Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 122. AU COMMENCEMENT - LA BIBLIOTHEQUE ; La valeur créée ; La valeur ajoutée

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lundi 14 février 2011

L'impact des bibliothèques en temps de crise et de numérique

OCLC a publié un nouveau rapport sur la perception des bibliothèques qui actualise les résultats de 2005 (ici). Il est bourré d'informations, de chiffres et graphiques sur les avis et attitudes des Américains face à leur bibliothèque. La partie la plus intéressante à mon avis est l'analyse fine des perceptions des populations les plus touchées par la crise économique qui baissent leurs dépenses culturelles, mais augmentent leur fréquentation de la bibliothèque, à la fois pour leurs loisirs et pour les informations sociales qui y sont accessibles, notamment par l'accès libre à l'internet.

Voici quelques uns des résultats les plus significatifs :

  • La principale raison de l'augmentation de l'usage de la bibliothèque en 2010 est de faire des économies. Les dépenses de livres, CDs et DVDs ont baissé pour 76% de ceux pour lesquels la récession a eu un impact négatif sur le travail. La bibliothèque comble le fossé. 1/3 de cette population utilise plus la bibliothèque et 75% de ceux-là disent qu'ils empruntent maintenant des livres ou des CD plutôt que d'en acheter.
  • Les moteurs tiennent toujours le haut du pavé pour la recherche d'information. Mais les taux de satisfaction baissent pour tous les services de recherche en ligne. Le succès des moteurs ne tient pas seulement à leur rapidité mais aussi à leur fiabilité à fournir une information utile, crédible et gratuite.
  • Les réseaux sociaux concernent tous les âges.
  • Rester connecté est une priorité. Les consommateurs paient pour cela.
  • Les consommateurs d'information ont confiance dans leur capacité à trouver l'information. S'ils doutent, ils font d'autres recherches.
  • l'utilisation des services de questions à un expert a fort augmenté de 15% en 2005 à 43% en 2010. Mais les services de questions à un bibliothécaire (ask-a-librarian) n'ont pas décollé.
  • Le « livre » est plus que jamais l'image de marque de la bibliothèque. 69% le mettait en premier en 2005, 75% en 2010.
  • Pour les plus jeunes (14-17) la bibliothèque est d'abord un lieu pour lire, pour tous les autres c'est d'abord un lieu pour avoir des livres, de la vidéo et de la musique.
  • La préoccupation principale en 2005 était que les bibliothèques ajoutent du contenu, en 2010, c'est : ouvrez plus longtemps.
  • Moins de personnes recherchent de l'aide (68% en 2005, 51% en 2010).
  • La bibliothèque en ligne ne s'est pas substituée à la bibliothèque physique. Les usages de la bibliothèques ont fortement augmenté en 2010, pas les consultations des sites web de bibliothèques.
  • Seuls 17% des usagers pensent que les bibliothécaires font de la publicité pour leurs services.
  • Les usagers sont conscient de la valeur ajoutée par les bibliothécaires.

De quoi méditer, mais pas vraiment de quoi être pessimiste.

jeudi 13 mai 2010

«La pierre angulaire de la ville de savoir»

La ville de Montréal vient de publier un document-manifeste d'une trentaine de pages sur la Bibliothèque du XXIème siècle. C'est un document étonnant, constat, projet et même rêve, dans sa formulation à la fois analytique, précise, prospective et lyrique qui positionne la bibliothèque publique au centre des enjeux éducatifs, culturels et sociaux de la ville de demain.

Clairement Montréal, après avoir fêté les 5 ans de la très grande bibliothèque (ici), aime ses bibliothèques et a pris la mesure de leur impact sur le développement urbain. Ci-dessous la page de conclusion.

Bib-XXI-Montreal.jpg

L'étude sera présentée à la Commission permanente sur le développement culturel et la qualité du milieu de vie en séance publique le 3 juin à 19h à l'Hotel de ville ().

L'EBSI participe à cet élan, des nouvelles prochainement à ce sujet.

jeudi 29 avril 2010

Économie de la conservation numérique

Le Blue Ribbon Task Force on Sustainable Digital Preservation and Access (que l'on peut traduire par le groupe de travail sur les politiques publiques de conservation et d'accès numérique), lancé il y a deux et demi par la NSF et la fondation Mellon (en collaboration avec la Bibliothèque du Congrès, JISC, le CLIR et les Archives nationales US) vient de publier son rapport final :

Blue Ribbon Task Force Final Report, Sustainable Economics for a Digital Planet: Ensuring Long-Term Access to Digital Information, February 2010. ici Le site propose aussi une bibliographie sur le sujet.

Le rapport n'aborde pas la technologie, mais les politiques et surtout pour le thème de ce blogue l'économie du processus. Il s'agit plus d'une étude théorique, un cadre de réflexion, que d'une analyse de terrain et on peut regretter l'absence de données empiriques qui auraient donné du corps et du poids aux arguments. Néanmoins les réflexions de cette nature sont rares et donc précieuses.

Pour ce billet, j'ai retenu les quatre caractéristiques économiques de la conservation numérique (en italique, ce sont des citations du rapport, Ch2 p.24-30 trad JMS) :

1. La demande pour une conservation numérique est une demande dérivée

Autrement dit, la demande n'est pas directe, on ne conserve pas pour conserver, mais pour donner accès à l'avenir à des informations numériques. Cette caractéristique n'est pas très originale, ni propre au numérique. C'est le cas de nombreux biens et services en économie, en réalité toutes les matières premières ou encore les biens intermédiaires. Mais elle a des conséquences, notamment que le marché n'est pas toujours capable de réguler cette activité :

Parce que la conservation est une demande dérivée, la décision de conserver viendra en définitive de la valeur perçue associée au matériel numérique dans le temps.

2. Les matériaux numériques sont des biens durables dépréciables

Un bien durable dépréciable est quelque chose qui dure longtemps en produisant de la valeur continuellement, mais la qualité et la quantité de cette production peut décliner si des actions ne sont pas engagées pour maintenir la viabilité ou la productivité du bien. (..)

Parce que le matériel numérique est un bien durable dépréciable, on doit faire continuellement des investissements pour leur maintenance si l'on peut soutenir leur possibilité de créer de la valeur dans le temps.

3. Les biens numériques sont des biens non-rivaux et autorisent les passagers clandestins

Cette caractéristique est bien connue des économistes de l'information.

Les biens numériques sont des biens non-rivaux, car il suffit qu'un acteur conserve un bien, il l'est pour toute intention ou objectifs conserver pour tous. Dans ces circonstances, l'incitation pour un seul acteur à assumer les coûts de la conservation est affaiblie, puisque les autres pourront profiter gratuitement des bénéfices.

4. La conservation numérique est un processus dynamique qui dépend du chemin suivi

Cette caractéristique est la plus originale et la plus spécifique au numérique et donc la plus intéressante. Dans l'analogique, le processus de conservation venait en fin du cycle de vie du bien, c'est à dire à la dernière étape du circuit classique de création-production-diffusion. Dans le numérique, chaque étape peut influer sur le processus de conservation et celui-ci implique des décisions à chaque stade.

Le fait que les décisions de conservation dépendent du chemin suivi signifie que les décisions peuvent influer à chaque moment les conditions futures et déterminer l'éventail des choix futurs.

Malgré l'intérêt de cette réflexion, il me semble qu'il lui manque le plus important, c'est à dire une interrogation sur la nature économique de la valeur de la conservation. Les propos sur cette question (p.20) auraient pu être plus approfondis, notamment en faisant référence par exemple à l'économie de l'assurance.

Le chapitre suivant présente la répartition des responsabilités et des rôles en soulevant les enjeux qui se posent à chaque étape.

L'ensemble est illustré sur quatre domaines d'application (ch4) : le discours scientifique, les données de la recherche, le contenu culturel commercial et le contenu produit collectivement sur le Web. L'intérêt du rapport est de fournir un cadre d'analyse et de réflexion.

dimanche 06 septembre 2009

Google Book : l'État c'est moi

Nouvelle excellente initiative de Lionel Maurel qui a traduit un texte très éclairant de James Grimmelmann sur l'accord de Google avec les auteurs et éditeurs américains actuellement en procès suite à recours collectif bien paradoxal :

James Grimmelmann, “Google et l’armée des zombies orphelins” (Georgetown University Library, 2009), ici le texte original est .

Voici le dernier paragraphe :

Peut-être ce règlement aura-t-il quand même un effet positif pour la société : de bonnes choses sortent parfois des pratiques les plus corrompues. Mais nous devons bien être conscients que ce n’est pas de cette manière que les choses auraient dû se dérouler. Les parties ont atteint un résultat différent de celui que la société était en droit d’attendre. Peut-être notre système politique est-il trop grippé pour régler à la fois le problème de la recherche dans les livres et la question des œuvres orphelines ? Mais nous ne devrions pas pour autant renoncer à exiger mieux que cela ; nous ne pouvons pas nous contenter de baisser les bras en disant : « C’est toujours mieux que rien ».

On ne saurait mieux écrire que Google est en train de prendre des prérogatives régaliennes et que cela est dangereux pour la démocratie.

Actu du 8 septembre 2009

Voir aussi le communiqué en France de l'interassociation Archives, Bibliothèques Documentation (IABD), qui reprend un argumentaire comparable :

Non au Règlement Google Livres en France ici

Et cinq minutes plus tard :

Google renonce à inclure les ouvrages européens dans Google Livres, ZDNet ici

Ça brasse. Il se dessine de plus en plus nettement une différence de positions US/Europe.

mercredi 26 septembre 2007

Le collectionneur, l'assureur et le médiateur

Un entretien d'un historien du livre J-Y Mollier publié par la revue française Télérama (n° 3006 - 25 Août 2007, Html) a beaucoup été commenté sur les biblioblogues et surtout sur la liste Biblio-fr (archives de la liste). Le point qui a cristallisé le débat et agacé nombre de bibliothécaires est l'inquiétude de l'historien face au « désherbage » (élagage en bon québécois, c'est à dire l'élimination des documents les moins demandés afin de faciliter la gestion des collections). Sans revenir précisément sur les arguments, je voudrais faire ici remarquer que souvent les incompréhensions viennent de confusions sur la notion de collection et de document, qui peuvent s'éclairer par un point de vue plus économique.

Trois valeurs différentes, au moins, d'une collection se croisent dans les arguments que j'ai pu lire. Elles méritent d'être distinguées : une valeur de collectionneur, une valeur d'assurance et une valeur de médiateur. Ceux qui suivent ce blogue y retrouveront les trois dimensions du document (forme/texte/médium, voir ce billet).

Le collectionneur

Pour un historien du livre, le livre est d'abord un objet, un monument plus qu'un document pourrait-on dire. Le livre doit être conservé parce qu'il existe tout simplement. C'est à l'évidence la valeur prônée par J.-Y. Mollier. C'est nécessairement la valeur qui justifie les bibliothèques à vocation patrimoniale.

Mais c'est aussi celle du collectionneur dont il ne faut pas négliger l'importance dans l'histoire des bibliothèques. Le collectionneur garde des objets auxquels il accorde une valeur affective. Bien des collectionneurs ont dans l'histoire été l'instrument du sauvetage de patrimoines documentaires importants. Nombre d'entre eux ont participé à l'enrichissement des bibliothèques. Aujourd'hui encore, les collectionneurs jouent un rôle non négligeable. Il serait peu responsable de croire que le patrimoine ne perdure que par une action administrative planifiée. Les initiatives individuelles y jouent un grand rôle.

L'économie du collectionneur est spéculative. Il garde parce que, à tort ou à raison, il pense que les objets conservés vont gagner en valeur en vieillissant, mais c'est un pari. C'est le même modèle que celui du marché de l'Art, même si évidemment nombre de collectionneurs n'ont pas de motivation mercantile.

Dans cette perspective, les bibliothèques qui n'ont pas vocation patrimoniale n'auraient pas de raison de garder des documents anciens, qui ne sont plus demandés. Pourtant, dans leur histoire particulière, elles peuvent avoir intérêt au contraire à se spécialiser sur tel ou tel fonds spécifique qui les différenciera d'une autre bibliothèque, à la façon un collectionneur : cela leur donne une identité, les rattache à leur histoire et, qui sait, pourrait bien être hautement rentable à l'avenir. Tout ici est question de subjectivité et d'envie, car il est évidemment trop coûteux et contreproductif de tout garder.

L'assureur

Les scientifiques en général sont allergiques au désherbage, mais souvent pour une raison différente de celle de l'historien ou du collectionneur. L'inquiétude ici vient du fait qu'un document très peu demandé peut-être à l'origine d'une avancée scientifique plus importante que ceux connus de tous, justement parce qu'il a été négligé auparavant.

Le raisonnement se rapproche ici de celui de l'assurance. On paye une police d'assurance non pas parce que l'on souhaite avoir un accident, ni même pour ne pas en avoir, mais pour le cas où on en aurait. De même on garde un document peu demandé au cas où il puisse apporter dans l'avenir une valeur bien supérieure au cout de sa conservation. Mais personne n'est en mesure de garantir cette valeur, tout comme les mensualités de l'assurance seront dépensées sans contrepartie si aucun accident ne se produit.

Il est impossible pour une bibliothèque, ici une bibliothèque scientifique, de tout garder, même si c'était la tradition en Amérique du nord pour les grandes bibliothèques de recherche. Mais le critère de la demande du document, appliqué souvent mécaniquement par les bibliothécaires, est peu pertinent. La seule façon de s'en tirer, me semble-t-il, est de se servir des outils d'évaluation des chercheurs eux-mêmes : l'expertise des pairs, la scientométrie. Tout comme, dans l'assurance, le calcul des mensualités se réalise à partir d'outils statistiques.

Néanmoins, ici ce n'est pas l'objet qui est important, mais son contenu. Dès lors la numérisation change la donne car l'accessibilité ne se fait plus dans un lieu, mais sur un réseau et, dans cette perspective, tout récemment l'ARL vient de retirer de ses critères d'évaluation la taille des collections. Il y a là tout un champ nouveau qui s'ouvre car dans le même temps le numérique conduit au stockage inconsidéré.

Le médiateur

Une grande part des bibliothécaires, qui ont réagi à l'article cité plus haut, ont souligné que le désherbage était indispensable pour pouvoir mettre en valeur les livres les plus demandés et répondre aux attentes du public sans être étouffé par l'ampleur des collections et de leur gestion.

Cette réaction peut se traduire économiquement comme une volonté de réduire les coûts de transaction. C'est un peu comme dans un marché où l'on aurait retiré le vecteur de la monnaie. Il est naturel que cette façon de raisonner se retrouve dans les bibliothèques où l'affluence est forte, bibliothèques publiques, bibliothèques de premier cycle universitaire. L'objectif est de maximiser la relation de médiation.

Ici l'outil classique des bibliothécaires : la fréquence de demande des documents a toute sa pertinence. Mais j'espère avoir convaincu que les deux précédentes dimensions ne devaient pas non plus être négligées.

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