Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 333. REINGENIERIES DOCUMENTAIRES ; D’une modernité à l’autre ; « Je » est un document

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mercredi 27 octobre 2010

Synthèse sur les pratiques culturelles en France

Compétences de l'auteur et clarté de son propos. Lecture indispensable :

Olivier Donnat, “Les pratiques culturelles à l'ère numérique,” BBF, n°. 5 (2010): 6-12 ici.

Résumé :

La comparaison des résultats de l'enquête 2008 Pratiques culturelles des Français avec ceux de la précédente enquête réalisée onze ans auparavant permet une description générale de l'évolution des pratiques culturelles au cours d'une décennie marquée par la diffusion de l'internet et des nouveaux écrans. Si la révolution numérique n'a pas (jusqu'à présent ?) bouleversé la structure générale des pratiques culturelles ni infléchi la plupart des tendances observées dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, plusieurs indices laissent entrevoir la profondeur des mutations en cours, notamment dans les jeunes générations.

lundi 11 octobre 2010

Les origines libertariennes de Facebook

En ces temps où on veut toujours nous faire croire que les débuts de l'internet étaient seulement portés par une idéologie californienne libératrice (ici), il est salutaire de lire ou relire l'article de Tom Hodgkinson sur Facebook. Prémonitoire et on ne peut plus d'actualité près de deux ans plus tard, soit une éternité à l'échelle temporelle du web :

Tom Hodgkinson, “With friends like these ...,” The Guardian, Janvier 14, 2008, ici, traduit en français par Noslibertés (la toute dernière partie n'est pas traduite. L'auteur y suggère simplement de remplacer le mot Facebook par Big Brother dans l'énoncé de la politique de la firme sur la vie privée. L'effet est saisissant au sens propre !). Repéré par l'Encyclopédie de l'Agora ()

Extraits :

Facebook est un projet bien établi, et les personnes derrière le financement, sont un groupe de spécialistes du capital-risque de la Silicon Valley, qui ont clairement pensé l'idéologie qu'elles souhaitent diffuser dans le monde entier. (..)

Bien que le projet ait été au départ conçu par le très médiatisé Mark Zuckerberg, le vrai dirigeant derrière Facebook est le philosophe Peter Thiel, spécialiste du capital-risque et futurologue de la Silicon Valley, âgé de 40 ans. Il y a seulement trois membres du conseil de direction sur Facebook : Peter Thiel, Mark Zuckerberg et Jim Breyer, appartenant au groupe de capitalrisque Accel Partners.(..)

Mais Thiel est plus qu'un capitaliste intelligent et avare. C'est un philosophe du futur et un activiste des néoconservateurs. Il est diplômé de philosophie à Stanford, en 1998 il coécrit un livre appelé "Le mythe de la diversité", qui est une attaque détaillée sur l'idéologie multiculturelle qui domine Stanford. Il estime que le multiculturalisme a conduit à une diminution des libertés individuelles. Alors qu'il était étudiant à Stanford, Thiel fondait un journal de droite, encore en service actuellement, appelé "Que la lumière soit". Thiel est un membre de TheVanguard.Org, un groupe de pression néoconservateur sur Internet, qui a été créé pour attaquer MoveOn.org, un groupe de pression de gauche qui travaille sur le Web. (..)

L'Internet fait immensément appel aux néoconservateurs tels que Thiel, parce qu'il promet une certaine forme de liberté dans des relations humaines et dans les affaires : absence de droits nationaux embêtants, suppression des frontières, etc. L'Internet est le cheval de Troyes du libre-échange et de l'expansion du laissez faire. Peter Thiel semble également soutenir les paradis fiscaux en mer, et réclame que 40 % de la richesse du monde réside dans les endroits tels que Vanuatu, les Îles Cayman, Monaco et les Barbade. Je pense qu'il est réaliste d'indiquer que Thiel, comme Rupert Murdoch, est contre l'impôt et les taxes. Il aime également la mondialisation de la culture numérique parce qu'elle rend les banquiers mondiaux difficiles à attaquer. «Vous ne pouvez pas avoir une révolution des ouvriers contre une banque, si la banque est domiciliée au Vanuatu, » estime t-il... (..)

Ainsi, Peter Thiel essaye de détruire le monde réel, qu'il appelle aussi « nature », pour le remplacer par un monde virtuel, et c'est dans ce contexte que nous devons regarder le succès de Facebook. Facebook est une expérience délibérée dans la manipulation globale, et Peter Thiel est une lumière pleine de promesse pour les néoconservateurs, avec un penchant pour les folies utopiques de la technologie. Pas vraiment quelqu'un que je souhaite aider à devenir riche pour ses projets...(..)

Bien sûr, il a un côté excessif dans la dénonciation, naïf dans la nostalgie et quelque peu ignorant du travail des ingénieurs et de la complexité des rouages économiques, mais il remet pas mal de pendules à l'heure et cela nous change des propos lénifiants habituels.

mercredi 22 septembre 2010

Vie privée, bibliothèques et Google-Books

Dans une discussion récente avec Silvère Mercier (ici), je m'étonnais que les bibliothécaires francophones ne prêtent pas plus d'attention à l'anonymat de la lecture dans le monde numérique. Justement un papier vient de paraitre sur le sujet :

Elisabeth A. Jones et Joseph W. Janes, “Anonymity in a World of Digital Books: Google Books, Privacy and the Freedom to Read,” dans (présenté au Internet, Politics, Policy 2010: An Impact Assessment, Oxford Internet Institute, 2010). Pdf

À vrai dire l'article n'amène pas sur le fond d'autres arguments que ceux déjà connus (voir par ex ici). Mais il appuie son raisonnement sur un livre de Helen Bissenbaum paru en 2009 que je ne connaissais pas et qui m'a bien intéressé, du moins par sa présentation dans l'article et les extraits et commentaires que j'ai pu en lire jusqu'ici :

Helen Nissenbaum, Privacy in Context: Technology, Policy, and the Integrity of Social Life (Stanford Law Books, 2009).

Le concept clé de Nissenbaum est «l'intégrité contextuelle» (contextual integrity) qui n'est pas une définition de ce qui serait privé vs ce qui serait public, mais une construction à partir de normes informationnelles d'une situation appropriée, c'est-à-dire moralement acceptable dans un contexte donné. Les normes sont évolutives et leurs paramètres sont précisés (contextes, acteurs, attributs et principes de transmission). Enfin un cheminement par étapes est proposé pour juger de la validité d'une nouvelle intégrité contextuelle qui peut être résumé en deux phases : Les nouvelles pratiques sont-elles conformes aux normes de l'ancien contexte ? La négative ne signifie pas qu'il faille nécessairement les rejeter, tout dépend des risques encourus par rapport aux bénéfices généraux. Cette mesure en termes moraux fait l'objet de la seconde phase.

Il est facile de montrer ainsi que les pratiques de Google violent les principes de l'anonymat de la lecture édictés dans le contexte des bibliothèques publiques des États-Unis (phase 1) et les auteurs suggèrent que le nouveau contexte créé ne répond pas non plus aux considérations morales de liberté, d'autonomie et de justice. Ce deuxième point est discuté dans l'article à mon avis un peu rapidement, même si je suis d'accord avec la conclusion. La difficulté à trancher sur la deuxième phase montre peut-être la limite de la méthode de Nissenbaum. Néanmoins, il paraît difficile d'éviter un débat moral et politique lorsque l'on aborde les notions de sphères privée et publique, toutes deux indispensables à notre humanité.

Voici, pour finir un extrait d'une interview d'H Nissenbaum du 18 janvier 2010 (ici trad JMS) :

Les questions les plus urgentes soulevées par le livre sont à mon avis :

D'abord de démontrer que la distinction entre privé et public, aussi utiles qu'elles soient dans d'autres espaces de la philosophie du droit et de la politique, est une impasse complète pour conceptualiser un droit à la vie privée et pour édicter une politique. De mon point de vue, on a perdu bien trop de temps à décider si telle ou telle information, tel ou tel lieu étaient privés ou publics quand, en réalité, ce qui comptait au final était quelles contraintes devaient être imposées sur la circulation de cette information dans cet espace. Nous pourrions faire des progrès beaucoup plus rapides si nous prenions de front cette dernière question plutôt que de nous enfermer dans la première.

Ensuite de contester la définition de la vie privée comme un contrôle sur les informations qui nous concernent, qui domine le monde politique aujourd'hui, même si elle est moins répandue dans le monde académique. Le problème de cette définition est qu'elle met immédiatement la vie privée en contradiction avec d'autres valeurs, présentées comme plus pro-sociales. Si le droit de la vie privée est le droit de contrôle, alors, il doit être évidemment limité, négocié, modéré par l'intérêt général ! De plus, il n'est même pas évident que le contrôle offrira une meilleure protection au sujet. Imaginez, par exemple, que tout ce qui concerne le dossier santé d'un individu soit soumis à son consentement pour sa divulgation et mettez cet individu dans une situation où on lui offre en échange un emploi, un prêt ou un gain à la loterie.. Heureusement, la loi des États-Unis reconnait le besoin de réelles contraintes pour la circulation de l'information selon les lieux et les contextes de la vie et, bien que des critiques ont été émises sur les faiblesses de certains termes de ces lois, je crois que l'approche globale est bonne.

samedi 14 août 2010

Google mise tout sur la pub ciblée

Le Wall Street Journal vient de publier un entretien avec le prolixe directeur financier de Google, E. Schmidt :

Holman W. Jr Jenkins, “Google and the Search for the Future,” The Wall Street Journal, Août 14, 2010, ici.

Les propos s'adressent aux actionnaires s'inquiétant d'une fuite en avant technologique de la firme qui ne distribuerait pas assez de dividendes alors que c'est une machine à cash. Mais pour M. Schmidt l'enjeu est d'abord de préserver la position de Google sur la publicité sur le web au moment où la recherche (search) est de plus en plus dépassée. Extraits (trad JMS) :

« Je pense vraiment que la plupart des gens ne veulent pas que Google réponde à leurs questions, poursuit-il. Ils veulent que Google leur dise ce qu'ils devront faire ensuite. »

« (..) Nous savons grosso modo qui vous êtes, à quoi vous faites attention, qui sont vos amis. » Google sait aussi à moins d'un mètre près où vous êtes.

Aux dires de M. Schmidt, une génération de puissants appareils de poche est sur le point de sortir, capables de nous surprendre avec des informations que nous ne savions pas vouloir connaître. « Ce qui rend les journaux si fondamentalement fascinant - les trouvailles fortuites (serendipity) - peut aujourd'hui être calculé électroniquement. » (..)

« La technologie sera si efficace qu'il sera très difficile pour les gens de regarder ou consommer quelque chose qui n'aura pas été d'une certaine façon taillée sur mesure pour eux. » (..)

M Schmidt pense que la réglementation est inutile car Google est fortement incité à préserver les droits des usagers, sinon ils s'enfuiront en une minute si Google fait quoi que ce soit avec les renseignements personnels qu'ils trouvent trop sensibles. (..)

« Je ne crois pas que la société comprenne ce qui arrive quand tout est accessible, potentiellement connu et enregistré par tout le monde tout le temps ». Il prédit, apparemment sérieusement, qu'un jour chaque jeune arrivé à l'âge adulte aura le droit de changer automatiquement de nom pour désavouer sa jeunesse fêtarde enregistrée sur les sites des médias sociaux de leurs amis.

« Je veux dire que nous devons vraiment penser ces questions à un niveau sociétal, ajoute-t-il. Je ne parle même pas des choses vraiment effrayantes, comme le terrorisme ou la perversité. »

Ainsi E. Schmidt confirme que tous les efforts de Google ne portent que sur un seul mode de revenu : la publicité ciblée. C'est aussi la justification de la gratuité d'Androïd pour les opérateurs de téléphonie mobile, des récentes prises de positions à propos de la neutralité du net avec Verizon ou encore des efforts sur Chrome OS. Bien sûr, cette stratégie est dangereuse pour ses concurrents qui ont d'autres sources de revenus, car elle a tendance à les assécher en proposant grâce à son marché biface gratuitement ce qu'ils vendent à leurs clients. Elle l'a été pour la presse et globalement les industries de contenu, elle l'est aujourd'hui pour Apple et pour Microsoft, c'est à dire la micro-informatique.

Il a raison d'indiquer que des questions d'éthique se posent. Mais il n'est pas sûr que sur ce point le débat soit à la hauteur des enjeux.

Ajoutons que le journaliste du WSJ ne parait pas convaincu par tous les arguments, notamment concernant la facilité à quitter Google en cas de problème ou encore la propension de la firme à investir dans les services non rentables comme YouTube.

Actu du 30 août 2010

A compléter avec cet excellent article que je n'avais pas repéré :

Jessica E. Vascellaro, “Google Agonizes on Privacy as Ad World Vaults Ahead,” wsj.com, Août 10, 2010, rub. What They Know, ici.

Voir en particulier l'animation du graphique.

lundi 03 mai 2010

Redocumentarisation des humains : Zaroff ou Gainsbourg

Pour la redocumentarisation des humains, il y a l'horreur, style La chasse du comte Zaroff (wkp), avec puce sous cutanée comme l'a repéré Olivier (), qui reste heureusement encore du domaine du délire de politiciens paranoïaques. Et puis, il y a la séduction, style Je t'aime, moi non plus celui de Facebook avec son bouton J'aime, qui lui se généralise à grande vitesse comme l'analyse parfaitement D. Durand dans une série de deux billets (ici et ). Voici la conclusion du second :

Mon avis est que la plupart des 50'000 sites (et tous ceux à venir...) implantant ces fonctions de manière effrénée ne prennent pas le temps de l'analyse et de la réflexion sinon ils préviendraient au moins leurs utilisateurs des conséquences potentielles sur leur sphère privée?

En effet, l'enjeu est la loyauté à long terme des utilisateurs: quelques publications sur le mur Facebook de l'un ou de l'autre valent-ils le risque d'un exode massif de votre propre site quand votre communauté aura compris à quoi vous jouez (trop discrètement...) avec sa vie privée? J'y réfléchirais personnellement à deux fois....

Et je ne parle pas du fait de permettre à un allié d'aujourd'hui mais potentiel concurrent de demain de se constituer sur vous-même des informations dont vous rêvez depuis toujours sans vous même y avoir accès.

On cherche à pendre Google haut et court pour bien moins que cela depuis longtemps....

Résistons, résistons !

Actu du 5 mai 2010

Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls impliqués dans cette société de surveillance. Amazon repère les passages surlignés par les lecteurs sur les Kindles (ici), voilà qui devrait faire réfléchir les bibliothèques, bien naïves dans leurs alliances avec les industriels ()

Et un peu plus tard, cette éclairante comparaison des politiques sur la vie privée de Facebook au cours des années ici

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