Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 423. L’ECONOMIE DU DOCUMENT ; Articulation des modèles ; Immédiateté et mémoire

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mercredi 25 mai 2011

Le livre toujours

À contrecourant de l'opinion ou du souhait d'un bon nombre de blogueurs, il se confirme que, pour le moment, le livre résiste aux assauts du numérique. C'est à dire que le livre se maintient dans l'unité de ses trois dimensions (forme-texte-médium), avec une transposition numérique. De nouveaux acteurs importants ont émergé en aval de la filière (Amazon, Apple, Google), celle-ci est toujours dominée par l'acteur principal de l'amont, l'éditeur. Les expériences de livres augmentés, livres inscriptibles, livres-réseau ou même auto-édition restent marginales, quantitativement et économiquement, même si elles sont importantes, comme éclaireurs, inventions de nouvelles formes, nouvelles littératures, nouvelles relations. La comparaison souvent faites avec le destin de l'industrie musicale ne parait pas pertinente.

L'affirmation peut paraître brutale, elle ne surprendra pas les lecteurs assidus de ce blogue (p. ex. ici). Trois documents récents la confortent aujourd'hui. Les trois proposent une synthèse, de pertinence variable nous le verrons, sur un point clé de l'évolution de la filière.

Achats et ventes de droits de livres numériques

Perceval Pradelle, Achats et ventes de droits de livres numériques : panorama de pratiques internationales (Bureau international de l’édition française, mars 10, 2011). Pdf

le BIEF a réalisé une enquête auprès de professionnels du livre à Munich, Milan, Madrid, Londres, Barcelone, New York, São Paulo et Tokyo. 32 entretiens ont été menés de novembre à décembre 2010. Sans doute, les résultats d'une enquête pilotée par un organisme défendant les éditeurs doivent être interprétés avec prudence. Néanmoins, ils sont très radicaux, montrant qu'aujourd'hui l'édition numérique n'est qu'une déclinaison supplémentaire de l'édition traditionnelle, comme il y en a déjà eu souvent dans l'histoire. Extraits :

Les éditeurs anglo-saxons ou japonais acquièrent ainsi les droits numériques depuis une dizaine d’années. Bien souvent, obtenir ces droits est une condition sine qua non à l’achat des droits papier chez les éditeurs anglo-saxons rencontrés (dealbreaker). Sur les autres marchés (européens et brésiliens), l’achat systématique des droits numériques est plus récent, remontant à une ou quelques années, dans tous les cas moins de dix. p.15

Autoédition

En examinant la question de plus près, il apparaît que le refus de céder les droits est plus souvent le fait des agents que des auteurs. (..)

Plusieurs raisons peuvent expliquer le choix de conserver les droits. Bien souvent, les auteurs souhaitent simplement attendre de voir comment évolue le marché et les rémunérations. L’autoédition attire certains d’entre eux et, en raison de la tentation que celle-ci représente, tout éditeur est désormais en droit de craindre le départ d’auteurs phares, dont la production assurait jusque-là une part importante des revenus de la maison.

Un des agents interrogés rappelle toutefois que, dans le cas précis des auteurs célèbres, dont les titres drainent les ventes, l’avance qui leur est versée en contrepartie de la cession des droits papier représente souvent des montants colossaux, à six ou sept chiffres, et constitue donc un revenu sûr – face à des ventes numériques hypothétiques – ainsi qu’un argument de poids pour convaincre les auteurs de céder leurs droits. p.19

Au Japon enfin, les éditeurs rencontrés disent avoir, en comparaison avec les pays occidentaux, un lien plus direct et plus fort avec leurs auteurs, lien qui se caractérise notamment par une large prise en charge financière de la phase de rédaction des manuscrits. Aussi, les auteurs sont-ils plus fidèles à leur éditeur et moins enclins à couper les liens mutuels. Quelques rares cas de refus sont néanmoins rapportés. Ils sont justifiés par des projets d’autoédition et, phénomène singulier, il arrive que des auteurs s’associent en petits groupes de 3 ou 4 personnes pour exploiter conjointement leurs œuvres sous forme numérique. p.20

Livres augmentés

À l’exception du Japon, où le genre d’édition numérique prédominant est le manga, les maisons interrogées proposent essentiellement des livres numériques constitués de textes, copies homothétiques de l’édition papier. Les illustrés et livres pour enfants sont fréquemment exclus de l’offre numérique, tout au moins temporairement, ou, lorsqu’ils en font partie, ne représentent qu’une part mineure de celle-ci. En effet, d’une numérisation complexe sur le plan technique, les livres illustrés requièrent également de la part de l’éditeur de s’assurer de la possession des droits numériques pour chacune des images, un processus souvent long et aux résultats incertains. p.30-31

Sans surprise, la production de contenus enrichis demeure marginale parmi les éditeurs interrogés. Cela s’est vérifié dans chacune des villes visitées. Citons pour illustrer une enquête récente tentant de quantifier ce phénomène sur le marché américain – enquête réalisée au mois de décembre 2010 auprès de 600 maisons d’édition par le cabinet Aptara3 – et faisant apparaître que seules 7 % d’entre elles ont déjà produit des livres numériques augmentés. Si la production reste faible, plusieurs expérimentations sont réalisées toutefois dans ce sens, quelques unes connaissant même un certain succès. p.31

Ventes

Si toutes les maisons pratiquent la vente de livres numériques à l’unité, certaines, une minorité, envisagent de développer en parallèle la formule par abonnement, permettant de télécharger un nombre limité de titres pour une somme forfaitaire mensuelle. Ce système de commercialisation est déjà bien implanté au Japon pour la vente de magazines et de mangas sur téléphones portables, et les éditeurs japonais qui y recourent réfléchissent à une extension de ce modèle sur lecteurs numériques (liseuses et tablettes). p.32

Google et les éditeurs français

Matthieu Reboul, « Google et les éditeurs français : les raisons de la colère », INA Global, mai 23, 2011, ici .

INA-Global propose une remarquable synthèse du feuilleton de Google-Books et des relations orageuses entre Google et les éditeurs français et des jeux entre les règles et les systèmes juridiques différents des deux côtés de l'Atlantique. La bataille n'est pas terminée, mais il est déjà sûr que le livre, dans son acception traditionnelle, en sortira gagnant. Son intégrité n'est plus remise en cause, ni la pertinence de la propriété intellectuelle sur l’œuvre. La question qui se pose aujourd'hui est celle de l'entrée de Google sur le marché du livre.

Il s'agit pour la firme d'une diversification qui souligne un renoncement. Son métier de base est, en effet, de traiter les textes, indépendamment des documents, autrement dit ici de déconstruire les livres. Même si quelques timides applications sont proposées (p. ex. N-Gram), on ne voit pas de ce côté de grandes ambitions poindre. Google semble avoir admis l'ordre des livres.

La stratégie d'Amazon

Amazon.com : l’Empire caché FaberNovel, mai 2011. Diapos

La stratégie d' Amazon a fait l'objet de moins d'analyses que celle d'autres firmes en vue du Nasdaq aussi ce diaporama était bienvenu. Malheureusement, il pêche par manque de rigueur et privilégie l'effet sur les faits. Ainsi par exemple, les chiffres d'affaires des cinq premières années de ebay, Google et Amazon sur la diapositive 6 sont farfelus comme on pourra le constater facilement sur les bilans des entreprises (Ebay2000 p.22), Google2004 p.19, Amazon2000 p.19).

Néanmoins oublions les premières diapositives, l'analyse proposée a le mérite de pointer les stratégies complémentaires et emboitées de la première librairie mondiale : la distribution classique élargie à toutes sortes de produits, tirant partie de toutes les économies qu'autorise le réseau pour un nouveau venu ; le suivi des clients ; la bascule vers les produits numériques (Kindle) et la vente d'espace machine (cloud).

Amazon est bien une des plus belle réussite économique sur le web, à partir du plus traditionnel des produits culturels, le livre.

Actu du 31 mai 2011

Sur Google-Book voir : What next for Google after the Google Books Settlement rejection, eReport, 31 mai 2011, ici.

vendredi 11 décembre 2009

Presse vs Google, bataille pour la monétisation de l'attention

On sait que les tensions montent actuellement entre la presse et Google, notamment à la suite du changement de position de R. Murdoch, patron de News Corps vis-à-vis de Google et plus généralement de la gratuité en ligne. On en trouvera un bon résumé chez Didier Durand :

Didier Durand, “Presse écrite et Internet: discrépance léthale ?,” Media & Tech, Décembre 7, 2009, ici.

Il est intéressant aussi de lire la position du directeur financier de Google :

Eric Schmidt, “Opinion: How Google Can Help Newspapers,” wsj.com, Décembre 1, 2009, sec. Commentary (U.S.), .

Mais, l'interview qui me parait la plus révélatrice est celle-ci :

L'entretien du responsable du Monde interactif a été réalisé à la suite d'une rencontre houleuse entre un représentant de Google et des représentants de la presse française. Pour bien comprendre l'enjeu, il est utile de se reporter aux modalités de ventes de adwords et à la position de Google sur ce marché (ici). L'intégralité du débat commenté est consultable sur OWNI ici. Contrairement à ce qu'on lit sur la plupart des blogues, y compris sur celui-là, le problème n'est pas tant la gratuité, qui n'est après tout pour la presse qu'un prix comme un autre dans un marché bi-face, que la valorisation commerciale de l'attention. Ici la valeur peut se créer par l'amont ou par l'aval du processus de communication mais elle ne se vend qu'à un seul marché : les annonceurs.

C'est une très belle illustration de la séance 3 du cours sur l'antagonisme entre la logique économique de diffusion et celle de l'accès (voir ici les diapos 3 à 11 ou alors sur ce blogue ces deux billets et ).

lundi 12 octobre 2009

La résistance du blogueur de fond

Narvic propose un billet plus impressionniste que démonstratif mais stimulant intitulé Web de flux contre Web de fond (Novövision 2, 10 oct 2009, ici) dont il introduit ainsi le propos :

Nous sommes en train de passer insensiblement sur le web d’un modèle dominant de diffusion de l’information à un autre. Du « modèle Google », construit autour d’un « web de fond » et de l’analyse algorithmique de la popularité des contenus, à un « modèle Twitter », construit autour d’un « web de flux » et de la recommandation sociale des contenus selon la réputation du prescripteur.

Le web de fond intéresse, selon l'auteur du billet, directement les professionnels de l'information et cette présentation résonnera agréablement aux oreilles des ebsiens :

Ce « web de fond » tient l’une de ses particularités d’ailleurs de ses allers-retours permanents entre l’actualité et l’archive, la documentation, les données... J’aime bien l’image proposée sur ce thème par Nicolas Vanbremeersch dans son livre, l’image des « trois webs ». L’un d’entre eux est précisément pour lui ce web de l’archive, un web qui resterait statique, totalement inanimé, si des blogueurs, documentalistes, experts ou journalistes, ne participaient à son « animation », en plongeant à l’intérieur pour faire remonter à la surface des liens vers les contenus profonds.

Mais le Web de flux séduirait de plus en plus certains d'entre les spécialistes de l'information d'après toujours Narvic :

Il est très symptomatique, à mon avis, que Twitter séduise aujourd’hui avant tout des spécialistes de l’information sur le net, c’est à dire - en gros - des blogueurs « techno » et des journalistes, et que l’usage principal qu’ils en font, c’est de diffuser des liens vers des billets dont ils recommandent la lecture.

Et il remarque la déconnexion, par exemple, entre la pratique du blogue et celle de Twitter. Ainsi, un écart de plus en plus manifeste se creuserait entre les deux dynamiques, celle du Web de fond et celle du Web de flux, qui sont supportées non seulement par des pratiques différentes, mais aussi par des sociétés commerciales différentes.

Mais pour reprendre la thématique de ce blogue, rappelons qu'il y a un abîme entre les rentrées financières de Google et celles des concurrents qui développent selon Narvic le Web de flux (Twitter, FaceBook..). Restons donc prudent face au flux éphémère, non parce qu'il est inefficace, moins sérieux, ou se renouvelle sans cesse, mais parce qu'il n'a pas de base économique. Bien des services vedettes du Web ont déjà été oubliés par le passé..

Pour ma part, je continue de croire au travail de fond. Celui qui est supporté notamment par des experts, et je crois même, contrairement à bien des sirènes post-modernes, à leur chance renouvelée. Ce billet d'A Kluth sur sa pratique d'information (ici), repéré par Pisani () me conforte dans cette idée :

Conclusion d'A Kluth (trad JMS):

Ce que j'ai découvert en observant ma propre pratique des médias, c'est que je suis aujourd'hui bien mieux informé que je ne l'ai jamais été. Mais que bien des informations que je consulte ne viennent plus des journalistes.

Elles viennent aujourd'hui en beaucoup plus grand nombre des universités, des groupes d'experts (think tanks) sur mon fil RSS et iTunes de l'Université, de scientifiques et de penseurs et experts à des conférences comme TED, et de vous, qui vous êtes un groupe auto-sélectionné et donc qualifié d'éditeurs.

lundi 11 mai 2009

Vers la fin du portail de presse (B. Drouillat)

Toujours sans avoir le temps vraiment de commenter, mais en prévision de la révision de la Séquence 3 sur le pentagone des médias, cette très stimulante réflexion d'un designer (repéré grâce à Piotr) sur l'évolution du New-York Times :

Comment The New York Times anticipe le futur de la presse en ligne, Benoit Drouillat 11 mai 2009, ici

Le plus important en effet, au delà des discours très convenus sur la mort des journaux ou du journalisme, me semble la relation entre la gestion du temps, la forme et, ce qui n'est pas traité dans le billet cité, les transactions économiques.

mercredi 05 novembre 2008

Le rôle de la presse

Les évènements exceptionnels sont pour les chercheurs sur les médias des occasions fortes de tester leurs analyses. Le livre de Éliseo Véron est, à mon avis, fondateur dans le genre.

Eliseo Véron, Construire l'évènement - Les Médias et L'accident De Three Mile Island (Les Éditions de Minuit, 1997)

On peut être sûr que l'élection de Barack Obama donnera lieu à quelques thèses sur sa couverture par les médias. En attendant Narvic propose une intéressante réflexion (ici), menée à partir de son suivi personnel sur différents médias.

Voici la principale leçon qu'il en tire. Extrait :

Si la télévision a toujours son mot à dire avec la force de frappe qu’elle est capable de mobiliser pour organiser un flux direct d’information très réactif et de qualité, les nouveaux médias d’internet montrent eux-aussi leur intérêt face à un tel événement, avec les nouvelles manières d’aborder et de « vivre » l’actualité qu’ils permettent.

Les capacités de veille collective et d’agrégation sociale d’information sur le net apportent une approche multiple, comparative, très réactive et pertinente de l’événement, impossible autrement. Les capacités sociales du net apportent aussi une expérience de la conversation inédite et une manière de « vivre » en commun l’évènement tout à fait intéressante.

La presse quotidienne papier est clairement dépassée dans un tel contexte, à moins de jouer, comme Le Monde, le recul, l’analyse et la documentation, plutôt que l’actualité, un terrain sur lequel elle ne peut plus lutter...

C'est un constat intéressant du rôle de la télévision par rapport au Web, que je nuancerais néanmoins sur son dernier paragraphe. Vivant en Amérique du nord, pas aux États-Unis mais au Québec, j'ai un petit témoignage complémentaire. Hier, j'ai voulu acheter de New York Time et je n'ai pas réussi. Tous les vendeurs de journaux ont été dévalisés. Il ne restait plus à Montréal un quotidien nord-américain disponible, quel que soit le titre. On peut imaginer ce que cela devait être chez nos voisins du sud, comme on dit ici !

Pourquoi voulais-je donc acheter un journal, dont tous les articles sont disponibles par ailleurs en ligne, alors même que je connaissais déjà tout ce que j'aurais pu y lire ? Mon souhait était de garder un souvenir, une trace, de ce moment historique, pour moi, mais aussi pour mes enfants, voire mes petits enfants.. Et j'imagine que ma motivation rejoignait celle de beaucoup de ceux qui se sont précipités hier sur les marchands de journaux.

Les analystes de la presse, issus souvent du journalisme, oublient cette dimension de mémoire contemporaine du journal. En l'occurrence, elle a ici deux facettes :

  • celle de l'objet matériel, on pourrait dire de l'objet transitionnel (comme le nounours de l'enfant). La matérialité que l'on veut garder d'un souvenir qui construit notre vie. Cela prend une dimension exceptionnelle dans un moment historique, mais cela a aussi une résonance beaucoup plus routinière dans notre vie de tous les jours.
  • celle du témoignage, on pourrait dire de notre mémoire externe, dont on ne souhaite pas s'encombrer, mais que l'on veut pouvoir retrouver. Là le numérique, grâce à ses bases de données organisées, l'emporte sur le papier. Mais c'est bien toujours la forme du journal qui compte, car il est balisé par un agenda (temps) et il assure (ou voudrait assurer) une couverture territoriale régulière (espace). En l'occurrence le NYT a bien compris cet enjeu.

Reste que le modèle d'affaires de la presse est sérieusement mis à mal en ce moment. Mais il faut être précis. Il n'est pas mis à mal par le Web en général, mais par quelques acteurs (principalement Google évidemment) qui récupèrent à leur profit la valeur ajoutée.

Quoi qu'il en soit ces petites expériences nous permettent d'affiner le positionnement des médias dans le pentagone. Pour une présentation succinte du pentagone ici, plus développée .

Complément quelques minutes plus tard

J'ai vraiment raté mon coup en ne trouvant pas de journal :

Newspapers grabbed up after Obama's historic win, 6 novembre 2008, Reuters. repéré par D. Durand ici

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