Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 524. À LA RECHERCHE DU NEODOCUMENT ; L’élaboration d’un modèle commercial ; Intégration

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jeudi 31 janvier 2013

Apple, Google, Facebook... as usual

Qui a dit que l'histoire du web allait toujours en s'accélérant ? Qu'elle était faite d'innovations de rupture ? Qu'il s'agissait d'un Far-West où chacun pouvait défricher, ouvrir des voies inédites et même faire fortune ? A regarder en dessous de l'écume, dans les comptes des principales firmes, Apple, Google, Facebook, on peut en douter.

Relativisons les annonces régulières de nouveaux produits ou services qui devraient révolutionner la planète. On observe au contraire une grande stabilité dans les positions relatives, dans les tendances et les choix stratégiques, au point que je pourrais reprendre mes commentaires de l'année dernière ou encore ceux de l'année précédente, sans changer une ligne, en actualisant simplement les chiffres. Mieux ou pire selon les points de vue, les tendances déjà repérées s'accentuent encore. Apple privilégie le verrouillage par le design (forme, vu). Google confirme sa domination sur le texte (lu) et Facebook cherche toujours son salut dans la relation (su).

Voici en résumé la comparaison entre les résultats de 2011 et 2012 pour les trois firmes.

Apple-Google-Facebook-2012.png (Remarques : l'exercice de Apple se termine en septembre, il est donc désavantagé car la fin de l'année 2012 a été encore meilleure que celle de 2011.)

On observe que les positions respectives n'ont pas bougé. Apple domine toujours largement. Google continue son ascension. Facebook fait du surplace, même si son CA augmente modestement, son bénéfice s'écroule. Les fondamentaux restent.

Voir donc pour les tendances les commentaires de l'année dernière : Apple, Google, Facebook.

vendredi 04 janvier 2013

L'opérateur Free, la publicité et la neutralité du net

Petite réflexion en passant. La décision d'intégrer une application par défaut dans la dernière version de son modem une application visant à bloquer les publicités a suscité beaucoup de réactions indignées (voir ici).

Je relèverai un argument plutôt ironique. Certains accusent Free de violer la neutralité du réseau en coupant arbitrairement des contenus (la publicité). Mais on pourrait facilement retourner l'argument en se demandant si le principe même de la publicité, confisquant l'attention de l'internaute à son profit ne viole pas, à son tour, la neutralité du réseau.

Il n'est pas sûr que le modèle publicitaire perdure longtemps sur un web "neutre". Le principe y est en effet la liberté laissée à l'internaute de choisir ses applications et ce qu'il veut voir. Qui souhaite voir de la publicité ? C'est d'ailleurs l'analyse de ceux qui prônent une économie de l'intention.

Il est possible que Free dans son bras de fer avec Google, en faisant une large promotion aux logiciels ad-block ait ouvert une boite de Pandore. L'économie du web est encore loin d'avoir trouvé son équilibre.

6 janvier 2013

Pour bien comprendre les enjeux de l'affaire Free (hors question de la pub), Lire :

Lacroix, Dominique. « Jeux de coopération au bazar  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

Lacroix, Dominique. « Stratégies en haute mer  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

vendredi 14 décembre 2012

Economie du web (COOPT-Enssib-5)

Les cinquième et sixième séances de mon cours sur l'écosystème du document pour l'Enssib sont consacrées aux rapports de cet écosystème avec l'économie du web. En réalité le sujet dépasse largement ce que je peux présenter en si peu de temps, mon objectif est simplement d'attirer l'attention sur quelques mécanismes essentiels pour la compréhension des mouvements en cours dans la continuité des séances précédentes (1. Les sept piliers, 2. Modèles économiques, 3. Economie de la bibliothèque, 4. Etude de cas).

Pour ces dernières séances de ce cours ouvert, l’interaction en ligne passera par deux mécanismes : les commentaires sous ce billet sur les notions discutables ou à éclairer qui y sont présentées et, par la suite, des billets rédigés collaborativement par les étudiantes inscrites au cours.

Nous avons vu que le modèle du web se glissait entre celui de la bibliothèque et celui du flot. Du premier, il reprend la tradition de coopération et de mutualisation. Plusieurs penseurs ont proposé une interprétation de cette caractéristique du web, la présentant souvent comme inédite. J'en rappellerai brièvement quelques traits importants sous la dénomination économie de la contribution. Mais le web documentaire tire aussi la majorité de ses revenus de l'économie de l'attention en s'appuyant sur sa capacité à capter et fidéliser les internautes par un réseau électronique, tout comme l'ont fait avant lui la radio et la télévision (le flot).

En réalité, économie de la contribution et économie de l'attention s'articulent et conduisent à des stratégies industrielles fortes qui progressivement configurent le modèle du web en tentant d'en accaparer la valeur au profit de quelques firmes, non sans contradictions avec la nécessité d'ouverture du modèle.

Economie de la contribution...

Le terme économie de la contribution est dû à Bernard Stiegler (ici ou ). Il a, pour lui et ses collègues d'Ars industrialis, une acception très politique, marquée par une tradition française de philosophes engagés. Proche de ce courant, on peut aussi citer la notion de multitudes, proposée par Antonio Negri et reprise en France par Yann Moulier-Boutang (wkp) selon laquelle nous serions passés d'une organisation industrielle où les masses et les classes sociales fondaient la structure sociale à une organisation post-industrielle où la multiplication des consciences et actions individuelles serait le moteur du changement.

Je reprends ici le terme "économie de la contribution" d'une façon plus générique pour caractériser la pensée d'un mouvement plus large et ancien autour de l'économie des réseaux et de l'open source dont Yochaï Benkler est le représentant le plus célèbre suite à la publication de son livre :

Benkler, Yochai. La Richesse des réseaux. Marchés et libertés à l’heure du partage social. Presses Universitaires de Lyon, 2009 (première édition américaine 2006). (Introduction sur InternetActu)

Y. Benkler a résumé son analyse dans une intervention à TED en 2005 qu'il est indispensable de visionner (le texte de l'intervention est accessible en français sur le site).

Le tableau ci-dessous présente la clé de sa thèse :

Yochai-Benkler-TED.jpg

La colonne de gauche renvoie au raisonnement classique en économie depuis Ronald Coase (wkp) sur la nature de la firme. C'est lorsque les coûts de transaction augmentent qu'il devient avantageux de s'organiser pour produire en interne plutôt que d'acheter sur un marché les produits ou services, et donc le marché et la firme (ou l'entreprise) ne sont que deux manières complémentaires d'organiser les échanges économiques. L'originalité de Benkler (très largement en décalage par rapport à la pensée de Coase) est de tenter un raisonnement parallèle sur des transactions non-marchandes et l'économie sociale en montrant qu'avec le web il serait possible de coordonner des micro-actions non-marchandes à grande échelle.

ou économie de l'attention

Néanmoins cette vision généreuse de l'économie s'accompagne aussi dans notre domaine d'un déplacement des marchés, selon le principe vu dans les premières séances : plus l'offre documentaire s’agrandit, plus l'attention est sollicitée et devient un bien rare que l'on pourra revendre. Autrement dit, elle sous-estime l'importance du caractère multidimensionnel du document (vu, lu, su).

Un diaporama récent du cabinet de consultant Business Insider témoigne de l'importance du déplacement des marchés.

Future-of-Digital-Business-Insider-dec-2012.png

Pour vous faire mesurer ce phénomène à la fois sur le fond et par la pratique, voici un petit exercice.

Trouvez les diapositives qui vous permettront de répondre aux questions ci-dessous :

  1. Quelle proportion de la population de la planète est-elle connectée ? En quoi est-ce plus important qu'il n'y paraît ?
  2. Depuis quand les ventes de smartphones ont-elles dépassé celles des ordinateurs ?
  3. Quelle est la différence entre le marché américain et le marché chinois des smartphones ?
  4. Quels sont les principaux marchés médias pour la publicité ?
  5. Quelle a été l'évolution du marché publicitaire des journaux américains depuis les années 50 ?
  6. Pourquoi Facebook n'arrivera probablement pas à concurrencer Google sur la publicité en ligne ?
  7. Pourquoi le marché publicitaire sur le téléphone mobile est-il incertain ?
  8. Les usagers d'Androïd utilisent-ils les applications ?

Ces analyses sur les développements des marchés ne sont pas vraiment contradictoires avec l'économie de la contribution présentée plus haut, même si souvent ceux qui les portent paraissent s'opposer. En étant cynique on pourrait même dire que l'économie de la contribution joue le rôle que jouait l'économie de l'information auparavant : alimenter l'économie de l'attention, capter l'attention pour la vendre à des annonceurs intéressés. Mais à la différence de l'économie de l'attention précédente, dans l'économie de la contribution le lecteur est plus actif, tout comme le lecteur dans une bibliothèque est plus actif que le téléspectateur devant son poste de télévision. Ainsi, la captation de l'attention est plus efficace lorsque l'internaute est en train de chercher quelque chose puisque l'on pourra faire coïncider les annonces avec sa recherche (mots-clés de Google) que lorsqu'il échange avec ses amis, car les annonces viendront perturber la relation (difficultés de Facebook).

Stratégies industrielles

J'ai eu très souvent l'occasion de montrer que les principales firmes du web documentaire construisaient leur stratégie en privilégiant chaque fois une facette du document : la forme pour Apple, le texte pour Google et la relation pour Facebook.

On en trouvera un résumé sur cette vidéo, un développement dans la deuxième partie du chapitre 5 du livre Vu, lu, su. et une actualisation sur les billets de ce blog : Apple, Google, Facebook (lire au moins les deux derniers billets concernant chaque firme).

Questions d'actualité

Les prochains et derniers billets de ce cours seront rédigés par les étudiantes de l'Enssib autour de trois thèmes chauds de l'actualité de l'écosystème du document numériques :

  • La ville de Lyon a-t-elle eu raison de contractualiser avec Google ?
  • Google confisque-t-il la valeur créée par les journaux ?
  • Peut-on prêter des ebooks en bibliothèque ?

Vous pouvez les aider en suggérant références et réflexions en commentaire de ce billet.

vendredi 30 novembre 2012

Le numérique partagé entre quatre écrans

Business Insider a récemment mis en ligne un diaporama intitulé The Future of Digital plein d'enseignements et bourré de graphiques évocateurs. Il s'agit du point de vue d'économistes libéraux qui vise à répondre à la question : où peut-on faire de l'argent aujourd'hui et surtout demain avec le numérique ? Il peut être mis en parallèle avec celui de Mary Meeker déjà évoqué dans un précédent billet.

Future-of-Digital-Business-Insider-dec-2012.png

Voici les principales leçons que j'en ai tirées :

  1. Seulement 1/3 de la population mondiale est connectée à Internet, mais il s'agit de la partie la plus riche et donc de la plus solvable.
  2. Depuis l'année dernière, les ventes de smartphones ont dépassé celle des ordinateurs et les tablettes font la croissance du marché des ventes d'ordinateurs, tandis que la vente d'ordinateurs personnels stagne.
  3. Le marché US des smartphones est arrivé à maturité, les gains sont à aller chercher sur le marché chinois encore dans l'enfance.
  4. La vente de contenu numérique est en train d'exploser, portée par Itunes, Netflix, Kindle et Zynga.
  5. La télévision fait encore le principal du marché publicitaire (42%), le numérique vient juste derrière (37% dont 23 pour le seul Google).
  6. Les revenus de la pub, numérique compris, dans les journaux américains se sont effondrés et sont maintenant équivalents à ceux des années 50 si l'on tient compte de l'inflation.
  7. Les revenus publicitaires de la TV sont encore en croissance et la pub y est plus présente, mais les comportements des téléspectateurs changent. Et les revenus de la vidéo en ligne décollent.
  8. Facebook n'arrivera probablement pas à concurrencer Google sur la pub, car faire de la pub sur Google, c'est comme faire de la pub dans un magasin, tandis que faire de la pub sur FB c'est comme faire de la pub dans une fête.
  9. L'usage du mobile s'est installé dans la vie quotidienne. Il reprend tous les usages anciens de l'internet plus quelques nouvelles applications comme principalement les jeux et la photo et ceci 24h sur 24 et 7j sur 7.
  10. Pourtant il n'est pas sûr que le marché publicitaire y soit énorme à cause de la petitesse de l'écran. Il passe par l'activité de recherche où Google tient une place écrasante (plus de 95% de la recherche sur mobile). Sur les 5 premières années du média, le marché US de la pub a eu une croissance comparativement beaucoup forte pour la TV ou l'internet en général que sur le mobile.
  11. Apple domine le marché des applications. Les revenus augmentent vite, mais restent encore modestes, car la demande se tourne vers le gratuit. Le freemium est le modèle dominant.
  12. Les jeux sont la principale source de revenus des applications et le "mobile" est devenu une plateforme de jeu.
  13. Sur le mobile (smartphones et tablettes) c'est une course entre deux joueurs : Apple et Android (Google). Mais il y a un mystère : les usagers d'Androïd n'apparaissent pas sur le marché des applications.
  14. Le numérique est maintenant un monde partagé entre 4 écrans : smartphone, tablette, PC et TV.

Un peu + tard

Voir aussi le rapport de Pew Internet qui vient de paraître :

The Best (and Worst) of Mobile Connectivity by Aaron Smith Nov 30, 2012

mardi 02 octobre 2012

Economie de surveillance (2)

J'ai rendu compte à l'automne en 2010 d'une série d'articles du WSJ sur l'économie de surveillance qui se mettait en place. Deux ans plus tard, un nouvel article du même journal montre que les efforts dans ce domaine n'ont pas molli. Si l'on a toujours du mal à percevoir la réalité du retour sur investissement de ces efforts, par contre le quadrillage systématique mis en place pour la surveillance à l'aide des réseaux numériques témoigne d'une tentative de changement profond de la régulation de nos sociétés. Pas mal flippant...

The Economics of Surveillance, Wall Street Journal, 28 sept 2012

Extraits (trad JMS) :

Du fait de la baisse des coûts de stockage des données et de l'augmentation de la volonté de dépenser dans le domaine, les entreprises et les forces de l'ordre sont souvent capables d'engranger un très grand nombre de données, juste au cas où elles pourraient être utiles un jour.

"Aujourd'hui les téléphones portables sont des capteurs, indique le colonel Lisa Shay, professeur à l'académie militaire de West Point, vous portez maintenant un capteur personnel avec vous tout le temps."

"L'information, qui était autrefois éphémère, dure maintenant beaucoup plus longtemps, affirme Shay, si je suis photographié, ces données resteront potentiellement dans une bases disponibles plusieurs années" (...)

L'espoir pour les entreprises, comme pour les gouvernements est que l'augmentation des données améliorera et facilitera leur travail. Plus ils auront de données plus ils pourront repérer de modèles de comportement : l'application de la loi pourra pointer les criminels potentiels, et les annonceurs pourront envoyer le bon message à la bonne personne exactement au moment opportun.

On ne sait pas vraiment si cet objectif est à portée de main ou si plus de données ne créent simplement pas plus de bruit. Les forces de l'ordre disent que l'énorme quantité d'information ne leur facilite pas toujours le travail pour attraper les criminels. (...)

Une industrie près de 30 milliards a été créée dans la Silicon Valley autour des entreprises construisant des modèles opérationnels de collecte de données personnelles et d'utilisation de ces données pour attirer les annonceurs. Et le WSJ a constaté que le ministère américain de la Sécurité intérieure a dépensé plus de 50 millions de dollars en subventions fédérales aux locaux forces de l'ordre pour la technologie sur les lecteurs de plaques d'immatriculation au cours des cinq dernières années.

Le journal passe ensuite en revue les technologies de collecte de données personnelles, juste dans les situations de la vie quotidienne :

  • En voiture : lecteur de plaque d'immatriculation, GPS, ordinateur de bord, GPS externe.
  • Sur les ordinateurs personnels : réseaux sociaux, messagerie, recherche, connexion et wifi
  • Chez soi : TV cablée, téléphone, tablette, compteur électrique
  • En faisant ses courses : ordonnances, cartes de fidélité, cartes de crédit, distributeurs de billets
  • En déplacement : caméra et reconnaissance faciale, téléphone portable, relais téléphoniques
  • Comme citadin : enregistrements pour le vote, adresses postales, courrier

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