Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 422. L’ECONOMIE DU DOCUMENT ; Articulation des modèles ; Le Web entre flot et bibliothèque

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mardi 07 février 2012

Le monde selon Facebook et selon Google

Pour rebondir sur la discussion d'un précédent billet voici deux images révélatrices des conceptions documentaires du monde par Facebook et par Google. Il reste à trouver celle qui représenterait le monde d'Apple. La comparaison des deux images est en effet instructive.

Facebook-P-Butler-14-12-2010.jpg

WebGL-Globe-Search-2012.jpg

On connait l'emblématique image des relations de Facebook, qui ressemble à une carte des lignes aériennes que l'on trouve dans les magazines disponibles dans les avions ou encore à celles des flux migratoires ou des échanges commerciaux des manuels de géographie de ma jeunesse. Facebook, chantre de la connexion, représente son activité sur une carte par des flux d'échanges.








Google propose de son côté un service expérimental de visualisation de données géolocalisées sur un globe terrestre, The WebGL Globe, et, comme exemple, il présente les recherches sur son moteur (search) colorée par langue dans le monde. On trouvera ci-contre une copie d'écran, mais l'image animée en 3D est beaucoup plus spectaculaire. Google présente ici son activité comme cumulative. Il ne s'agit plus de flux, mais de stock. La richesse d'informations accumulées en un lieu. Sans doute, la représentation est contrainte par l'algorithme qui organise de cette façon la visualisation des données, mais l'exemple n'est pas du au hasard, c'est aussi une image fidèle du modèle d'origine de la firme, issu de la bibliothéconomie. Dans la construction du modèle de Webmédia qui croise télé (-phone et -vision) et bibliothèque ou archives. Facebook penche plus, lui, vers la première origine.

Dans les deux cas, sur les deux cartes, on peut aussi visualiser l'implantation comparable des deux firmes américaines avec des déserts pourtant habités dus soit à l'absence d'activité sur l'internet dans ces zônes (Afrique), soit à l'existence de concurrents mieux implantés (Russie, Chine).

samedi 03 décembre 2011

Pourquoi Google est un média

Dans un commentaire du précédent billet, Piotr conteste ma proposition de considérer Google comme un média. Voici ses arguments :

J'ai du mal à assimiler Google à un média : il me semble qu'un média diffuse des contenus, ce qui n'est le cas de Google qu'accessoirement. Enfin, rapprocher une indépendance qui serait revendiquée par Google de celle qui l'est effectivement par le New York Times est malheureux car cela suppose que Google soit animé par une éthique journalistique, ce qui n'est évidemment pas le cas. J'ajoute qu'un média a pour effet de rémunérer la production de contenus, ce qui n'est pas non plus le cas de Google.

Je dois le remercier de son commentaire, qui me donne l'occasion de préciser les choses. Je crois, bien sûr, qu'il se trompe mais son propos mérite discussion car il me semble être assez largement partagé et risquer de brider l'analyse. Reprenons ses arguments les uns après les autres (en italique-gras).

Un média diffuse des contenus, ce qui n'est le cas de Google qu'accessoirement.

Le moteur de recherche de Google donne accès à du contenu et ne le diffuse pas vraiment au sens strict, en effet. La diffusion et l'accès sont deux activités différentes et qui peuvent être économiquement antagoniques. Je l'ai montré dans deux billets anciens (ici et). Pour autant, elles ont été déjà articulées dans l'histoire. C'était le cas des bibliothèques avant la popularisation de l'imprimerie à caractères mobiles qui a marginalisé les scriptoria et donc éloigné l'activité de diffusion de celle de l'accès. Et c'est aujourd'hui le cas des médias de diffusion qui proposent sur le web une activité d'accès en ouvrant leurs archives, et aussi en direct dès qu'un article est mis en ligne et ne sera lu que si l'internaute prend la peine d'y accéder.

Ainsi la différence entre diffusion et accès s'estompe sur le web, même si elle ne disparait pas (on la retrouve par ex dans la différence entre le pull et le push). Dès lors, définir le média par la fonction de diffusion et non celle d'accès était déjà discutable, c'est inopérant aujourd'hui.

Rapprocher une indépendance qui serait revendiquée par Google de celle qui l'est effectivement par le New York Times est malheureux car cela suppose que Google soit animé par une éthique journalistique, ce qui n'est évidemment pas le cas.

Oui, Google n'est évidemment pas animé par une éthique journalistique. Cela signifie-t-il pour autant qu'il ne revendique pas une indépendance, que cela ne relève pas d'une éthique de média et que cette dernière ne puisse être comparée à celle du journalisme ? Ma réponse est non à ces trois dernières négations.

Commençons par l'éthique journalistique. J'ai eu déjà l'occasion sur ce blogue de rappeler combien elle était relative et récente (tournant XIXe-XXe) et combien le web la faisait évoluer(ici et .

Google, de son côté, revendique clairement une indépendance et a ce qu'il faut bien appeler une éthique, même si on peut (doit) la discuter. Cela était perceptible dès le premier papier de Brin et Page (ici), et est exprimé aujourd'hui sur le site de la firme en dix principes dans la page intitulée ''Notre philosophie'', dont je ne reprends ci-dessous que quelques brefs extraits :

" 1. Rechercher l'intérêt de l'utilisateur et le reste suivra

Depuis sa création, la société Google concentre ses efforts sur le confort d'utilisation des internautes. Lorsque nous concevons un nouveau navigateur Internet ou lorsque nous apportons un plus à l'aspect de notre page d'accueil, c'est votre confort que nous cherchons à satisfaire, et non un quelconque objectif interne ni les exigences de résultats de la société.

2. Mieux vaut faire une seule chose et la faire bien

Le cœur de métier de Google est la recherche sur Internet.

3. Toujours plus vite

4. La démocratie fonctionne sur le Web

La recherche Google fonctionne, car sa technologie fait confiance aux millions d'internautes qui ajoutent des liens sur leur site Web pour déterminer la valeur du contenu d'autres sites.

5. Vous n'êtes pas toujours au bureau lorsque vous vous posez une question

6. Il est possible de gagner de l'argent sans vendre son âme au diable

Pour assurer un service à tous nos utilisateurs (qu'ils soient ou non annonceurs), nous avons défini un ensemble de principes sur nos programmes et nos pratiques publicitaires :

Google autorise la diffusion d'annonces sur ses pages de résultats uniquement si ces annonces sont en lien direct avec les résultats obtenus.

Nous pensons que la publicité peut être efficace sans être envahissante. Google n'accepte pas les publicités sous forme de fenêtres pop-up, qui gênent la lisibilité des pages consultées.

Sur Google, les publicités sont toujours clairement identifiées comme "liens commerciaux". (..) Nos utilisateurs font confiance à l'objectivité de Google et rien ne pourrait justifier la remise en cause de cette confiance.

7. La masse d'informations continue de croître

8. Le besoin d'informations ne connaît aucune frontière

Notre société a été fondée en Californie, mais notre mission consiste à faciliter l'accès aux informations dans le monde entier et dans toutes les langues.

9. On peut être sérieux sans porter de cravate

10. Il faut toujours aller de l'avant

Même si vous ne savez pas exactement ce que vous recherchez, c'est notre rôle de trouver une réponse sur le Web, et pas le vôtre. "

On peut discuter du bien fondé, de la sincérité et de l'application de ces principes, tout comme on peut discuter de l'objectivité des journalistes ou de la position d'un journal, mais il est difficile de ne pas y voir l'affirmation d'une indépendance, qui relève bien d'une éthique de média. On y retrouve les grands classiques : la démocratie, l'information pour tous, le rejet des pressions, la recherche sans fin de l'information.

En réalité, l'importance d'une éthique pour ce qu'on appelle maintenant l'activité de "curation" commence à être discutée et c'est bien normal (par ex ici ou ou encore ). On peut aussi remarquer et regretter l'absence d'allusion à la protection de la vie privée dans les principes de la philosophie de Google, qui montre qu'il reste encore des débats et des combats à mener pour que l'activité du web prenne sa juste place dans l'espace public médiatique.

Sans doute, journalisme et moteur de recherche n'ont pas la même posture par rapport à l'information, mais on peut constater que les modèles culturels y pèsent tout autant. Ainsi, l'idéal du journalisme à la française est marqué par le rôle de l'intellectuel dans la dénonciation des scandales (Panama, Dreyfus) avec une forte connotation littéraire, tandis que l'idéal américain s'appuie sur l'exemple de la science pour mettre en avant l'objectivité (Lippmann). Comment ne pas voir le même type de clivages dans les débats et polémiques autour de Google, tout particulièrement au moment des polémiques sur Google-Book lancées, il y a quelques temps, par J.-N. Jeanneney ?

Enfin même s'il y avait une part de provocation de ma part, la comparaison entre le NYT et Google se justifie pleinement. L'un et l'autre sont les symboles du modèle nord-américain dans leur domaine et veulent faire école. Nous manquons de comparaison internationale sérieuse avec d'autres modèles (Naver en Corée, Baidu en Chine, Yandex en Russie).

Un média a pour effet de rémunérer la production de contenus, ce qui n'est pas non plus le cas de Google

La plupart des médias, sinon peut-être tous, ont démarré en ne rémunérant pas ou peu les contenus, voire en les piratant (à commencer par l'édition de livres). Il est probable qu'à l'avenir Google soit amené à rémunérer les contenus pour la part de son activité qui s'approche le plus de la diffusion. Cela est sensible pour YouTube, et ce fut au coeur des discussions sur Google-Book.

Mais il est vrai que Google, pour sa part principale (la recherche), se trouve du côté de l'accès et non de la diffusion, dans la même position que les bibliothèques. Cela le conduit à considérer le contenu comme une donnée librement accessible, dans un modèle proche de celui de la bibliothèque qui retire les documents d'une relation commerciale pour les mettre librement à disposition. On pourrait pour cette raison mettre les bibliothèques et Google en dehors du secteur des médias, mais alors on s'interdit de poursuivre lucidement l'analyse, comme je l'ai dit plus haut, et comme je l'ai présenté, par ex ici.

mercredi 11 mai 2011

Le web est un média documentaire

AOL en partenariat avec Nielsen a réalisé une intéressante étude sur les échanges de contenu sur le web. L'étude porte sur un échantillon conséquent, amène des résultats sinon inattendus, du moins moins convenus que la vulgate habituelle et enfin elle affiche clairement son objectif (comment construire un dispositif publicitaire, et donc en retour une économie du web ?). Mais elle n'est évidemment pas désintéressée. AOL y souligne l'importance de ses services, notamment le courriel.

Content is the fuel of the social web Pdf. (il faudrait que les designers de AOL apprennent l'usage des couleurs, c'est pourquoi je n'ai reproduit ici qu'une diapo..)

L'étude s'appuie sur les outils et panels de Nielsen. 10,000 messages envoyés sur les médias sociaux ont été analysés, 1000 personnes ont été suivies pendant 10 jours consécutifs entre le 13 et le 23 décembre dernier. La marge d'erreur serait de moins de +/-10%.

Quelques leçons pour la thématique de ce blogue :

AOL-Nielsen-2011-Temps-Web.jpg

Ainsi la navigation sur le web, mesurée par le temps, est (reste) majoritairement documentaire.

Mais le plus intéressant est l'analyse des 30% consacrés à la communication interpersonnelle ou de groupe (médias sociaux et courriels). 23% des messages sur les médias sociaux incluent un lien vers du contenu (par contenu l'étude comprend des articles publiés, des vidéos et des photos, mais ni des vidéos familiales, ni les photos de fêtes) et si on ajoute les conversations sur ce contenu le pourcentage est certainement beaucoup plus élevé.

Lorsque l'on demande aux personnes quel est l'outil privilégié pour partager de l'information la réponse est à 66% le courriel. Les autres canaux sont loin derrière : 28% pour les réseaux sociaux, le reste est en dessous de la marge d'erreur.

Lorsque l'on demande les canaux privilégiés pour partager l'information selon l'audience. Tous les canaux sont utilisés vers les amis, un peu moins les sites de partage. Le courriel puis les réseaux sociaux sont privilégiés pour la famille, comme pour le partage entre collègues. Enfin ce sont les sites de partage qui sont privilégiés pour diffuser plus largement l'information.

Même s'il faut tenir compte du commanditaire, cette étude relativise quelques idées reçues :

  • la navigation sur le web reste très majoritairement documentaire,
  • le courriel n'est pas sur le déclin pour partager l'information,
  • le multicanal est la règle pour partager.

Cette structure ne facilite pas la construction d'une économie publicitaire. Même si, à l'évidence, l'information se diffuse et se partage, l'attention est éclatée.

Actu du 14 juin 2012

Voir le CR d'INA-Global qui élargi la perspective et donne d'autres références ici

dimanche 27 février 2011

Le web-média entre radio-tv et bibliothèque

Décidément, la musique continue d'ouvrir la voie à l'affirmation du modèle du web-média (avec d'ailleurs la publication scientifique pour d'autres raisons).

OWNI a eu la bonne idée de signaler et traduire un billet de Evolver.fm : Free Music Can Pay As Well As Paid Music, Says YouTube (article original trad OWNI ici). L'argumentaire principal, interprété à ma façon, est qu'on ne peut comparer les mesures du modèle éditorial avec celles issues de l'économie de l'attention. Dans le premier cas, on mesure un achat que le client peut consommer à loisir. Dans le second cas, on mesure la consommation, c'est à dire le nombre de fois que l'amateur va écouter un morceau de musique pour vendre son attention à un annonceur. Il s'agit de mesures fondamentalement différentes : une personne pourra écouter de nombreuses fois un morceau acheté ; inversement une personne n'achètera pas forcément un morceau, s'il n'est pas gratuit.

Les dirigeants de YouTube indiquent qu'un vrai business est en train de s'installer pour la musique gratuite. Faute de chiffres précis et indiscutables, il faut rester prudent. La baisse des revenus de la vente de CDs est encore très loin de être compensée par celle du numérique (). L'insolente santé de Apple montre que la position est encore solide (ici et ). Et il y a longtemps que Google cherche vainement à rentabiliser YouTube ().

Mais leurs remarques sont une claire illustration du positionnement du web dans le business des médias entre la radio-télévision et la bibliothèque que j'ai essayé de décrire sous forme d'un pentagone (court, long). De la radio-tv il reprend l'économie de l'attention, de la bibliothèque, la collection et le service d'accès.

mardi 31 août 2010

Economie de surveillance

Le Wall Street Journal a publié cet été une série de cinq articles sur la surveillance et le repérage des internautes. Ces articles sont aussi importants par les informations qu’ils apportent, que par le statut du journal qui les publie.

1. Julia Angwin, “The Web's New Gold Mine: Your Secrets,” wsj.com, Juillet 30, 2010, rub. What They Know, ici.

2. Nick Wingfield, “Microsoft Quashed Effort to Boost Online Privacy,” wsj.com, Août 2, 2010, rub. What They Know, ici.

3. Justin Scheck, “Stalkers Exploit Cellphone GPS,” wsj.com, Août 3, 2010, rub. What They Know, ici.

4. Emily Steel et Julia Angwin, “On the Web's Cutting Edge, Anonymity in Name Only,” wsj.com, Août 4, 2010, rub. What They Know, ici.

5. Jessica E. Vascellaro, “Google Agonizes on Privacy as Ad World Vaults Ahead,” wsj.com, Août 10, 2010, rub. What They Know, ici.

Voici quelques notes et commentaires article par article. Attention, il s’agit de ma lecture et de mon interprétation des articles et non d’un compte-rendu fidèle, j’y ai ajouté commentaires, liens et réflexions de mon cru. Le sous-titre représente la principale leçon que j’en ai tirée.

1. L’économie souterraine du ciblage

Le WSJ s’intéresse dans cet article introductif aux logiciels espions.

Du côté technique, les initiés n’apprendront pas grand-chose. J’avais déjà rendu compte d'une enquête sur les 50 sites les plus populaires des US (là où on trouvera aussi le lien vers l'enquête de AT&T sur 1.000 sites populaires citée dans l'article). Le journal a fait une expérience similaire avec un ordinateur test. Il a constaté que les 50 sites les plus fréquentés avaient déposé 3184 éléments de surveillance au total, la plupart du temps sans prévenir, une douzaine de sites en a déposé plus de cent, Wikipédia aucun. Un petit 1/3 sont inoffensifs, par exemple pour se rappeler son mot de passe. Mais les logiciels espions ne s’en tiennent pas à des cookies et sont de plus en plus sophistiqués. Certains, par exemple, suivent ce que font les gens en temps réel, et évaluent instantanément le lieu, les revenus, les comportements d’achat et même les conditions médicales des personnes. Certains se réimplantent automatiquement quand les usagers cherchent à s’en débarrasser, notamment en profitant des fonctionnalités de Flash d’Adobe. La relation entre les profils et les noms des personnes n’est pas faite. Les profils sont, en toute rigueur, ceux des machines des utilisateurs.

Plus inédits sont les éléments, même partiels, donnés sur cette économie. Les profils des individus ainsi recueillis, constamment actualisés, sont achetés et vendus sur une sorte de bourse qui a pris son envol dans les derniers 18 mois. Le journal a ainsi identifié plus de 100 sociétés d’intermédiaires en concurrence sur les données comportementales et d’intérêts des individus. Parmi celles-ci la société BlueKai surveille, par exemple, les visiteurs de eBay.com ou de Expedia.com en temps réel et ces données sont revendues sur son site. Plus de 50 millions d’informations sur les habitudes de navigation des internautes sont vendues chaque jour à 1/10 de centime de $ pièce. On considère que la publicité ciblée a fait un chiffre d’affaires de 23 Milliards de $ l’année dernière.

Ces données peuvent être une rentrée supplémentaire pour des sites qui ne peuvent se financer complètement par la vente d’espace publicitaire. Il semble néanmoins que, naïfs, inconscients ou complices passifs, nombre de sites ne sont pas au courant des logiciels espions qu’ils transmettent et qui sont initiés par des entreprises-tiers d’un nouveau genre où règnent les statisticiens. Par ailleurs, si aux États-Unis l’utilisation des cookies est réglementée, les autres logiciels espions, bien plus intrusifs ne le sont pas, pas encore.

In fine, l’objectif est, bien sûr, de cibler au plus près le consommateur. Voici trois citations illustratives de l’objectif des responsables de ces sociétés : « Les annonceurs veulent accéder aux personnes, pas aux pages web » ; « Quand une publicité est correctement ciblée, elle cesse d’être une publicité pour devenir une importante information » ; « Nous dirigeons les gens vers différentes files de l’autoroute ». Mais, cette détermination a des limites. Il n’est pas sûr que nous voulions rester toujours dans les mêmes rails et nous sommes, comme tous les humains, heureusement versatiles.

2. L’importance du navigateur et des choix techniques

Un important débat a eu lieu à Microsoft au moment de la mise au point de Internet Explorer 8 entre les ingénieurs et les responsables de la stratégie. Les premiers avaient imaginé un navigateur qui protégeait par défaut la vie privée des internautes en les prévenant des logiciels intrusifs et leur donnant la possibilité de les bloquer. Mais suite à des pressions internes de nouveaux recrutés issus de la publicité sur le web et de la consultation des représentants de cette branche. La tendance a été renversée, rendant quasi-impossible cette protection, qui n’existe plus par défaut et qu’il faut réenclencher à chaque ouverture du navigateur.

L’épisode est intéressant à double titre. D’une part, il illustre combien la logique économique du web est radicalement différente de celle de l’économie classique des logiciels, culture initial de MSN, et repose exclusivement sur la publicité ciblée. D’autre part, il montre le rôle essentiel dans cette économie du navigateur dont les choix techniques ne sont pas gravés dans le marbre.

MSN, malgré tout, cherche encore à se démarquer de ses concurrents sur le web en appliquant une politique plus rigoureuse sur les données qu’il collecte, comme le montre cet article du journal de la firme : Lee Pender, “Privacy: What Does Microsoft Know About You?”, Redmondmag.com, Janvier 7, 2010, ici.

L’épisode peut aussi faire réfléchir à la stratégie de Mozilla avec Firefox, drapé dans la vertu du logiciel libre, mais ne défendant pas mieux les données privées..

3. Cellulaire ou mobile

En Amérique du nord, on dit « téléphone cellulaire », en Europe « téléphone mobile », ou plus rapidement cellulaire et mobile. La différence sémantique est ironique, l’un insiste sur le repérage, le quadrillage voire l’enfermement, tandis que l’autre pointe la liberté, le déplacement. Sans doute, il s’agit de l’envers et du revers d’une même médaille, mais le pile et le face sont pour le moins contrastés. Une même technologie, un même service est désigné selon les continents par des qualificatifs opposés. Ici, je garderai « cellulaire », plus représentatif des propos du WSJ. Les compagnies de téléphone savent, en effet, où se trouvent leurs abonnés à trente mètres près.

L’article met en balance deux conséquences de ce repérage : d’un côté il indique la possibilité de repérer des victimes d’accidents ou de délits ou encore de sécuriser les enfants, qui justifie officiellement la réglementation US d’installation d’une puce GPS dans tous les téléphones cellulaires ; mais il insiste surtout sur les dangers du harcèlement et de la surveillance domestique, multipliant les exemples de femmes battues, retrouvées par leur mari grâce au traçage familial de leur téléphone portable proposé aux abonnés d’un cellulaire. En réalité, les enjeux me paraissent ailleurs : sur la surveillance policière ou le contrôle social d’un côté, la publicité contextualisée, de l’autre

Un chercheur d’une société de sécurité informatique, Don Bailey d’ISec Partners, a montré qu’il suffisait du numéro de cellulaire de la personne, d’un ordinateur, de quelques connaissances sur la technologie des cellulaires pour surveiller n’importe qui. Pour les paranos ou les incrédules, toutes les explications du chercheur sont ici . Il y explique comment il est possible de savoir, pour quelques cents et, tout de même, avec quelques compétences informatiques : qui vous êtes, quels sont les membres de votre famille, vos amis, vos collègues, où vous êtes, où ils sont, ce que vous êtes probablement en train de faire, pourquoi.. et ce que vous allez probablement faire ensuite.

4. Anonymat et personnalisation

Cet article donne une illustration concrète de ce qu’il est possible aujourd’hui de faire avec les données collectées. Il prend l’exemple de la société (x+1) qui a trouvé son modèle d’affaires en 2008 après de nombreux déboires et changements auparavant.

En utilisant les bases de données construites comme indiqué dans le premier article, la société est capable instantanément de donner le profil de consommation de n’importe quel internaute. Ils n’ont pas a priori son nom, mais croisent les références des données, avec la propriété des maisons, le revenu familial, le statut familial, les restaurants habituels, entre autres. Et en utilisant les probabilités, ils font des hypothèses sur les penchants de l’internaute. Le directeur de la société indique : « Jamais, nous ne savons rien sur une personne ».

Sans doute, il leur arrive de se tromper, mais leurs propositions sont suffisamment fiables pour qu’ils aient trouvé un marché auprès des vendeurs de cartes de crédit qui évaluent ainsi en temps réel la fiabilité de leurs nouveaux clients. Comme le dit le journaliste : « en résumé, les sites web ont gagné la possibilité de décider si vous serez un bon consommateur ou non, avant même que vous ne leur disiez quoi que ce soit sur vous-même ». Les conseils d’Amazon à partir de leur base de données maison sont largement dépassés. Ces techniques ouvrent la possibilité de construire un commerce personnalisé où produits, services ou même prix sont proposés selon le profil de chacun.

Mais la préservation de l’anonymat est toute relative et, par ailleurs même si ces sociétés disent ne pas faire de discrimination selon les genres, les profils ethniques, les handicaps qui tombent sous le coup de la loi, de tels profilages peuvent conduire facilement à des dérives éthiques. Ainsi, comme le titre de l’article l’indique, cette économie du web est limite.

5. Contextuel ou comportemental

Le dernier article est celui qui m'a le plus intéressé. Il s'appuie sur un document interne de la société, remue-méninges qui montre les hésitations de Google pour l'exploitation des données qu'il récolte sur les internautes face à la montée de la concurrence. De part sa domination du marché de la publicité en ligne, la position de Google est déterminante à la fois vis-à-vis de ses concurrents et aussi vis-à-vis de l'évolution de la réglementation que chacun sent proche.

La firme détient par son moteur la plus grosse base de données sur les intentions des internautes, mais a résisté jusqu'à présent à surveiller ces derniers sans leur consentement pour préserver son image. Le savoir faire de Google est d'abord contextuel, une expertise de traitement des textes, aussi bien les requêtes des internautes que les documents publiés sur le web et non comportemental, une connaissance des réactions des personnes. Cette dernière expertise est celle de FaceBook ou des jeunes firmes présentés dans les autres articles de la série. D'un côté une expertise linguistique, de l'autre une expertise sociologique. C'est aussi dans ce contexte que l'on peut relire le slogan « don't be evil », on peut chez Google manipuler les mots, pas les personnes. Les débats internes à Google sur l'utilisation des cookies par exemple sont très vifs et ne sont pas sans rappeler les débats de MSN présentés dans un autre article de la série. Dans les deux cas le dilemme est le même : comment préserver la culture de l'entreprise tout en faisant face à la concurrence ?

Une animation très claire, qui accompagne l'article, montre combien aujourd'hui les données engrangées sont nombreuses, recueillies par diverses services de Google et sont encore cloisonnées pour leur exploitation publicitaire. Reste que l'article ne dit pas à quoi servent l'important stock de données collectées en dehors d'une utilisation pour la publicité, par exemple par la barre d'outil de Google.

Suite notamment à l'achat de Double-Click en 2007, à la montée de la concurrence dont Facebook, il semble que la position de la firme a évolué sur le cookies. D'ailleurs, l'enquête déjà citée () montrait que Google est très présent dans la surveillance. Une stratégie pour sortir du dilemme par le haut serait de devenir une bourse d'échanges de données ou une régie de publicité comportementale ciblée.

Actu 24 septembre 2010

Voir aussi :

The convergence of Google, government and privacy - O'Reilly Radar, ici.

Actu du 7 octobre 2010

Comme prévu, la régulation va très très vite dans ce domaine :

“Publicité ciblée : les Américains aussi se mettent à l'abri - Etreintes digitales,” ici.

Actu du 13 octobre 2010

Conformément à l'esprit français dans la continuité de la CNIL, l'argumentaire est plutôt mis ici sur l'éthique et non sur le commerce. Deux références :

Le livre de D. Kaplan, présentation ici

La signature de chartes sur le droit à l'oubli : pour la publicité ciblée (ici) et dans les sites collaboratifs (). Signatures refusées par Facebook et Google.. entre autres.

Dans ce domaine, l'autodiscipline est peu efficiente, seule compte la norme comme le propose Helen Bissenbaum ().

Actu du 18 oct 2010

Le WSJ continue à creuser le même sillon en en faisant une rubrique régulière What they know ici et notamment cet article :

Julia Angwin et Steve Stecklow, “'Scrapers\' Dig Deep for Data on Web,” wsj.com, Octobre 12, 2010, ici .

Actu du 26 octobre 2010

Voir ce nouvel article sur une levée de fonds de la société Cloudera.

Actu du 27 octobre 2010

A suivre :

“Confidentialité : Google poursuivi en justice aux Etats-Unis,” Le Monde, Octobre 27, 2010, ici.

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