Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 224. LES MUTATIONS DU DOCUMENT ; Petite histoire de la notion ; Philosophes-historiens-sociologues

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mercredi 15 septembre 2010

Théories du document

À la lecture de l'actualité, générale ou celle des Digital Humanities, je me disais que décidément on manquait d'une meilleure compréhension de la notion de document. Niels Lund a fait avec une collègue une excellente recension des théories à ce sujet dans laquelle il insiste sur l'originalité des apports francophones. Paradoxalement ceux-là paraissent bien méconnus au Québec ou dans l'Hexagone. Cela n'est pas nouveau. P. Otlet ou S. Briet ont été « redécouverts » par un professeur de Berkeley M. Buckland et la dernière rééditée en anglais, mais jamais en français..

Niels Windfeld Lund et Roswitha Skare, “Document Theory,” dans Encyclopedia of Library and Information Sciences, Third Edition, vol. 1, 1 vol., 2010, 1632-1639. (ici sur abonnement)

Voici la traduction du résumé de l'article :

Cet article donne une vue d'ensemble du développement historique des réflexions théoriques sur le document et de la formulation des théories du document. Partant de son prédécesseur latin documentum et des pratiques de la bureaucratie des États européens depuis le dix-septième siècle, le premier intérêt pour une théorie du document a été professionnel et se repère au début du vingtième siècle avec les noms de Paul Otlet et Suzanne Briet. Tandis que la notion de document et de documentation a été bien établie vers 1930, elle a été remplacée par celle d'information après la seconde guerre mondiale, au moins chez les anglophones. Néanmoins, à la même époque, une autre sorte de théorie du document a vu le jour, une théorie critique où l'on retrouve les noms de Michel Foucault, Harold Garfinkel et Dorothy E. Smith. Tandis que la théorie du document « professionnelle » développée par Paul Otlet et les autres insistait sur les connaissances plus ou moins contenus dans les documents et sur la façon dont quelque chose pouvait devenir document, la théorie générale développée par les théoriciens critiques comme Michel Foucault se préoccupait plus de ce qu'était et faisait un document. Depuis les années quatre-vingt-dix, on observe un renouveau de l'intérêt pour la notion de document et de documentation toujours à l'intérieur des sciences de l'information et des bibliothèques, avec des auteurs comme Michael Buckland, Ronald Day, and Bernd Frohmann. Ensemble avec un accent mis sur le document numérique, des théoriciens du document en Amérique du nord, en Scandinavie et en France ont souligné la complexité d'une théorie du document et la nécessité d'approches complémentaires articulant les dimensions physiques, sociales et culturelles pour comprendre ce qu'ils sont et ce qu'ils font.

Et voici en complément, quelques éléments de mon cru sur cette question, puisant largement dans l'article ci-dessus et dans les réflexions du RTP-DOC (ici) :

Pour la plupart des textes réglementaires ou des normes, le document est un objet (matériel ou électronique) sur lequel est consignée une information, en anglais on dira un record, un enregistrement. L’objet a une forme et l’information est un texte, au sens large c'est-à-dire aussi bien de l’écrit que de l’image ou du son représentés par des symboles. De ces premières définitions, il faut surtout retenir le terme « consigné ». Les sciences de l’information se sont construites autour de cette notion d’enregistrement, sans toujours bien le concevoir. Quand on y parle d’information il s’agit implicitement d’une information consignée.

Mais ces définitions officielles, aussi opérationnelles soient-elles pour régler bien des situations, restent à la surface des choses. Un document ne se réduit pas à sa forme et son contenu, sinon tout écrit en serait un. Dire qu'un écrit est document, c'est lui donner un statut, une fonction particulière. Plus précisément, un document a deux fonctions complémentaires qui se sont affirmées au cours des siècles avec la mise en place de procédures spécifiques : transmettre et prouver. La fonction principale du document est donc mémorielle : on enregistre une information sur un objet pour pouvoir la transmettre ou s’y référer. L’ensemble du système documentaire est en quelque sorte notre mémoire externe pour paraphraser M. Serres (ici).

Le RTP-DOC, au cours d’une réflexion collective, a proposé une représentation tri-dimensionnelle pour rendre compte de ces différentes facettes : forme, contenu ou texte et médium (ici). Les deux premières dimensions sont les plus communément indiquées, la troisième, le médium, renvoie à sa fonction sociale. En voici un petit résumé rapide que j’ai un peu adapté.

La première dimension du document, celle de la forme, est anthropologique. Il s’agit du rapport de notre corps et de nos sens à l’objet document, quelle que soit sa forme ou son support. Elle se traduit par l’équation Document = Support + inscription. L’inscription doit être lisible, c'est-à-dire déchiffrable. L’exemple le plus traditionnel est le livre imprimé. Pour bien des documents aujourd’hui, notamment les documents numériques, cette dimension passe par un appareillage spécial pour permettre leur lecture, et leur forme variera suivant le terminal de lecture. Cette dimension privilégie le repérage, le document doit pouvoir être vu.

La seconde dimension est intellectuelle. Il s’agit du rapport de notre cerveau et de ses capacités de raisonnement au contenu du document, au texte donc, quelle que soit la façon dont il est représenté. Elle se traduit par l’équation Document = Code + représentation. La représentation est préjugée être fidèlement rendue par le code, ce qui suppose donc qu’elle soit transposable et qu’elle existe préalablement. Si l’on reprend l’exemple de notre livre imprimé, l’accent cette fois est mis sur le texte, sur son sens sans se préoccuper de son support. La productivité du code informatique autorise une manipulation inédite des documents sous forme numérique, jusqu’à parfois les faire apparaître à la demande. Cette fois il ne suffit plus de repérer, cette dimension met en avant la signification, le document doit pouvoir être compris ou lu.

La troisième dimension est sociale. Il s’agit du rapport de notre humanité, de notre position dans une société, à la fonction du document, à sa capacité de médiation donc, quelle que soit sa forme ou son contenu. Elle se traduit par l’équation Document = Mémoire + transaction. Nous retrouvons alors les fonctions de transmission et de preuve. Dans le cas du livre imprimé, cette transmission passe par l’acte de lecture qui fait que l’information présentée est interprétée par le lecteur qui l’assimile. Le lecteur est transformé par l’information qui a été mise en mémoire sur le livre. Une fois de plus le numérique, cette fois principalement par la capacité des réseaux, modifie considérablement le rapport au temps et à l’espace, à la lecture au sens large et par la même sinon la fonction documentaire, du moins à la place du document dans le social. Cette dernière dimension insiste donc sur la fonction du document, la capacité de son contenu à être assimilé en dépassant le cercle intime et la barrière du temps, autrement à être su. 3-dimensions-document.jpg Chacune de ces dimensions a sa propre logique qui ne réduit pas aux autres et pourtant aucune n’est complètement indépendante des deux autres, et un document doit intégrer et coordonner les trois. Ses modalités anthropologiques (lisibilité-perception, forme-signe), intellectuelles (intelligibilité-assimilation, texte-contenu) et sociales (sociabilité-intégration, médium-relation) doivent non seulement être efficientes prises chacune séparément, mais encore être cohérentes entre elles.

Pour chacune de ces dimensions, les professions traditionnelles du document, archivistes, bibliothécaires et documentalistes, ont développé des outils adaptés : les classifications pour repérer les documents, l’indexation pour rendre compte du contenu et retrouver l’information, la conservation et les services d’accès pour les partager. Le numérique a fait surgir chaque fois des questions nouvelles qui ont été analysées et traitées par des expertises différentes, aussi bien en informatique que dans les sciences humaines et sociales.

J'ai souvent appliqué, sur ce blogue et ailleurs, cette grille de lecture pour analyser les développements actuels et leurs hésitations. Elle me parait tout à fait éclairante. Qu'est-ce que le web, sinon de l'information consignée et donc un système documentaire ?

lundi 04 février 2008

«Grandir en ligne»

Pour faire suite au billet précédent sur les alarmes de la culture lettrée, Le Devoir de ce jour signale et commente (ici) un passionnant documentaire de la chaine publique américaine PBS : Growing up online.

On peut le visionner sur le site de la chaîne (), découpé en chapitres et accéder au débat intense qu'il suscite. Je n'ai pas encore eu le temps de tout voir, mais je peux déjà dire que c'est un très remarquable travail télévisuel et le témoignage à vif du questionnement d'une société toute entière.

samedi 02 février 2008

Alarmes sur la culture lettrée

Deux études récemment publiées, l'une aux US, l'autre en Grande Bretagne, tirent la sonnette d'alarme.

To Read or Not To Read, A Question of National Consequence (Washington: National Endowment for the Arts, Novembre 2007, 98p.), Pdf. (Repéré par H. Guillaud sur La Feuille qui a traduit quelques éléments du débat critique, ici)

Comme le titre le suggère, le rapport américain est donc très alarmiste. Il constate, comme d'autres avant lui, le fort recul de la lecture, au sens traditionnel du terme, principalement chez les jeunes. Mais, au delà des résultats, l'argumentaire est important. Voici un extrait caractéristique de la préface (trad JMS) :

To Read or Not To Read confirme l'importance centrale de la lecture pour une société libre et prospère. Les données démontrent que la lecture est une activité irremplaçable pour produire des adultes productifs et actifs autant que des communautés en bonne santé. Quels que soient les bénéfices des médias électroniques plus récents, ils apportent un substitut non-mesurable pour le développement intellectuel et personnel initié et soutenu par la lecture régulière.

To Read or Not To Read n'est pas un regret nostalgique (une «élégie») des jours anciens de la culture imprimée, mais plutôt un appel à l'action, ne s'adressant pas seulement aux parents, professeurs, bibliothécaires, écrivains et éditeurs, mais aussi aux politiques, hommes d'affaires, économistes et acteurs sociaux. Le déclin général de la lecture n'est pas simplement une question culturelle, bien qu'il ait d'énormes conséquences pour la littérature et les autres arts. C'est un sérieux problème national. Si l'Amérique continue à perdre l'habitude de la lecture régulière, au rythme actuel, la nation subira de substantiels revers économiques, sociaux et civiques.

Le rapport a été critiqué. On lui a reproché notamment de méconnaitre la lecture à l'écran. On trouvera ici un résumé par H. Guillaud de quelques-unes de ces critiques. Mais à la réflexion et à la lecture du second rapport, britannique, je ne suis pas sûr que celles-ci soient vraiment très solides.

Information behaviour of the researcher of the future, UCL, 11 janv 2008, 35p. Pdf.

La lecture des jeunes à l'écran n'y apparait pas vraiment en effet comme encore très efficace. Le rapport présente les résultats d'une enquête sur la façon dont les jeunes naviguent sur le Web et s'y informent. Sans surprise non plus, il montre que la « génération Google » n'a pas beaucoup d'esprit critique face aux outils et que les bibliothèques ne positionnent pas leur service de façon pertinente. Mais il prend, lui aussi, des accents alarmistes quand il élargit son propos. Extraits de la page 32 (trad JMS) :

La littérature de recherche est peu pertinente dans ce domaine et les éléments sérieux sont éclipsés par les proclamations anecdotiques et non fondées. Les bibliothécaires ont besoin d'investir plus dans le recueil de données et dans l'analyse et de prendre exemple sur les leaders commerciaux (comme TESCO, par exemple, JMS : hypermarchés) qui ont une connaissance de leur clientèle et de ses préférences bien plus détaillée et éclairée. En particulier, le besoin se fait sentir de séries de données longitudinales et d'outils de compréhension pour lancer des alertes vitales et rapides sur les changements à venir. Pourquoi les plus grandes bibliothèques nationales n'ont-elles pas un département interne d'études sur les usages ? Sans cette compréhension, les services standards peuvent s'éloigner facilement de la réalité.

À un niveau national, il y a un besoin fondamental d'un programme bien financé de recherche et d'enquête sur les compétences informative et de lecture numérique de nos jeunes. Si le comportement erratique que nous observons dans les bibliothèques numériques est vraiment la conséquence d'une carence du "terminal bibliothèque", alors la société a un problème majeur. Les compétences informationnelles sont plus que jamais nécessaires et à un niveau plus élevé pour que les gens puissent se prévaloir des bénéfices de la société de l'information.

Les premières recherches aux États-Unis soulignent que ces compétences doivent être inculquées durant les années de formation de l'enfance : à l'université ou au collège, il est trop tard pour renverser des habitudes profondément enracinées, en particulier la confiance aveugle dans les moteurs pour fournir des solutions miracles.

Cela suppose une action concertée entre les bibliothèques, les écoles et les parents.

Alors, on pourra encore prétendre que l'étalon de mesure est toujours ici la culture lettrée, issue de l'imprimé, et que, aujourd'hui avec le numérique, le rapport au savoir se déplace. Peut-être, mais se contenter d'une telle spéculation me parait prendre un pari risqué sur l'avenir, à la fois en termes d'efficacité économique et en termes de responsabilité démocratique.

Actu du 03-02-2008 Contre-argument ? Où ? En Corée bien sûr.. Vu ici chez David Touvet.

Actu du 04-02-2008 Voir sur le sujet les billets de Virginie Clayssen (ici) et André Gunthert (). Et aussi le billet suivant ().

Actu du 04-02-2010

A lire absolument en complément : Alain Giffard, “Lecture numérique et culture écrite,,” Skhole.fr, Janvier 18, 2010, ici .

samedi 01 avril 2006

Livre, mots-clés

Les mots-clés renvoient aux billets du blogue correspondant aux différents chapitres, parties et sous-parties du livre.