Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Mot-clé - 412. L’ECONOMIE DU DOCUMENT ; Les trois modèles de valorisation du document ; Lu : Bibliothèque

Fil des billets

vendredi 13 mai 2011

Musique et industries du fair use

INA Global fait un point intéressant sur les stratégies récentes des plus grosses firmes du web sur la musique :

Erwan Le Gal, « Apple, Amazon, Google : la bataille de la musique dans les nuages », INA Global, mai 11, 2005, ici.

Je ne reviens pas sur les faits bien exposés dans l'article, mais je relèverai juste ici l'insistance mise par les firmes sur le fair use pour justifier les positions et s'affranchir des discussions avec les Majors. L'argument illustre clairement en effet les logiques démontées sur ce blogue.

J'ai déjà montré à la fois l'importance et l'ambiguïté de la notion de fair use pour dégager la capacité d'innovation et de captation de la valeur des principales firmes du web documentaire de la domination des firmes profitant de l'effet de rente du copyright (ici).

J'ajouterai que le fair use fait référence au deuxième marché du document ( pour le ebook), celui de l'accès et du partage fondé sur le modèle bibliothéconomique. Pour la musique, chronologiquement le premier modèle a été le modèle promotionnel, celui du spectacle où la priorité est de capter l'attention qui s'est décliné par la radio, spectacle à domicile. Le modèle éditorial dans la musique a pu se construire grâce à l'enregistrement sur disques et supports divers. L'articulation entre l'édition de disque et la promotion radiophonique a ouvert la porte au star-system et à la montée des Majors (voir la thèse de B. Labarthe-Piol, ).

La montée en puissance du troisième modèle témoigne d'une évolution du rapport de force dans l'industrie. Ce modèle joue ici toujours sur une valorisation décalée visant à capter le consommateur : pour Apple, il faut vendre des machines (ici) pour Amazon, il s'agit de fournir un service supplémentaire à ses clients pour les inciter à n'acheter de musiques que chez lui et pour Google l'important est de maintenir les internautes sur ses sites pour rentabiliser la publicité ().

dimanche 16 janvier 2011

On n'achète pas une bibliothèque comme un livre

François Bon vient de baisser de façon conséquente le prix des livres sur Publie.net. Un livre téléchargé chez lui coûte désormais 3,49 Euros contre 5,99 auparavant (et même un peu moins pour les Québécois exonérés de TVA). Parmi ses explications, la plus trivialement économique qui est sans doute secondaire pour lui, mais nous intéresse ici au premier chef est celle-ci :

En baissant de façon conséquente ce prix standard de 5,99 à 3,49 (et 2,99 pour les formes brèves), j’ai l’intuition que ce ne sera pas pénaliser les auteurs – au demeurant, même sur un téléchargement à 3,49, une fois enlevés les 57 cts de TVA, reste 1,46 à l’auteur en vente directe, et 0,85 en vente avec intermédiaire - , mais au contraire déplafonner notre distribution, passer à une autre échelle.

Cela m'a rappelé deux autres billets assez spectaculaires. Le premier d'un auteur de roman policier américain prolifique, Joe Konrath, qui explique le 22 septembre 2010 comment il a vendu 103.864 ebooks. Extraits (trad JMS) :

Aujourd'hui, je vends une moyenne 7.000 e-books auto-édités sur le Kindle. Ces chiffres concernent les 19 titres auto-publiés, bien que les six premiers comptent pour plus de 75%, en gros 5000 par mois.

Cela signifie que ces six ont une moyenne de 833 ventes, ou rapportent 1.700$ par mois, chacun. Cela équivaut à 20.400$ par an et par livre pour mes meilleures ventes.

Il poursuit son exposé détaillé en expliquant comment il est arrivé à ce chiffre. En résumé, il a choisi de s'auto-éditer en réduisant drastiquement le prix de vente de ses livres à 2,99$. De ce fait, ses droits en pourcentage ont augmenté car ils sont partagés en moins d'acteurs, et en même temps l'augmentation des exemplaires vendus augmente mécaniquement les revenus de façon spectaculairement plus importante que le manque à gagner de la baisse du prix.

Cette aventure débute à peine. À la fin de 2010 j'aurai gagné plus de 100.000 $ sur mes livres auto-édités, et ce n'est rien comparé à ce que j'attends pour 2011. Et j'y réussis sans tournée, sans promotion non-stop, sans dépenser beaucoup d'argent, et sans compter sur personne d'autre.

Sans doute même s'il est exemplaire en particulier par la forte activité sur le web qui favorise certainement l'accès à ses œuvres, le cas de J. Konrath ne peut être reproduit pour l'ensemble des auteurs. C'est un auteur reconnu, expérimenté à succès de littérature populaire. Mais au delà du cas particulier, l'exemple pose la question de ce que l'on vend, sans doute un livre, mais un livre dans un écosystème fort différent et par là même dans un système de valeur très différent.

Avant d'y venir, il est utile de consulter un troisième billet, celui d'Evil Genius qui s'appuyant sur les chiffres de J. Konrath propose un petit modèle économétrique, dont le schéma ci-dessous résume bien la conclusion.

Evil-Genius-12-01-2011.jpg

Bien sûr la construction du modèle est critiquable, ne s'appuyant que sur un exemple. Mais la démarche est utile et pourrait être menée de façon systématique avec les chiffres des grands acteurs. Le modèle est d'autant plus simple que les coûts variables de distribution dans le numérique sont très réduits. On peut même ajouter que la constitution de la maquette pour les livres récents ont été aussi très réduits par le numérique comme le montre l'étude de H Bienvault pour le MOTif.

En réalité ce modèle pose une question de fond qui est une petite révolution par rapport à la conception actuelle de la valeur éditoriale d'un livre. Il suppose de mesurer l'élasticité de la demande globale de livres par rapport à leur prix. Autrement dit, de supposer qu'un livre, ou plutôt un titre, est concurrent d'un autre en fonction de son prix, que les livres sont peu ou prou interchangeables.

On a tendance au contraire à penser qu'un livre, comme œuvre unique, est une sorte de monopole. On souhaite lire tel livre de tel auteur et on ne sera pas satisfait si on nous en propose un autre à la place. Et le droit d'auteur confère bien à ce dernier un monopole sur l'exploitation de son livre, qu'il peut ou non déléguer. Cette conception trouve sa traduction économique dans le modèle éditorial qui permet d'équilibrer le système global par une sorte de péréquation entre les revenus des titres à succès et ceux plus confidentiels. L'élasticité de la demande par rapport au prix serait faible dans le livre.

Mais l'arrivée du web et surtout la montée des tablettes modifient considérablement la donne et l'attitude du lecteur. Sur un Kindle ou un iPad, on n'achète pas un livre, on se constitue une bibliothèque. On peut lire un livre de la première à la dernière page, mais on en lit souvent plusieurs en même temps et on pourra y revenir à tout moment, à la bonne page ; ou encore on se contentera de feuilleter un grand nombre de livres, zappant de l'un à l'autre, faisant des recherches. Et tout cela en tout lieu, à tout moment, du fait de la portabilité de sa bibliothèque réduite à une tablette. Nous retrouvons un propos souvent tenu ici : le modèle du web est hybride entre celui de la bibliothèque et celui de la télévision.

Dès lors, sans doute le lecteur sera attiré par tel ou tel titre particulier, mais la valeur principale est constituée par l'ampleur et l'adaptation de la collection qu'il pourra constituer et par la vitesse et la commodité de l'accès aux pages. Cette donnée nouvelle modifie vraisemblablement considérablement la sensibilité au prix et donc l'élasticité de la demande, d'autant que le web tend à tirer les prix du contenu vers le bas par l'abondance des ressources accessibles gratuitement et que constituer une collection est un investissement de départ non négligeable pour un e-lecteur.

Conclusion si cette analyse est juste, F. Bon a eu bien raison de baisser drastiquement ses prix.

Codicille : cela pose aussi des questions sur la place et l'économie des ebooks dans les bibliothèques comme institution. Il faudrait que j'y revienne. Voir aussi la table ronde de la SACD du 17 janvier ici.

Actu du 21 janv 2011

Sur le contrat d'édition, voir la synthèse de M de Battisti.

dimanche 24 août 2008

Utilisation équitable

Un rapport canadien complète et nuance l'analyse de F. Benhamou rappelée au billet précédent :

Guiseppina D’Agostino, L’Utilisation équitable après l’affaire CCH (Patrimoine canadien, Juin 2007), ici. repéré par Culture Libre

Le rapport fait une comparaison entre l'évolution des systèmes d'utilisation équitable (fair use, fair dealing) du Royaume-Uni, des États-Unis et du Canada. Ajoutons que le rapport a un an et vient seulement d'être rendu public en plein été.. et qu'il ne doit pas vraiment conforter l'opinion très étriquée du gouvernement conservateur actuel en matière de culture. Extrait :

Les vraies différences reposent dans les préoccupations de politiques entretenues par les tribunaux de chaque pays. Au Canada, il est clair que le changement a pour objet de mieux défendre les droits des utilisateurs afin d’assurer un « équilibre » en matière de droit d’auteur. Toutefois, comme il a été souligné, il n’est pas du tout clair quelle est la place des créateurs à ce chapitre, et qui plus est, les créateurs sont trop souvent confondus avec les titulaires de droits. Et cela ne coïncide pas avec la réalité des pratiques en matière de droit d’auteur. Peut-être qu’au R.-U., où l’exploitation à des fins commerciales est au premier plan des préoccupations judiciaires, il est permis d’avancer que les intérêts des titulaires de droits sont prépondérants. Aux É.-U., la balance penche d’un côté à l’autre parmi les diverses parties prenantes. Au niveau inférieur, il est difficile de remédier à ces préoccupations en matière de politique avec certitude. Le meilleur remède pourrait être l’opinion publique (ce qui a fonctionné au Canada pour faire avancer les droits des utilisateurs) ainsi que le besoin de formuler des pratiques exemplaires correspondantes.

Mais revenons à F. Benhamou. L'extrait du rapport du CAE, cité dans le billet précédent , indiquait :

La fonction du droit d’auteur est d’empêcher ces comportements de « passagers clandestins » par la création d’un monopole de l’auteur (ou des ayants-droit) sur sa création. Telle est la fonction d’incitation à la création, à l’innovation, à la prise de risque du droit d’auteur. Mais ce monopole a un revers : il implique une moindre diffusion, puisqu’il établit un prix – éventuellement élevé – là où pouvait régner la gratuité ou la quasi-gratuité. Le mode de résolution de cette tension entre incitation et diffusion réside dans le caractère temporaire du droit conféré.

Sans doute telle est bien la fonction du droit d'auteur, mais il faut nuancer cette affirmation sur le caractère temporaire du droit comme seul mode de résolution de la tension. Elle est strictement exacte en France où la notion d'utilisation équitable est absente. Dans les pays où elle est implanté, cette dernière est une autre modalité de résolution de la tension. Aux US, certains ont pu même parler d'«industries du fair-use» (voir ici) et c'est sur cette base que Google se défend contre ceux qui l'attaque au nom de la propriété intellectuelle. La nuance on l'aura compris n'est pas anodine, elle est une des clés du succès de la Silicon Valley.

Pour aller plus loin, sur la comparaison US/France :

Alain Marter et Jean-Michel Salaün, “Propriété intellectuelle et bibliothèques françaises : Leçons américaines et opportunités européennes,” BBF, no. 3 (1998): 12-16. ici

Sur les procès faits à Google :

Jérome Constant, Denis Madelaine, et Carine Sébast, Les rapports de Google avec la justice, Synthèse documentaire (Paris: INTD-CNAM, Mai 20, 2008), .

Actu du 28 août 2008

Culture libre signale (ici) un article de Wired () sur un important jugement en Californie qui indique qu'avant d'intenter des poursuites concernant un site de partage de vidéos un plaignant doit s'informer des droits de l'usager (fairuse).

Complément du 30 août 2008

Pour le point de vue européen sur les exceptions au droit d'auteur, on pourra consulter le Livre vert récemment publié :

Livre Vert - Le droit d'auteur dans l'économie de la connaissance (Bruxelles: Commission des Communautés européennes, juillet 16, 2008), ici.

Celui-ci fait l'objet d'une consultation jusqu'au 30 novembre.

jeudi 21 août 2008

Pour un «réseau de confiance» de l'accès aux images

André Gunthert reproduit une version préparatoire des recommandations issues du colloque "Scholarly Publishing and the Issues of Cultural Heritage, Fair Use, reproduction fees and Copyrights", Max Planck Institute for the History of Science, Berlin, 11 janvier 2008.

Début (trad JMS) :

Les pratiques éditoriales des sciences exactes et des sciences humaines divergent rapidement. Les premières basculent vers des formes internationales de publications électroniques, abandonnant le monde traditionnel de l'imprimé. Aujourd'hui, les sciences humaines sont mal préparées pour adopter les nouvelles pratiques de publications que promeuvent celles-ci, malgré le potentiel qu'elles ouvrent pour des travaux inédits aussi bien dans un domaine que dans l'autre.

Les scientifiques en SHS, particulièrement ceux qui s'intéressent aux images sont confrontés à des restrictions multiples. Un entrelacement confus de politique d'accès aux images, à leur reproduction, et au droit de citation dans le patrimoine culturel est de nature à entraver la recherche et la publication dans les sciences humaines.

Pour des raisons variées, de nombreux musées, bibliothèques, entrepôts d'images réduisent leur accès aux collections d'images. Par exemple, les conservateurs ont peur des fraudes ou des attributions erronées s'ils ouvrent librement l'accès à leurs images et entrepôts patrimoniaux.

Pour encourager la créativité en sciences humaines et pour favoriser une meilleure connaissance du patrimoine culturel, les conservateurs et les scientifiques doivent travailler ensemble d'une façon nouvelle. Dit simplement, nous avons besoin d'une politique de libre accès aux images qui ne sont pas couvertes par le droit d'auteur.

Les recommandations qui suivent lancent un défi autant aux chercheurs qu'aux responsables d'entrepôts d'images. L'objectif de ce document est de construire un Réseau de confiance à l'ère numérique.

Joli projet. La suite :

André Gunthert, “Best Practices for Access to Images: Recommendations for Scholarly Use and Publishing,” Actualités de la Recherche en histoire visuelle, 22août 2008, ici.

Voir aussi sur la même thématique, la version préliminaire de son article :

André Gunthert, “La publication scientifique en ligne face aux lacunes du droit français,” Actualités de la Recherche en histoire visuelle, Août 22, 2008, .

jeudi 24 avril 2008

Les paradoxes du Wikipapier

Tout le monde a annoncé la prochaine édition sur papier en Allemagne par Bertelsmann d'une version de Wikipédia et nombreux sont les commentateurs à faire la comparaison avec Quid qui, inversement, vient d'abandonner son tirage papier (p ex ici parmi bien d'autres).

En réalité cette décision est instructive pour les thématiques développées sur ce blogue, mais pas forcément en suivant les propos des commentaires lus ici et là. Voici rapidement trois réflexions en forme de paradoxe :

  • Crédibilité.La reprise par un grand éditeur du travail de l'encyclopédie en ligne, du moins dans sa version allemande, est une victoire des Wikipédiens qui montrent ainsi leur crédibilité reconnue par les vestales de la distribution du savoir traditionnel. Mais inversement, c'est aussi une victoire pour le codex qui montre ainsi qu'il reste le meilleur garant de la stabilité des savoirs.
  • Rémunération du contenu. La comparaison avec le Quid montre sans doute l'efficacité sans pareil du modèle Wikipédien pour construire une encyclopédie. Inversement, elle peut inquiéter sérieusement sur les modalités d'une économie du contenu, puisque contrairement à la première qui rémunère ses auteurs, le principe même de la seconde est le partage bénévole.
  • Coûts de structure. L'annonce de la grande «générosité» de Bertelsmann qui rétrocédera 1% à la fondation Wikimédia des 19,95 Euros du prix de vente peut être interprétée comme un différentiel de capacité de négociation des deux contractants. Elle montre surtout à la fois la très faible importance des coûts de structure de l'encyclopédie en ligne qui n'a besoin que de très peu de moyens pour tourner dans sa forme actuelle (qui de plus ne dispose d'aucune équipe, ni tradition pour négocier) et inversement l'importance de ceux de l'éditeur, qui devra sans doute effectuer un lourd travail éditorial (et dont par ailleurs la négociation est le quotidien).

Actu du même jour

Quelques précisions dans le NYT :

A Slice of German Wikipedia to Be Captured on Paper, NOAM COHEN, New-York Times, April 23, 2008. ici

Complément du 5 septembre 2008

Voir aussi :

Hervé Le Crosnier, “Abondance d'auteurs et concentration des vecteurs ,” davduf|net, juillet 23, 2008, ici.

- page 1 de 2