Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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dimanche 20 janvier 2013

Exploitation des données et travail gratuit (Collin & Colin)

En attendant le rapport de la mission Lescure sur les contenus numériques et la politique culturelle à l'heure du numérique, on pourra lire le rapport français des experts Collin & Colin sur la fiscalité du numérique qui était très attendu, lui aussi, normal en ces temps de crise des finances publiques et de polémiques autour des paradis fiscaux dont profiteraient abusivement les plus grosses firmes du net. Même si le rapport est imposant, il ne décevra pas le lecteur. A l'évidence, il cherche à faire date. Il s'agit en effet d'un de ses rares rapports officiels à proposer une vraie thèse nouvelle pour éclairer et suggérer un changement de politique.

De ce point de vue, on peut le rapprocher d'un autre rapport qui marqua un tournant à la fin des années 70 et lança la télématique en France : le rapport Nora-Minc sur L'informatisation de la société (pour une histoire de ce rapport, voir A. Walliser). Il en a les qualités pédagogiques, la finesse d'analyse... et aussi l'ambition très française de vouloir montrer la voie à partir d'une thèse englobante, amenant quelques raccourcis et peut-être quelques aveuglements. nous verrons bien si celui-ci aura l'impact qu'a eu celui-là :

  • Collin, Pierre, et Nicolas Colin. Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique. Paris, France: Ministère de l’économie et des finances ; Ministère du redressement productif, janvier 2013. Pdf
  • Nora, Simon, Alain Minc, et France. Présidence de la République. L’informatisation de la société : rapport à M. le Président de la République. 1 vol. Paris, France: La Documentation française, 1978.

Il ne manquera pas, j'en suis sûr, de synthèses critiques. L'ampleur de l'ouvrage se mesure à la densité de son propos, aux nombres d'experts entendus et visiblement écoutés et à l'importante bibliographie. Je me contenterai, comme souvent ici, d'un bref résumé de la thèse et de quelques remarques.

La thèse principale du rapport peut être rapportée en deux citations chocs : les données, notamment les données personnelles, sont les ressources essentielles de l'économie numérique et la collecte des données révèle le phénomène du "travail gratuit". Bien entendu, le rapport ne se résume pas à ces deux phrases. Il comprend une analyse détaillée de la situation fiscale des entreprises, de leurs caractéristiques particulières et décline des propositions. Mais c'est bien sur l'articulation entre la collecte et l'exploitation des données personnelles, d'une part et leur relation avec l'exploitation du travail gratuit, de l'autre, que se cristallise l'ensemble du raisonnement dont découlent les propositions, tout particulièrement les deux principales : inclure le travail gratuit des utilisateurs dans la définition des "entreprises stables" au sein de l'OCDE afin de pouvoir relocaliser en quelque sorte la création de valeur et donc sa fiscalité et, en attendant cette mise en place qui suppose une concertation internationale, taxer la collecte de données un peu à la manière de la taxe carbone, selon une formule de prédateur-payeur.

Cette thèse a le grand mérite de dépasser les analyses habituelles sur les transferts de valeur au détriment des ayant-droits ou encore sur le grand partage, en montrant la nature nouvelle des firmes issues de l'économie numérique. Et les propositions sont imaginatives, innovantes, nous sortant des ornières des polémiques actuelles. D'une façon générale, elles s'inscrivent dans le sillon qu'a commencé à creuser Doc Searles avec son Economie de l'intention. Il n'est pas sûr qu'elles ne rencontrent pas de nombreux obstacles, mais elles ont l'avantage de décaler les propos en cherchant à les replacer au centre des leviers de l'économie numérique.

Elle croise bien des constatations déjà faites sur ce blogue ou ailleurs (sur le poids du capital-risque, sur le pouvoir des managers, sur les marchés plurifaces, sur les écosystèmes en concurrence, etc.), mais elle va plus loin en proposant une nouvelle mesure de la valeur. Quelques critiques rapides néanmoins :

  • l'exploitation du travail de l'usager n'a pas commencé avec le numérique. C'est une caractéristique de l'économie des services. Certains, dans le marketing des services, ont même baptisé ce phénomène la "servuction".
  • Il reste un flou sur la notion de marché, même pluriface, qui conduit à surestimer les réussites économiques. Le client principal est l'annonceur, qui n'est qu'à peine évoqué dans le rapport et non l'internaute qui est au moins autant le produit que l'exploité. Il n'est pas sûr, par exemple que Facebook ne soit pas aujourd'hui dans une impasse.
  • de même à part peut-être pour Google qui reste un cas à part, il n'est pas sûr que l'exploitation des données personnelles soit si rentable qu'il est souvent prétendu.
  • Enfin, il serait utile d'intégrer l'Etat dans l'analyse. Les Etats modernes, pour la sécurité, pour la régulation des organisations publiques comme pour le développement de l'Etat-Providence sont les premiers collecteurs des données personnelles. Et l'économie numérique peut être aussi analysée comme la montée d'une concurrence sur ce terrain.

Autres réactions

Voici qques liens d'analyses sur le rapport. Je complèterai au fur et à mesure :

vendredi 18 janvier 2013

La ville de Lyon a-t-elle eu raison de contractualiser avec Google ? OUI, MAIS !

Billet rédigé par Marine Vandermeiren, Cécile Etesse, Mathilde Dumaine et Julie Arros dans le cadre du cours Ecosystème du document de l'Enssib.

Numelyo.jpg

Il est des sujets d’actualité qui font couler de l’encre… même derrière un écran. Parmi eux, on peut citer le cas de la toute nouvelle bibliothèque numérique Numelyo, lancée par la Bibliothèque municipale de Lyon mi-décembre 2012. Celle-ci est le résultat d’un contrat passé entre la ville de Lyon et Google en juillet 2008, confiant au « géant tentaculaire » l’opération technique de numérisation du fonds ancien de la bibliothèque.

La ville de Lyon a-t-elle eu raison de contractualiser avec Google ? Telle est la question à l’origine de débats sur la blogosphère et des deux côtés, les arguments sont nombreux et souvent pertinents.

Un partenariat novateur et audacieux ...

Tout part du projet originel : y avait-t-il vraiment une alternative possible ? Un article de Télérama rappelle qu’un appel d’offre avait été lancé pour cette entreprise de numérisation auquel seul Google a répondu... Par ailleurs, l'ancien directeur de la BmL, Patrick Bazin, souligne la nécessité de ce partenariat sans lequel la bibliothèque n’aurait pas pris le virage numérique. Rappelons également, avec S.I.Lex que les clauses du contrat prévoiyaient que Google n’ait pas d'exclusivité d'indexation, ce qui constitue des conditions de négociations très favorables à la BM de Lyon, inédites jusqu’alors.



Et, en acceptant d’être résolument optimiste, ne pourrait-on pas dire que - en reprenant les termes de Robert Darnton dans un article de 2009 - ce contrat constitue un pas de plus vers la « démocratisation du savoir » ? Selon lui, la numérisation à grande échelle entreprise par Google participe pleinement de ce processus. A ce propos, il parle même de "pas tangible vers l’instauration d’une république des lettres et d’une citoyenneté universelle au sein de cette république". La valorisation des collections entreprise par la BmL relève de la même logique.

Mais R. Darnton nuance son propos, en insistant sur les regards croisés : se contenter d'un point de vue américain serait restrictif. Comme il l'exprime dans cet article, les Européens auraient tout intérêt à numériser leurs propres collections. Il précise à ce sujet que Google aurait une dévotion à l'intérêt public dont il se méfie.

Cela illustre bien l'ambiguïté de la phase de numérisation : loin de se réduire à une simple opération technique, celle-ci mêle toujours, de manière étroite, enthousiasme et incertitudes.

... encore loin de faire l'unanimité.

En effet, il ne faudrait pas oublier trop rapidement que « nouveau contrat » rime aussi avec problèmes techniques et enjeux juridiques. Au-delà de la menace d'un monopole du géant américain, différents points justifient que l’initiative de la BmL ne fasse pas l’unanimité.



Quid de l’opération de numérisation en elle-même ? En réalité, celle-ci pose deux questions toujours en suspend : celle de la pérennité et celle de la qualité. Il n’y a aucune garantie que les fichiers produits par Google puissent être lus dans quelques années, et l’entreprise numérise « uniformément », sans faire de différences entre les documents ni entre leurs éditions. En outre, les documents sont numérisés par des machines, donc pas à l’abri d’erreurs potentielles… R. Darnton émet lui aussi ses réserves quant à la pérennité des documents en parlant de la qualité de la numérisation, qui pourrait ne pas être complétement irréprochable, ainsi que des garanties de conservation.

D’un point de vue juridique, certains ont dénoncé les restrictions consenties par la BmL, en particulier la clause qui garantit l’exclusivité commerciale de 25 ans : jusqu’en 2033, la BmL ne pourra pas commercialiser les fichiers numérisés. Ce point n'est pas un obstacle majeur pour la BML qui n'a pas vocation à commercialiser ces données, mais cela pourrait devenir une possible menace en cas de changement de stratégie de la part de Google.



L’avenir dira si ces craintes sont fondées. Notons que la BnF - à l'époque de la signature du contrat - ne regardait pas ce partenariat d'un bon œil. Cependant, à l'heure actuelle, les tensions se sont apaisées et la BnF soutient le choix lyonnais, comme le note Rue89.

Mais un autre point mérite ici d’être noté : il semble bien que, contre toute attente, le débat qui avait pour origine la signature d’un contrat entre un service public et une entreprise privée se soit décalé. En lisant ici ou , on a le sentiment que les critiques portent moins sur le bien fondé de cet accord que sur la manière dont il a été mis en œuvre par la BM de Lyon. Citons notamment l’utilisation d’une licence Creative Commons sur les documents pourtant tous issus… du domaine public, ce qui mène certains à parler de copyfraud. A cela s'ajoute des conditions d'utilisation... étonnantes : "En cas de publication sur quelque support que ce soit (livres, revues, journaux, affiches cartes postales imprimés ou électroniques, objets divers, internet…), l’utilisateur est tenu d’indiquer clairement la provenance du document telle qu’elle figure sur le site de Numelyo, sous la forme Bibliothèque municipale de Lyon, cote du document et de prévenir la Bibliothèque municipale de Lyon de la publication". La question pertinente ici serait peut-être davantage : est-ce toujours légitime de raisonner à partir du binarisme public/privé, service public/entreprise, à l’heure où nombre de ces logiques convergent et où les fractures semblent ne plus être là où on les attend ?

lundi 07 janvier 2013

Conseils pour l'écriture d'un billet de blog (COOPT-Enssib 6)

Le dernier travail des étudiantes de l'Enssib pour le cours sur l'écosystème du document est la rédaction d'un billet de blog. Voici donc quelques conseils pour cette rédaction un peu particulière.

Contenu

Un billet sur un blogue ne présente pas le tour complet d'un sujet ou d'une question. Le propos ne doit pas être bouclé, sinon vous interdisez par avance tout commentaire, puisque tout a été dit. Vous ne devez donc pas reprendre tous les éléments du dossier dont vous rendez compte, mais seulement un ou deux. Vous pouvez aussi présenter votre sujet sous forme de questions dont vous n'avez pas la réponse, mais auxquelles vous amenez des éléments de contexte. Vous pouvez encore proposer des réponses en indiquant qu'il ne s'agit que d'hypothèses. Il s'agit d'un appel à la réflexion collective, la présentation de quelques idées qui vous ont personnellement surpris ou interrogé et que vous partagez avec ceux qui voudront bien les lire.

La présentation doit comporter les informations de contexte suffisantes pour être compréhensible. Mais le lecteur du blog est vraisemblablement déjà un initié du domaine, il n'est pas nécessaire de reprendre des éléments du cours directement.

Pour accrocher le lecteur, et compte-tenu de la forme du blog comme un « journal », il peut être opportun de s'appuyer sur un élément d'actualité ou récent, mais ce n'est pas obligatoire. Vous pouvez aussi reprendre, sous un angle inédit, des éléments anciens. Mais il s'agit bien d'amener quelque chose de nouveau pour que l’on ait envie de vous lire.

Forme

Ne faites pas trop long, sinon vous allez perdre votre lecteur, sur le Web, on picore. Il faut faire court, précis et percutant. Retenir l’attention..

Vous allez citer, reprendre des informations et les commenter, c'est aussi le principe du blog qui s'appuie largement sur la plasticité de l’information et ne cherche pas, sauf exception, à présenter de la littérature originale. L'originalité vient plus de la mise en avant et en relation, parfois inattendue, d'éléments disponibles par ailleurs.

Toutes les références doivent comprendre un lien. C'est encore un principe du blog. A la différence du journal, le lecteur doit pouvoir vérifier par lui-même la pertinence des sources. C'est aussi ce qui fait la vitalité de la blogosphère, les liens croisés entre blogues qui incitent à la conversation. Il faut donc des liens dans votre billet, pas trop tout de même pour que le lecteur ne perde pas le fil de votre propos. Il vous faut suivre régulièrement (= tous les jours) l'actualité des blogs du domaine, ou d’autres encore, notamment par Twitter ou fil RSS, pour alimenter les liens de votre billet.

Vous devez être particulièrement attentif au style. Il ne doit pas être trop académique, mais pourtant soigné. Votre lecteur peut facilement s'enfuir, il faut capter son attention, l'accrocher et l'intéresser. Il est opportun d’écrire à la première personne. Dans un blog vous vous engagez personnellement. Vous interprétez l’information.

Enfin le titre doit être choisi avec soin. Il sera repris sur les différents fils. Attractivité et sincérité, la promesse doit être suffisamment alléchante, mais ne pas tromper le futur lecteur.

samedi 05 janvier 2013

Annotations et pédagogie (COOPT-Enssib)

Pour le cours sur l'écosystème du document de l'Enssib (dernières séances et liens sur les précédentes ici), j'ai demandé aux étudiantes de commenter un texte sur les principes de l'économie du document. Les étudiantes ont joué le jeu puisque que plus d'une soixantaine d'annotations ont été déposées. J'ai pu aussi leur répondre. Voir ici le résultat.

Cette formule était pour moi une première expérience d'annotations dans un contexte pédagogique. Elle a montré une grande efficacité. En voici les deux principales leçons :

  • elle permet une interaction avec les étudiants et entre les étudiants à partir d'une lecture longue et approfondie. Ainsi on est assuré d'une lecture et d'une compréhension. On peut éventuellement rebondir ensuite en classe ou à distance par des exercices ;
  • elle permet, dans un second temps, d'améliorer le matériel pédagogique grâce aux réactions recueillies en repérant les explications insuffisantes ou les approximations. Voir la nouvelle version, améliorée et enrichie, du texte qu'il est possible d'annoter à nouveau et qui me servira pour le cours pour les étudiants de l'EBSI qui démarrera toujours en format ouvert à la fin de ce mois. Ainsi les traces recueillies fournissent un outil inédit d'amélioration du cours d'une prestation à l'autre.

J'ai utilisé cette formule aussi sur d'autres textes, y compris un quiz ou, dans un contexte fermé, avec des textes d'autres auteurs. La seule limite que je vois à la formule est qu'il faut des classes (éventuellement des groupes) ne dépassant pas 15 personnes pour ne pas gêner la lisibilité des annotations.

vendredi 04 janvier 2013

L'opérateur Free, la publicité et la neutralité du net

Petite réflexion en passant. La décision d'intégrer une application par défaut dans la dernière version de son modem une application visant à bloquer les publicités a suscité beaucoup de réactions indignées (voir ici).

Je relèverai un argument plutôt ironique. Certains accusent Free de violer la neutralité du réseau en coupant arbitrairement des contenus (la publicité). Mais on pourrait facilement retourner l'argument en se demandant si le principe même de la publicité, confisquant l'attention de l'internaute à son profit ne viole pas, à son tour, la neutralité du réseau.

Il n'est pas sûr que le modèle publicitaire perdure longtemps sur un web "neutre". Le principe y est en effet la liberté laissée à l'internaute de choisir ses applications et ce qu'il veut voir. Qui souhaite voir de la publicité ? C'est d'ailleurs l'analyse de ceux qui prônent une économie de l'intention.

Il est possible que Free dans son bras de fer avec Google, en faisant une large promotion aux logiciels ad-block ait ouvert une boite de Pandore. L'économie du web est encore loin d'avoir trouvé son équilibre.

6 janvier 2013

Pour bien comprendre les enjeux de l'affaire Free (hors question de la pub), Lire :

Lacroix, Dominique. « Jeux de coopération au bazar  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

Lacroix, Dominique. « Stratégies en haute mer  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

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