Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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dimanche 16 janvier 2011

On n'achète pas une bibliothèque comme un livre

François Bon vient de baisser de façon conséquente le prix des livres sur Publie.net. Un livre téléchargé chez lui coûte désormais 3,49 Euros contre 5,99 auparavant (et même un peu moins pour les Québécois exonérés de TVA). Parmi ses explications, la plus trivialement économique qui est sans doute secondaire pour lui, mais nous intéresse ici au premier chef est celle-ci :

En baissant de façon conséquente ce prix standard de 5,99 à 3,49 (et 2,99 pour les formes brèves), j’ai l’intuition que ce ne sera pas pénaliser les auteurs – au demeurant, même sur un téléchargement à 3,49, une fois enlevés les 57 cts de TVA, reste 1,46 à l’auteur en vente directe, et 0,85 en vente avec intermédiaire - , mais au contraire déplafonner notre distribution, passer à une autre échelle.

Cela m'a rappelé deux autres billets assez spectaculaires. Le premier d'un auteur de roman policier américain prolifique, Joe Konrath, qui explique le 22 septembre 2010 comment il a vendu 103.864 ebooks. Extraits (trad JMS) :

Aujourd'hui, je vends une moyenne 7.000 e-books auto-édités sur le Kindle. Ces chiffres concernent les 19 titres auto-publiés, bien que les six premiers comptent pour plus de 75%, en gros 5000 par mois.

Cela signifie que ces six ont une moyenne de 833 ventes, ou rapportent 1.700$ par mois, chacun. Cela équivaut à 20.400$ par an et par livre pour mes meilleures ventes.

Il poursuit son exposé détaillé en expliquant comment il est arrivé à ce chiffre. En résumé, il a choisi de s'auto-éditer en réduisant drastiquement le prix de vente de ses livres à 2,99$. De ce fait, ses droits en pourcentage ont augmenté car ils sont partagés en moins d'acteurs, et en même temps l'augmentation des exemplaires vendus augmente mécaniquement les revenus de façon spectaculairement plus importante que le manque à gagner de la baisse du prix.

Cette aventure débute à peine. À la fin de 2010 j'aurai gagné plus de 100.000 $ sur mes livres auto-édités, et ce n'est rien comparé à ce que j'attends pour 2011. Et j'y réussis sans tournée, sans promotion non-stop, sans dépenser beaucoup d'argent, et sans compter sur personne d'autre.

Sans doute même s'il est exemplaire en particulier par la forte activité sur le web qui favorise certainement l'accès à ses œuvres, le cas de J. Konrath ne peut être reproduit pour l'ensemble des auteurs. C'est un auteur reconnu, expérimenté à succès de littérature populaire. Mais au delà du cas particulier, l'exemple pose la question de ce que l'on vend, sans doute un livre, mais un livre dans un écosystème fort différent et par là même dans un système de valeur très différent.

Avant d'y venir, il est utile de consulter un troisième billet, celui d'Evil Genius qui s'appuyant sur les chiffres de J. Konrath propose un petit modèle économétrique, dont le schéma ci-dessous résume bien la conclusion.

Evil-Genius-12-01-2011.jpg

Bien sûr la construction du modèle est critiquable, ne s'appuyant que sur un exemple. Mais la démarche est utile et pourrait être menée de façon systématique avec les chiffres des grands acteurs. Le modèle est d'autant plus simple que les coûts variables de distribution dans le numérique sont très réduits. On peut même ajouter que la constitution de la maquette pour les livres récents ont été aussi très réduits par le numérique comme le montre l'étude de H Bienvault pour le MOTif.

En réalité ce modèle pose une question de fond qui est une petite révolution par rapport à la conception actuelle de la valeur éditoriale d'un livre. Il suppose de mesurer l'élasticité de la demande globale de livres par rapport à leur prix. Autrement dit, de supposer qu'un livre, ou plutôt un titre, est concurrent d'un autre en fonction de son prix, que les livres sont peu ou prou interchangeables.

On a tendance au contraire à penser qu'un livre, comme œuvre unique, est une sorte de monopole. On souhaite lire tel livre de tel auteur et on ne sera pas satisfait si on nous en propose un autre à la place. Et le droit d'auteur confère bien à ce dernier un monopole sur l'exploitation de son livre, qu'il peut ou non déléguer. Cette conception trouve sa traduction économique dans le modèle éditorial qui permet d'équilibrer le système global par une sorte de péréquation entre les revenus des titres à succès et ceux plus confidentiels. L'élasticité de la demande par rapport au prix serait faible dans le livre.

Mais l'arrivée du web et surtout la montée des tablettes modifient considérablement la donne et l'attitude du lecteur. Sur un Kindle ou un iPad, on n'achète pas un livre, on se constitue une bibliothèque. On peut lire un livre de la première à la dernière page, mais on en lit souvent plusieurs en même temps et on pourra y revenir à tout moment, à la bonne page ; ou encore on se contentera de feuilleter un grand nombre de livres, zappant de l'un à l'autre, faisant des recherches. Et tout cela en tout lieu, à tout moment, du fait de la portabilité de sa bibliothèque réduite à une tablette. Nous retrouvons un propos souvent tenu ici : le modèle du web est hybride entre celui de la bibliothèque et celui de la télévision.

Dès lors, sans doute le lecteur sera attiré par tel ou tel titre particulier, mais la valeur principale est constituée par l'ampleur et l'adaptation de la collection qu'il pourra constituer et par la vitesse et la commodité de l'accès aux pages. Cette donnée nouvelle modifie vraisemblablement considérablement la sensibilité au prix et donc l'élasticité de la demande, d'autant que le web tend à tirer les prix du contenu vers le bas par l'abondance des ressources accessibles gratuitement et que constituer une collection est un investissement de départ non négligeable pour un e-lecteur.

Conclusion si cette analyse est juste, F. Bon a eu bien raison de baisser drastiquement ses prix.

Codicille : cela pose aussi des questions sur la place et l'économie des ebooks dans les bibliothèques comme institution. Il faudrait que j'y revienne. Voir aussi la table ronde de la SACD du 17 janvier ici.

Actu du 21 janv 2011

Sur le contrat d'édition, voir la synthèse de M de Battisti.

jeudi 13 janvier 2011

Tensions du web et architectes de l'information

Voici quelques nouvelles et résolutions pour l’année 2011.

Changement d'échelle

La grande différence entre les questionnements sur le numérique du début du millénaire et ceux de la fin de sa première décennie qui a vu l’explosion des usages du web est le passage à l’échelle. Ce qui relevait, il y a moins de 10 ans, d’un questionnement intellectuel, de montage de prototypes, d’expérimentations limitées, d’observation d’échantillons réduits, est devenu : numérisation de masse, gestion et traitement linguistique et formel de millions de documents ou de traces de navigation, préservation « de routine » de teraoctets, analyse de millions de connexions, usages de masse, stratégies industrielles internationales, investissements de millions et chiffre d’affaires de milliards d'euros ou de dollars, etc. Les mesures, sur les contenus ou les pratiques, sont désormais statistiques; les expérimentations se font directement dans le monde réel ; les retours sur investissement doivent être rapides ; les réussites sont spectaculaires, mais les échecs aussi sont nombreux, comme les ébranlements des structures plus anciennes. Les cartes se redistribuent sous nos yeux. Ce passage à l’échelle conduit à modifier les analyses, les pratiques professionnelles et, sans doute, les pratiques académiques de recherche elles-mêmes.

Sur la base de ce constat m'appuyant sur ma position transatlantique à mon petit niveau, j'ai pris quelques initiatives.

Roger et le web sous tensions

Un petit collectif de travail franco-québécois a décidé de reprendre la dynamique d’écriture de Roger T. Pédauque (pour les petits jeunes qui ne connaissent pas, une bonne explication ici). Le premier document-martyr sera soumis à vos critiques, ratures et annotations à la fin février. Voici son plan provisoire :

Titre : Le web sous tensions Parties : Humanités numériques ; naissance d’un média ; spécificité du web ; transformations des documents ; web sémantique, web des données ; architectes de l’information.

Les premiers rédacteurs sont :

  • Bruno Bachimont (UTC-INA, Sc de l’information-informatique),
  • Valérie Beaudouin (ParisTech ENST, Sociologie)
  • Jean Charlet (Inserm, Ing des connaissances-informatique)
  • Michael Eberle-Sinatra (UdeM, littérature et numérique)
  • Dominic Forest (UdeM, Sc de l’information-philosophie)
  • Benoit Habert (EDF-R&D, ENS-Lyon, linguistique et informatique)
  • Jean-Philippe Magué (ENS-Lyon, ingéniérie documentaire)
  • Yves Marcoux (UdeM, Sc de l’information-informatique)
  • Alain Mille (INSA, ingénierie des connaissances-informatique)
  • Jean-Michel Salaün (UdeM, Sc de l’information-économie)
  • Vincent Quint (Inria, Web)

Je suis persuadé qu’il nous faut continuer à inventer et expérimenter des processus collectifs de réflexion et d'expression scientifique et j’espère que vous participerez nombreux à cette aventure renouvelée.

Architectes de l'information

Le passage à l’échelle a conduit à faire appel à des spécialistes de l'organisation et du repérage de l'information, de même qu'à des spécialistes de l'expérience utilisateur pour les sites riches en contenus, des sites d'entreprise, de grandes organisations ou de commerce en ligne. Ces deux d'expertises, très inter-reliées, ont le même objectif : garantir un accès intuitif et facile au contenu du site, pour l'utilisateur d'un site Web (ou, plus généralement, de tout système d'information). Dans un environnement aussi compétitif, ce qui garantit que l'utilisateur d'un site y reviendra dépend en grande partie de sa première expérience. C’est ainsi que la notion d’architecte de l'information est apparue. Les architectes de l’information sont ces spécialistes de l'organisation et de la repérabilité de l'information, et leur pratique s'inscrit généralement dans la philosophie du design de l'expérience utilisateur. La préoccupation constante pour l'utilisateur est ce qui les distingue des informaticiens et architectes de systèmes, avec qui ils travaillent de près, mais qui agissent plutôt dans le «back-end», sur l'optimisation des processus, la structure des bases de données, etc.

À bien des égards, l'architecture de l'information s'apparente à la bibliothéconomie, dans ses objectifs et ses méthodes : classification, catégorisation, métadonnées, navigation. Selon un sondage mené par Morville et Rosenfeld (IA for the WWW, p. 338), 48.6% des architectes de l'information sondés avaient étudié en architecture de l'information et dans des domaines connexes (interaction homme-machine, utilisabilité, bibliothéconomie, etc.). Parmi ceux-là, 70% avaient une maîtrise, et le domaine d'étude le plus fréquent, rejoignant plus de la moitié des répondants, était la bibliothéconomie et les sciences de l'information.

Je n'ai pas, pour ma part, renoncé à l'appellation archithécaire, mais au niveau international, c'est bien celle d'architecte de l'information qui prime.

Une école d’été aura lieu conjointement des deux côtés de l’Atlantique sur ce thème.

  • À Montréal, il s’agit d’un cours crédité de la Maitrise en sciences de l’information, piloté par Yves Marcoux qui se tiendra du 24 mai au 3 juin 2011.
  • À Lyon, il s’agit d’un séminaire en résidentiel pour les doctorants, les chercheurs et les professionnels de l’information qui se tiendra du 21 au 27 mai sur sept jours consécutifs piloté par Jean-Philippe Magué. Ouverture des inscriptions fin février, places limitées, tarif environ 400€ pension complète comprise.

Le programme est en cours d’élaboration. Quatre demi-journées seront communes entre les deux volets. Retenez les dates si vous êtes intéressé(e)s.

D’autres initiatives sont à venir.

mercredi 12 janvier 2011

Arts et industries de la mémoire

Suite à mon billet précédent, Jacques Faule, merci à lui, attire mon attention sur le livre :

Mary Carruthers, Le livre de la mémoire. Une étude de la mémoire dans la culture médiévale, trad. de l’anglais par Diane Meur, Paris, Macula, 2002, 429 p. ISBN 2-86589-069-4 (critique CRMH, le livre a une réédition anglaise en 2008 entièrement révisée, extraits sur GB)

Il a raison et cela me donne aussi l'occasion de justifier mon intérêt pour l'histoire du document. Je reprends d'abord les citations soulignées par J. Faule :

Mary Carruthers soutient que la culture médiévale était fondamentalement mémorielle à un degré aussi écrasant que la culture moderne de l’Occident est documentaire (page 18). Elle insiste (page 25) : c’était une question d’éthique. Un être sans mémoire, si tant est que la chose fût possible, était un être sans caractère moral et, au sens premier, sans humanité. Et explique (page 51) : «Le grec ancien ne possédait aucun verbe signifiant proprement lire ; celui dont on se servait, anagignosco, signifie savoir de nouveau, se remémorer. Il renvoie à une procédure mnésique. De même, le verbe latin signifiant la lecture est lego, littéralement cueillir ou rassembler.»

Quand nous disons que la bibliothèque est lieu de mémoire nous le disons par métaphore. Mais les lieux de mémoire sont dans notre tête. Carruthers renverse la perspective quand elle écrit : «Il est trompeur selon moi de présenter la culture littéraire comme une version de la culture lettrée. La mémoire (au sens de pédagogie mnémonique), dit-elle, est l’objet ultime d’une éducation médiévale.»

A chacune des 400 pages du livre, la tentation est irrésistible de remplacer le mot mémoire par le mot bibliothèque car les analogies sont nombreuses et Carruthers ne s’en prive pas de multiplier les parallélismes quand elle écrit par exemple page 69 : «La mémoire n’est pas un coffre ou une boîte quelconque – elle est, plus précisément, une boîte à ranger les livres, une formidable bibliothèque portative. De fait, comme écrivait Jean de Salisbury, la mémoire est en quelque sorte une bibliothèque mentale, une gardienne sûre et fidèle de nos perceptions.» (..)

«J’ai déjà longuement traité de la bibliothèque comme image (si tenace) de la mémoire bien entraînée ; pour conclure ce chapitre, j’aimerais évoquer brièvement le parallélisme de leurs systèmes de catalogage. Le meuble dans lequel étaient conservés les livres au Moyen Age pouvait être appelé armarium, armoire, ou columna, colonne, mot qui figure dans un catalogue de bibliothèque de 1400. Les livres, dans ces arcae ou armaria médiévaux, étaient classés selon des systèmes de lettres et de chiffres utilisés parfois séparément, parfois conjointement.

En règle générale, chaque armoire portait une lettre et chaque rayon (gradus) de l’armoire, un chiffre, la numérotation partant du rayon inférieur pour permettre des ajouts ultérieurs. Parfois un chiffre subsidiaire était attribué à chaque volume pour indiquer sa place sur le gradus. L’heuristique alphabétique, dans les bibliothèques, remonte au moins à la Bibliothèque d’Alexandrie. Mais la disposition de la bibliothèque, comme je l’ai montré plus haut, reproduit la structure de la mémoire des érudits ; une des meilleures preuves de la similitude que je perçois entre ce qui est lu ou écrit dans la mémoire et ce qui l’est dans les livres, c’est que les dispositifs heuristiques servant à ordonner l’arca mémorielle aient également été appliqués à l’organisation des codices dans leurs arcae de bois.» p.182

Mary-Carruthers.bmp

Ainsi on comprend mieux pourquoi le terme «document» est resté très longtemps relié à la mémoire humaine, comme leçon ou enseignement éventuellement oral. Le livre n'est qu'un adjuvant d'une pratique, d'un exercice mémoriel.

Les choses changent à partir du 18e. La relation à la mémoire se modifie avec l'explosion des savoirs scientifiques et techniques et la montée de l'espace public médiatique. Dès lors, de nouveaux outils doivent se construire et la bibliothéconomie se perfectionne pour aboutir fin 19e au processus de documentarisation (Dewey, Otlet), l'ambition de classer tous les documents du monde, compris comme le classement des savoirs.

Boston-Public-Library-Pere-Ubu.png

Il s'agit d'une première industrialisation des outils de la mémoire par leur externalisation et, en quelque sorte, leur taylorisation. Mais nous n'en sommes encore qu'au stade de la manufacture. Chaque bibliothèque reproduit les mêmes gestes en échangeant et rationalisant les procédures.

La fin du 20e est l'occasion avec le numérique et le web d'une redocumentarisation.

Google-Data-Center-Pays-Bas-ErWin-Boogert.png

J'ai déjà eu l'occasion de beaucoup disserter là-dessus sans qu'il soit besoin d'y revenir ici, sinon pour dire que nous sommes maintenant complètement dans l'industrialisation de la mémoire avec son automatisation.

Mary Carruthers dans la préface de la nouvelle édition de son livre insiste d'ailleurs sur le caractère logique des outils des arts de la mémoire et fait une analogie avec l'ordinateur. Elle s'est entrainée à mémoriser des textes anciens et en conclut (trad JMS) :

Je faisais ainsi la démonstration de la puissance de ces dispositifs mentaux comme des outils de recherche plutôt que des outils de retenue. En réalité, il m'était facile d'imposer ces schémas sur le matériel que je connaissais déjà par cœur (en anglais du roi Jean) parce que, avec une petite révision et de la pratique, les repères fournit à ma mémoire simplement par quelques mots du texte que je savais si sûrement me ramenaient l'ensemble de la citation. Une fois démarré, le par cœur a pris le dessus et par habitude consciente produit ce dont j'avais besoin, tout à fait à la manière de la mémoire morte (ROM) d'un ordinateur. Les dispositifs mnemotechiques, comme une structure d'accès aléatoire, m'ont amenée là où je voulais aller, dans l'ordre que j'avais choisi et dans le sens que mon esprit s'était lui-même donné. p.XIII-XIV

En poussant le raisonnement de la redocumentarisation, on pourrait en conclure que les instruments de la maîtrise de l'information (information litteratie) sont les équivalents de ceux de l'art médiéval de la mémoire appliqués aux industries actuelles de la mémoire et en paraphrasant l'auteur dire : c’est une question d’éthique. Un être sans maîtrise de l'information, si tant est que la chose fût possible, est un être sans caractère moral et, au sens premier, sans humanité.

Actu du 17 mai 2011

Intéressante relation de la production et circulation des documents dans l'antiquité romaine et comparaison avec aujourd'hui par F. Cario ici.

mardi 11 janvier 2011

Document, une histoire de mots (maj) (2)

J'avais dit que je reviendrais sur la première occurrence du mot «document» dans la langue française, car j'avais quelque doute sur sa pertinence. J'ai pu le faire grâce aux conseils de Céline Guillot, chercheure à ICAR, merci à elle.

La plupart des auteurs la situe en 1214. Ils s'appuient vraisemblablement tous sur la notice du Trésor de la langue française de l'ATILF qui indique à ce mot :

Étymol. et Hist. 1214 (Frère ANGER, Vie de S. Grégoire, éd. P. Meyer, 1231). Empr. au lat. class. documentum « enseignement », b. lat. « acte écrit qui sert de témoignage, preuve », dér. de docere « enseigner, informer ».

Malheureusement cette référence est doublement fausse. Tout d'abord le texte en question est de Frère Angier et on peut le retrouver dans le T12 de la revue Romania (1883) exactement ici ; ensuite et surtout, il n'y est nullement fait mention du mot «document», son éditeur n'aurait pas manqué de le signaler là. Une autre collègue linguiste de l'ATILF, Hiltrud Gerner me signale mon erreur. Le mot figure bien dans le texte en question à la page 168 , au vers1231. L'ATILF n'est pas coupable, c'est moi qui suis négligent..

Il semble en tous cas que le terme existait au 15e, sous la forme «documens», comme l'indique les nombreuses citations de cette notice du Dictionnaire du Moyen Français de l'ATILF sous les deux acceptions de A. -"Leçon, enseignement", semble-t-il la plus courante ; B. -"Acte écrit qui sert de preuve".

Niels Lund écrit dans son article Document Theory de l'ARIST 2009 (trad JMS) :

Beaucoup considèrent la conception légale du document comme étant la conception originelle, qui remonterait à l'antiquité. Cependant, cette signification particulière est reliée à l'émergence de la bureaucratie dans les États européens depuis le 17e et ensuite. (399-400)

Si on peut le suivre dans son affirmation que la première acception du document était bien l'enseignement, il semble que la seconde acception soit bien antérieure au 17e.

Ajout 14 janv 2011 À ce sujet le livre ci dessous apporte des précisions importantes :

M.T. Clancy, From memory to written record. England. 1066-1307, Blackwell Publishers Ltd. (Oxford, 1999). GB, critique.

Il montre la très grande importance des chartes écrites en Angleterre dès le début du premier millénaire. Citation p.2 (trad JMS) : une estimation dans cet ouvrage suggère que huit millions de chartes pourraient avoir été écrites au XIIIe siècle seulement pour les petits exploitants et les serfs.

Il semble donc que les documents légaux, notamment pour fixer la propriété, aient été très développés, très tôt. Mais ils n'avaient pas vocation à être diffusés. Le statut de document pourrait résulter du lent croisement de ces pratiques légales et des pratiques monastiques.

fin de l'ajout

Mieux, il n'est pas même sûr qu'elle ait été très développée à la fin du 18e. En effet, une recherche des occurrences du mot dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert donne un résultat surprenant. On pouvait s'attendre à une multiplication d'un mot synonyme de preuve et renseignement dans ce genre d'ouvrage. On y trouve cette très courte définition :

DOCUMENS, s. m. pl. (Jurisprud.) sont tous les titres, pieces, & autres preuves qui peuvent donner quelque connoissance d'une chose. (A)

ainsi que seulement deux occurrences une dans «Langue» et une dans «Sensibilité,sentiment»

Dès lors, il semble difficile de penser que la montée du mot soit parallèle à celle des États européens et au juridique. Il est plus probable qu'elle soit liée à la révolution scientifique et industrielle. L'utilisation courante du mot ne démarre vraiment qu'au 18e siècle. J'ai précisé mon interrogation sur NGram en ajoutant le mot dans son orthographe ancienne (documens) ainsi que le pluriel. Le résultat est, je crois, très probant :

NGram-documens-document-documents-11-01-2011.jpg

On trouve 15281 fois le mot «document» dans la version française de Wikipédia au moment où j'écris ce billet (ici)..

Tout cela aurait pris des mois auparavant, peut-être ici trois heures, merci internet !

vendredi 07 janvier 2011

BU US : Comment économiser 2M $..

Jean-Daniel Zeller, merci à lui, m'a signalé la sortie d'un nouveau rapport de l'OCLC qui mérite en effet qu'on s'y arrête :

Constance Malpas, Cloud-sourcing Research Collections: Managing Print in the Mass-digitized Library Environment (OCLC, Janvier 2011) ici.

L'ensemble est une étude chiffrée sur la possibilité d'externaliser la fourniture de documents pour les bibliothèques universitaires américaines dans le nouveau contexte issu de Google Book et l'HathiTrust. Extraits (les passages en italiques sont une traduction directe du résumé, le reste une synthèse rapide et très schématique de mon cru) :

L'objectif du projet était d'examiner la faisabilité de l'externalisation de la gestion des livres imprimés à faible utilisation dans les bibliothèques universitaires vers des fournisseurs de services partagés, y compris les larges collections d'imprimé et les dépôts numériques.

L'hypothèse suivante a fourni un cadre global pour notre enquête :

* L'émergence d'un corpus de masse de livres numérisés doit transformer l'activité de la bibliothèque universitaire, permettant une optimisation des collections imprimées patrimoniales qui augmentera sensiblement l'efficacité des activités des bibliothèques et facilitant une réorientation des ressources de la bibliothèque vers un portefeuille de services rénovés.

L'idée des responsables de bibliothèques universitaires nord-Américaines était de combiner 1) le dépôt géant de documents numérisés, HathiTrust, mutualisation des livres numérisés des bibliothèques par Google et récupérés par celles-là 2) avec des réseaux de fournitures de documents imprimés. Le premier permet de naviguer dans les livres et de repérer des éléments, sinon toujours d'avoir accès à l'ensemble du texte du fait du copyright, le second de se procurer le document imprimé si le besoin s'en fait sentir. De là, un certain nombre de questions de recherche ont émergé :

  • Quelle est la portée du corpus de la masse de livres numérisés dans la bibliothèque numérique HathiTrust et jusqu'à quel degré recouvre-t-il les collections imprimées conservés dans les bibliothèques de recherche universitaire ?
  • Le contenu du domaine public dans la bibliothèque numérique HathiTrust fournit-il un substitut approprié pour les collections imprimées à faible utilisation des bibliothèques universitaires ?
  • Y a-t-il recouvrement suffisant entre les collections partagées d'imprimés et la Bibliothèque numérique HathiTrust pour permettre à un nombre important de bibliothèques universitaires d'optimiser et de réduire les dépenses des opérations locales des imprimés ?
  • Quels gains opérationnels pourraient être obtenus par une externalisation sélective des activités de gestion des collections ?

L’hypothèse centrale a été confirmée avec succès : il y a suffisamment de matériaux dans le HathiTrust pour recouvrir une importante (et croissante) partie de la collection de pratiquement toutes les bibliothèques universitaires aux États-Unis, et il y a un chevauchement suffisant entre les dépôts numériques et les grandes collections imprimés pour autoriser un grand nombre de bibliothèques universitaires à reconsidérer leur gestion locale des imprimés. De plus, un nombre relativement restreint de fournisseurs de documents imprimés, y compris la Bibliothèque du Congrès, est suffisant pour atteindre plus de 70% de couverture de la collection de livres numérisés, ce qui suggère que le service partagé peut ne pas reposer sur un très grand réseau. La comparaison en terme de matière montre aussi que le HathiTrust est largement représentatif des collections des bibliothèques universitaires. Les livres en SHS constituent la majeure part des ressources numérisées, ce qui pourrait favoriser des disciplines jusqu’ici sous-représentées. De plus des économies substantielles pourraient être réalisées sur les espaces et les coûts de gestion.

Les principaux obstacles relevés sont les suivants :

  • La proportion des documents dans le domaine public est faible (16% des titres en juin 2010) et représente des matériaux peu largement représentés. Aussi, il y a peu d’économie à attendre de ce côté.
  • Aucun fournisseur de document imprimé ne peut prétendre pouvoir répondre à lui seul à la demande de chaque bibliothèque. Il faut donc envisager un réseau partagé de coordonné de fournisseurs.
  • L’absence d’un service robuste de découverte et de fourniture fondé sur une réserve collective d’imprimés est un obstacle pour changer la stratégie de gestion des imprimés, particulièrement pour les titres imprimés sous copyright.

C’est notre ferme conviction, fondée sur les conclusions ci-dessus, que les bibliothèques universitaires aux États-Unis (et ailleurs) doivent réunir les ressources et la volonté nécessaires pour mettre en œuvre une stratégie de transition pour maximiser les bénéfices des années d'investissement dans les collections d'imprimés tout en reconnaissant la bascule rapide vers la fourniture et la recherche d’information en ligne. Même, et peut-être surtout, avant tout résultat juridique sur le règlement Google Book Search, les bibliothèques universitaires ont une occasion unique de reconfigurer les chaînes d'approvisionnement des imprimés pour assurer une continuité pertinente. En l'absence d'une licence claire, l'accès en ligne à la plus grande part de la littérature rétrospective numérisés sera sérieusement entravée. La demande pour les versions imprimées des livres numérisés continuera d'exister et les bibliothèques seront incitées y répondre, mais elles devront le faire de manière plus rentable. En l'absence d’éditions en ligne totalement disponibles, l'indexation en texte intégral des documents numériques sous droits d'auteur fournit un moyen de modérer et de préciser la demande pour les versions imprimées et devrait faciliter le transfert d'une partie croissante des documents vers des entrepôts rationalisés. Vu sous cet angle, des dépôts d’imprimés partagés autoriseraient un changement significatif pour orienter les ressources de la bibliothèque vers un portefeuille de services plus pertinent pour l’institution.

Les économies annuelles réalisées seraient de 500.000 $ et 2 millions $ par bibliothèque de l'Association américaine des bibliothèques de recherche (ARL) , en fonction de la solution choisie.

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