je suis contente que Aude confirme mon hypothèse de l'ebook pour les personnes agées. Reste le problème de la formation du public mais aussi des bibliothécaires. Et vu l'évolution technologique des liseuses, cette formation risque très vite d'être dépassée.
Voir aussi :
Vade-mecum : contrôler le prêt d'ebooks en bibliothèque
http://www.actualitte.com/bibliothe...