Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 31 janvier 2013

Apple, Google, Facebook... as usual

Qui a dit que l'histoire du web allait toujours en s'accélérant ? Qu'elle était faite d'innovations de rupture ? Qu'il s'agissait d'un Far-West où chacun pouvait défricher, ouvrir des voies inédites et même faire fortune ? A regarder en dessous de l'écume, dans les comptes des principales firmes, Apple, Google, Facebook, on peut en douter.

Relativisons les annonces régulières de nouveaux produits ou services qui devraient révolutionner la planète. On observe au contraire une grande stabilité dans les positions relatives, dans les tendances et les choix stratégiques, au point que je pourrais reprendre mes commentaires de l'année dernière ou encore ceux de l'année précédente, sans changer une ligne, en actualisant simplement les chiffres. Mieux ou pire selon les points de vue, les tendances déjà repérées s'accentuent encore. Apple privilégie le verrouillage par le design (forme, vu). Google confirme sa domination sur le texte (lu) et Facebook cherche toujours son salut dans la relation (su).

Voici en résumé la comparaison entre les résultats de 2011 et 2012 pour les trois firmes.

Apple-Google-Facebook-2012.png (Remarques : l'exercice de Apple se termine en septembre, il est donc désavantagé car la fin de l'année 2012 a été encore meilleure que celle de 2011.)

On observe que les positions respectives n'ont pas bougé. Apple domine toujours largement. Google continue son ascension. Facebook fait du surplace, même si son CA augmente modestement, son bénéfice s'écroule. Les fondamentaux restent.

Voir donc pour les tendances les commentaires de l'année dernière : Apple, Google, Facebook.

dimanche 20 janvier 2013

Exploitation des données et travail gratuit (Collin & Colin)

En attendant le rapport de la mission Lescure sur les contenus numériques et la politique culturelle à l'heure du numérique, on pourra lire le rapport français des experts Collin & Colin sur la fiscalité du numérique qui était très attendu, lui aussi, normal en ces temps de crise des finances publiques et de polémiques autour des paradis fiscaux dont profiteraient abusivement les plus grosses firmes du net. Même si le rapport est imposant, il ne décevra pas le lecteur. A l'évidence, il cherche à faire date. Il s'agit en effet d'un de ses rares rapports officiels à proposer une vraie thèse nouvelle pour éclairer et suggérer un changement de politique.

De ce point de vue, on peut le rapprocher d'un autre rapport qui marqua un tournant à la fin des années 70 et lança la télématique en France : le rapport Nora-Minc sur L'informatisation de la société (pour une histoire de ce rapport, voir A. Walliser). Il en a les qualités pédagogiques, la finesse d'analyse... et aussi l'ambition très française de vouloir montrer la voie à partir d'une thèse englobante, amenant quelques raccourcis et peut-être quelques aveuglements. nous verrons bien si celui-ci aura l'impact qu'a eu celui-là :

  • Collin, Pierre, et Nicolas Colin. Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique. Paris, France: Ministère de l’économie et des finances ; Ministère du redressement productif, janvier 2013. Pdf
  • Nora, Simon, Alain Minc, et France. Présidence de la République. L’informatisation de la société : rapport à M. le Président de la République. 1 vol. Paris, France: La Documentation française, 1978.

Il ne manquera pas, j'en suis sûr, de synthèses critiques. L'ampleur de l'ouvrage se mesure à la densité de son propos, aux nombres d'experts entendus et visiblement écoutés et à l'importante bibliographie. Je me contenterai, comme souvent ici, d'un bref résumé de la thèse et de quelques remarques.

La thèse principale du rapport peut être rapportée en deux citations chocs : les données, notamment les données personnelles, sont les ressources essentielles de l'économie numérique et la collecte des données révèle le phénomène du "travail gratuit". Bien entendu, le rapport ne se résume pas à ces deux phrases. Il comprend une analyse détaillée de la situation fiscale des entreprises, de leurs caractéristiques particulières et décline des propositions. Mais c'est bien sur l'articulation entre la collecte et l'exploitation des données personnelles, d'une part et leur relation avec l'exploitation du travail gratuit, de l'autre, que se cristallise l'ensemble du raisonnement dont découlent les propositions, tout particulièrement les deux principales : inclure le travail gratuit des utilisateurs dans la définition des "entreprises stables" au sein de l'OCDE afin de pouvoir relocaliser en quelque sorte la création de valeur et donc sa fiscalité et, en attendant cette mise en place qui suppose une concertation internationale, taxer la collecte de données un peu à la manière de la taxe carbone, selon une formule de prédateur-payeur.

Cette thèse a le grand mérite de dépasser les analyses habituelles sur les transferts de valeur au détriment des ayant-droits ou encore sur le grand partage, en montrant la nature nouvelle des firmes issues de l'économie numérique. Et les propositions sont imaginatives, innovantes, nous sortant des ornières des polémiques actuelles. D'une façon générale, elles s'inscrivent dans le sillon qu'a commencé à creuser Doc Searles avec son Economie de l'intention. Il n'est pas sûr qu'elles ne rencontrent pas de nombreux obstacles, mais elles ont l'avantage de décaler les propos en cherchant à les replacer au centre des leviers de l'économie numérique.

Elle croise bien des constatations déjà faites sur ce blogue ou ailleurs (sur le poids du capital-risque, sur le pouvoir des managers, sur les marchés plurifaces, sur les écosystèmes en concurrence, etc.), mais elle va plus loin en proposant une nouvelle mesure de la valeur. Quelques critiques rapides néanmoins :

  • l'exploitation du travail de l'usager n'a pas commencé avec le numérique. C'est une caractéristique de l'économie des services. Certains, dans le marketing des services, ont même baptisé ce phénomène la "servuction".
  • Il reste un flou sur la notion de marché, même pluriface, qui conduit à surestimer les réussites économiques. Le client principal est l'annonceur, qui n'est qu'à peine évoqué dans le rapport et non l'internaute qui est au moins autant le produit que l'exploité. Il n'est pas sûr, par exemple que Facebook ne soit pas aujourd'hui dans une impasse.
  • de même à part peut-être pour Google qui reste un cas à part, il n'est pas sûr que l'exploitation des données personnelles soit si rentable qu'il est souvent prétendu.
  • Enfin, il serait utile d'intégrer l'Etat dans l'analyse. Les Etats modernes, pour la sécurité, pour la régulation des organisations publiques comme pour le développement de l'Etat-Providence sont les premiers collecteurs des données personnelles. Et l'économie numérique peut être aussi analysée comme la montée d'une concurrence sur ce terrain.

Autres réactions

Voici qques liens d'analyses sur le rapport. Je complèterai au fur et à mesure :

vendredi 04 janvier 2013

L'opérateur Free, la publicité et la neutralité du net

Petite réflexion en passant. La décision d'intégrer une application par défaut dans la dernière version de son modem une application visant à bloquer les publicités a suscité beaucoup de réactions indignées (voir ici).

Je relèverai un argument plutôt ironique. Certains accusent Free de violer la neutralité du réseau en coupant arbitrairement des contenus (la publicité). Mais on pourrait facilement retourner l'argument en se demandant si le principe même de la publicité, confisquant l'attention de l'internaute à son profit ne viole pas, à son tour, la neutralité du réseau.

Il n'est pas sûr que le modèle publicitaire perdure longtemps sur un web "neutre". Le principe y est en effet la liberté laissée à l'internaute de choisir ses applications et ce qu'il veut voir. Qui souhaite voir de la publicité ? C'est d'ailleurs l'analyse de ceux qui prônent une économie de l'intention.

Il est possible que Free dans son bras de fer avec Google, en faisant une large promotion aux logiciels ad-block ait ouvert une boite de Pandore. L'économie du web est encore loin d'avoir trouvé son équilibre.

6 janvier 2013

Pour bien comprendre les enjeux de l'affaire Free (hors question de la pub), Lire :

Lacroix, Dominique. « Jeux de coopération au bazar  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

Lacroix, Dominique. « Stratégies en haute mer  ». Lois des réseaux, décembre 17, 2012.

jeudi 20 décembre 2012

Big Data, mythes et enjeux (V. Peugeot et Télécom Paris Tech)

2012 a été l'année du Big Data et on peut parier sans risque que 2013 ne verra pas s'éteindre le buzz ou peut-être la bulle. En attendant, j'ai retenu deux références significatives ces derniers jours.

La première est une journée complète sur le big data, organisée par Télécom Paris Tech le 6 décembre dernier qui a mis en ligne à cette occasion une série de courtes vidéos des intervenants pointant des questions vives. On y constate que la grande école se positionne clairement sur le thème avec des formations et des chaires de recherche dédiées. Un débat ressort, qui n'a certainement pas fini de rebondir, celui de la place de l'individu face aux possibilités de traçage et les calculs sur les données personnelles.

La seconde référence est une intervention dans une table ronde récente de Docforum à Lyon de Valérie Peugeot, chercheur chez Orange mais aussi très impliquée depuis longtemps dans le mouvement sur les Communs. Ses diapos sont accessibles ici. J'ai retenu celle-ci :

VPeugeot-Docforum-2012.png

V. Peugeot y montre que la thématique suscite des espoirs et peurs dans des champs très différents. Il faut comprendre ici le terme "mythe" dans son plein sens : un récit qui nous permet de penser l'inexplicable, une possible illusion ou un horizon souhaitable. Les huit mythes cités renvoient à des imaginaires différents. L'image de la Pythie est là pour nous rappeler que l'enjeu derrière les mythes est deviner l'avenir.

Les deux questions, auxquelles elle fait allusion, sont :

  1. Comment protéger les données produites par les utilisateurs ?
  2. Comment valoriser les données ?

21-12-1012

Une bonne illustration de ces mythes vue à partir d'une perspective UX Architecture de l'information :

Connecting (Full Film) from Bassett & Partners on Vimeo.

vendredi 30 novembre 2012

Le numérique partagé entre quatre écrans

Business Insider a récemment mis en ligne un diaporama intitulé The Future of Digital plein d'enseignements et bourré de graphiques évocateurs. Il s'agit du point de vue d'économistes libéraux qui vise à répondre à la question : où peut-on faire de l'argent aujourd'hui et surtout demain avec le numérique ? Il peut être mis en parallèle avec celui de Mary Meeker déjà évoqué dans un précédent billet.

Future-of-Digital-Business-Insider-dec-2012.png

Voici les principales leçons que j'en ai tirées :

  1. Seulement 1/3 de la population mondiale est connectée à Internet, mais il s'agit de la partie la plus riche et donc de la plus solvable.
  2. Depuis l'année dernière, les ventes de smartphones ont dépassé celle des ordinateurs et les tablettes font la croissance du marché des ventes d'ordinateurs, tandis que la vente d'ordinateurs personnels stagne.
  3. Le marché US des smartphones est arrivé à maturité, les gains sont à aller chercher sur le marché chinois encore dans l'enfance.
  4. La vente de contenu numérique est en train d'exploser, portée par Itunes, Netflix, Kindle et Zynga.
  5. La télévision fait encore le principal du marché publicitaire (42%), le numérique vient juste derrière (37% dont 23 pour le seul Google).
  6. Les revenus de la pub, numérique compris, dans les journaux américains se sont effondrés et sont maintenant équivalents à ceux des années 50 si l'on tient compte de l'inflation.
  7. Les revenus publicitaires de la TV sont encore en croissance et la pub y est plus présente, mais les comportements des téléspectateurs changent. Et les revenus de la vidéo en ligne décollent.
  8. Facebook n'arrivera probablement pas à concurrencer Google sur la pub, car faire de la pub sur Google, c'est comme faire de la pub dans un magasin, tandis que faire de la pub sur FB c'est comme faire de la pub dans une fête.
  9. L'usage du mobile s'est installé dans la vie quotidienne. Il reprend tous les usages anciens de l'internet plus quelques nouvelles applications comme principalement les jeux et la photo et ceci 24h sur 24 et 7j sur 7.
  10. Pourtant il n'est pas sûr que le marché publicitaire y soit énorme à cause de la petitesse de l'écran. Il passe par l'activité de recherche où Google tient une place écrasante (plus de 95% de la recherche sur mobile). Sur les 5 premières années du média, le marché US de la pub a eu une croissance comparativement beaucoup forte pour la TV ou l'internet en général que sur le mobile.
  11. Apple domine le marché des applications. Les revenus augmentent vite, mais restent encore modestes, car la demande se tourne vers le gratuit. Le freemium est le modèle dominant.
  12. Les jeux sont la principale source de revenus des applications et le "mobile" est devenu une plateforme de jeu.
  13. Sur le mobile (smartphones et tablettes) c'est une course entre deux joueurs : Apple et Android (Google). Mais il y a un mystère : les usagers d'Androïd n'apparaissent pas sur le marché des applications.
  14. Le numérique est maintenant un monde partagé entre 4 écrans : smartphone, tablette, PC et TV.

Un peu + tard

Voir aussi le rapport de Pew Internet qui vient de paraître :

The Best (and Worst) of Mobile Connectivity by Aaron Smith Nov 30, 2012

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