Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 08 mars 2012

Copy party et fin de parenthèse Gutenberg

L'avenir dira si le 7 mars 2012 restera comme une date importante dans l'histoire des bibliothèques françaises, mais ce qui est sûr c'est que la copy party imaginée par Silvère Mercier, Lionel Maurel et Olivier Ertzscheid à la bibliothèque universitaire de La Roche-sur-Yon a été un succès par sa tenue, son déroulement et plus encore par l'écho qu'elle a suscité dans les médias.

Il faut en féliciter les promoteurs et les remercier d'avoir montré par l'exemple et l'action que la parenthèse Gutenberg était bien en train de se refermer et que les bibliothèques, comme elles l'ont toujours fait dans l'histoire, avaient un rôle à jouer dans ce mouvement sans le subir ni s'y laisser enfermer, en laissant croire que l'interprétation étroite des uns du droit de la propriété intellectuelle était l'alpha et l'oméga, ou en courant sans réfléchir derrière les propositions numériques chatoyantes, mais verrouillantes des autres.

Avant l'arrivée de l'imprimerie, les bibliothèques étaient un lieu de conservation et de consultation des documents tout autant qu’un lieu de leur production. La copie était nécessitée par la fragilité des supports qu’il fallait renouveler et par la volonté de diffuser les documents. L'imprimerie à caractères mobiles a externalisé la production des documents et cette fonction a échappé aux bibliothèques qui se sont recentrées alors sur la collecte et la classification de documents dont le nombre explosait et dont la distribution s'éclatait. Puis avec le développement des médias et la montée de l'instruction publique, elles se sont largement ouvertes pour devenir un instrument de promotion sociale et culturelle tournées vers un large public.

Aujourd'hui une nouvelle page de leur histoire est en train de s'écrire. Silvère Mercier, Lionel Maurel et Olivier Ertzscheid en y inscrivant copy party ont suggéré une entrée stimulante qui a le mérite de maintenir la bibliothèque dans sa tradition de média du temps long, du partage, qui retire le document du circuit commercial pour le proposer à ses lecteurs, tout en l'inscrivant dans les développements du numérique à partir de la lecture et non de la diffusion. Ce n'est sûrement pas la seule piste à suivre, mais elle a le mérite supplémentaire de redonner l'initiative aux bibliothécaires. Souhaitons que ces premiers mots soient aussi le départ d'une pensée renouvelée de la profession.

dimanche 15 janvier 2012

Amazon marie bibliothèque et autopublication

Amazon vient de se féliciter du succès de son système de prêts de livres numériques. Pour bien le comprendre, il faut d'abord rappeler le fonctionnement du service KDP Select lancé en décembre dernier. Le Kindle Direct Publishing (KDP) est le service d'autopublication d'Amazon. Extrait du communiqué à destination des auteurs francophones :

Si vous publiez vos livres en exclusivité sur la Boutique Kindle pendant au moins 90 jours, ceux dont vous contrôlez les droits de distribution aux États-Unis sont inclus automatiquement dans le programme de prêt « Kindle Owners’ Lending Library » et peuvent prétendre à une part d’un fond mensuel. Le montant de ce fond pour le mois de décembre 2011 est de 500 000 dollars américains, et le fond total pour l’année 2012 sera d’au moins 6 millions de dollars. Le « Kindle Owners’ Lending Library » est une collection de livres qui s’étend aux membres du programme Prime sur Amazon.com. Ces clients peuvent emprunter gratuitement un livre par mois, sans échéance. (..)

Votre part sera calculée sur la base d’une part du nombre d’emprunts pour tous les livres KDP inscrits au programme. Par exemple, si le fond pour le mois de décembre est de 500 000 Dollars, si votre livre a été emprunté 1 500 fois et si tous les livres participants ont cumulé 100 000 emprunts, vous recevrez pour votre livre 1,5 % (1 500/100 000 = 1,5 %), soit 7 500 Dollars, pour le mois de décembre.

Et maintenant, voilà des extraits du dernier communiqué triomphant d'Amazon sur l'expérience (trad JMS) :

Les clients ont empruntés 295.000 titres de KDP Select dans le simple mois de décembre, et KDP Select a fait monter la collection de la bibliothêque de prêt au-delà de 75.000 titres. Avec le fond de 500.000$, les auteurs de KDP ont reçus 1,70$ par prêt. (..)

KDP Select fait gagner plus d'argent aux auteurs de deux façons. Nous savions que les clients adoraient avoir les titres de KDP Select dans la bibliothèque de prêt du Kindle. Mais, nous avons été surpris de l'accroissement des ventes de ces mêmes titres, comparées à celles du reste du KDP.

Amazon lui-même gagne de l'argent de trois façons : par le pourçentage sur les Kindles vendus, par celui sur les exemplaires supplémentaires de livres vendus, par les inscriptions au programme Prime. Mais nous l'avons vu l'objectif premier d'Amazon est moins le profit immédiat que la construction d'une clientèle captive.

Bertrand Calenge, dans un commentaire récent s'exclamait : C'est sans doute la (prochaine mais déjà actuelle ?) stratégie la plus redoutable d'empiétement sur l'usage du bien commun : on verra peut-être bientôt une société commerciale offrir à une bibliothèque publique la libre disposition de son catalogue... en échange de la collecte par cette société de toutes informations sur le public et ses habitudes de lecture !

En réalité, il n'est même pas sûr qu'Amazon ait encore besoin des bibliothèques publiques pour tirer profit du bien commun. Celui-ci lui sert directement à construire sa clientèle.

Actu du 26 janvier 2012

Voir aussi : La bibliothèque d'Amazon augmenterait les ventes d'ebooks, ActuaLitté 26 janv 2012

mardi 18 octobre 2011

Bibliothèque et architecture de l'information

Voilà une esquisse de Marie Martel sur la bibliothèque comme projet qui entre tout à fait dans la perspective du Master sur l'architecture de l'information que nous sommes en train de monter à l'ENS-Lyon avec la collaboration de Montréal.

Espace-media-Marie-Martel.jpg

Cliquer sur l'image pour l'animation.

Actu 21 novembre 2011

À compléter avec cette présentation de Vincent Audette-Chapdelaine.

mercredi 11 mai 2011

Économie des bibliothèques

Avec l'autorisation des éditeurs, j'ai déposé sur les archives ouvertes de l'EBSI la version française non encore révisée d'un chapitre sur l'économie des bibliothèques à paraître en anglais dans Handbook on the Economics of Cultural Heritage, Ilde Rizzo & Anna Mignosa (éd.). Londres : Elgar Publishing.

L’incommensurable économie des bibliothèques

Résumé :

Le modèle de la bibliothèque, très ancien, s’est adapté aux évolutions des sociétés démontrant sa souplesse et sa robustesse. Il s’appuie sur un écosystème fondé sur le partage et comprend deux moments, celui de la constitution d’une collection et celui de sa mise en accès et définit un écosystème autonome. Récemment les bibliothécaires ont développé des études pour mesurer le retour sur investissement de leurs services. Malgré l’intérêt de ces calculs, la valeur ajoutée originale de la bibliothèque est difficile à appréhender précisément. Elle s’appuie selon les contextes sur la mutualisation ou sur la capacité à trouver rapidement des informations inattendues et celle de conserver des informations potentiellement importantes. Le modèle et sa valeur peuvent s’interpréter comme mémoire additionnelle d’un individu, capital informationnel d’une organisation, ou empreinte d’une civilisation. Le numérique ébranle la bibliothèque, mais chaque média émergent a obligé celle-ci à se repositionner. Inversement, la bibliothèque a été une des premières sources d’inspiration pour le web dont certains acteurs ont réussi, aujourd’hui, à faire de l’exploitation son modèle une activité très profitable.

Accessible ici

lundi 18 avril 2011

La bibliothèque, média du temps long

Robert Darnton vient de publier un nouvel article dans lequel il dénonce cinq mythes au sujet de l'âge de l'information. Voici la traduction du quatrième :

«Les bibliothèques sont périmées». Partout dans le pays (USA) les bibliothécaires signalent qu'ils n'ont jamais eu autant de public. À Harvard, notre salle de lecture est pleine. Les gens s'entassent dans les 85 antennes du réseau public de bibliothèques de New-York. Les bibliothèques fournissent comme toujours des livres, des vidéos et d'autres documents mais elles remplissent aussi d'autres fonctions : l'accès à l'information pour les petites entreprises, l'aide aux devoirs et autres activités après l'école pour les enfants, les informations pour les offres d'emploi pour les chômeurs (la disparition des petites annonces d'emploi dans les journaux imprimés ont rendu l'accès en ligne par la bibliothèque crucial pour les chômeurs). Les bibliothécaires répondent aux besoins de leurs usagers de nombreuses façons inédites jusqu'ici, par exemple en les guidant dans la jungle du cyberespace jusqu'aux matériaux numériques pertinents et fiables. Les bibliothèques n'ont jamais été des entrepôts de livres. Tout en continuant à fournir des livres, elles seront à l'avenir des centres nerveux pour la communication de l'information numérique aussi bien à l'échelle du quartier que sur les campus universitaires.

Cela m'a rappelé un chapitre sur l'économie des bibliothèques que j'ai écris pour un manuel à paraître cet automne sur l'économie du patrimoine. Voici un cours extrait du début :

«Si l’histoire des bibliothèques ne se confond pas avec celle de l’humanité, elle est néanmoins très longue, bien plus longue que celle des médias classiques, parallèle à celle de l’accumulation et de la transmission des connaissances depuis qu’elles sont consignées sur un support grâce à l’écriture. On trouve les premières traces de bibliothèques dans l’Antiquité dès le début de la construction des civilisations et parallèle à celle des empires en Assyrie, en Égypte, en Grèce, en Chine. Chaque fois, elles furent un lieu de conservation des documents tout autant qu’un lieu de leur production, par la copie des exemplaires, nécessitée par la fragilité des supports qu’il fallait renouveler, et par la volonté de diffuser les documents.

Beaucoup plus tard vers les 12e et 13e siècles pour la Corée et la Chine et le milieu du 15e siècle pour l’Europe, l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles a entraîné l’externalisation de la reproduction matérielle des documents qui a quitté alors le giron des bibliothèques pour devenir une des premières industries des temps modernes. Une activité économiquement autonome de production et diffusion des livres s’est organisée progressivement à partir tout d’abord des imprimeurs-libraires. Puis vers la fin du 18e siècle, l’économie commerciale du livre s’est construite autour de la figure de l’éditeur telle que nous la connaissons aujourd’hui (Mollier, 2003).

L’éditeur a pris progressivement une place dominante dans le processus de production-diffusion de l’objet livre, et les bibliothèques ont alors perdu leur monopole sur l’ensemble de la filière. La production intellectuelle du livre et des connaissances en général n’a pas pour autant échappé complètement aux bibliothèques qui sont restées un lieu familier pour les lettrés. Écrivains, professeurs, chercheurs, étudiants les fréquentent pour préparer leurs travaux et construire leurs œuvres.

Par la suite, l’émergence de nouveaux médias et de nouvelles indus-tries culturelles, la presse populaire au 19e siècle, les disques et la radio au début du 20e, la télévision et la vidéo venant après le cinéma ont élargi l’éventail de l’information et de la distraction pour le public. La place du livre s’est relativisée, mais chaque fois que cela était possible les bibliothèques ont intégré les nouveaux supports dans leurs collections sans modifier leur modèle, ni réduire leur rôle. Parallèlement au développement explosif d’autres médias, l’édition de livres imprimés d’abord, puis la presse, et ensuite la radio ou la télévision, la bibliothèque a bien maintenu son organisation, l’a développée par touches successives, a continué de la perfectionner, a accompagné et parfois devancé la gestion et la diffusion des connaissances dans les sociétés. Il faut ici faire une distinction entre les médias d’information enregistrées comme l’édition en général qui manipule des supports (livre, presse, disques) et les médias de communication qui distribuent du signal (radio, télévision). La production des premiers est intégrée directement dans les bibliothèques, celle des seconds ne peut l’être que dans la mesure où un enregistrement est effectué. Aujourd’hui le web qui mélange les deux modalités pose des questions inédites au modèle de la bibliothèque. L’évolution des bibliothèques, comme celle des centres d’archives et les musées, est en réalité parallèle à celle des sociétés et de leur rapport aux connaissances enregistrées, participant à la croissance économique. Certains (Hedstrom & King, 2006) parlent à leurs sujets d’ « infrastructures épistémiques » (Epistemics Infrastuctures), c’est-à-dire d’institutions facilitant l’organisation des connaissances.

Dans une société où les connaissances circulent de plus en plus vite, cette force tranquille a un avantage. Média le plus ancien, c’est aussi celui où l’on peut s’abstraire du cycle trop rapide des médias modernes qui tend à écraser les informations par leur renouvellement et à perdre l’attention du lecteur dans une surabondance. Le flot des médias contemporains est trop puissant, trop abondant pour autoriser un filtrage efficace. On va aussi à la bibliothèque pour y retrouver dans le calme des documents que les autres médias détruisent ou noient dans le renouvellement insatiable de leur production ou on utilise les services d’un bibliothécaire ou d’un documentaliste pour retrouver les informations utiles perdues dans le chaos général. Ainsi la bibliothèque est-elle le média du temps long s’adaptant à l’évolution des sociétés et tempérant la précipitation des médias plus jeunes, plus tempétueux et plus éphémères. Cette qualité, loin de rendre son économie obsolète est au contraire aujourd’hui un levier sur lequel la bibliothèque peut s’appuyer pour s’adapter aux défis nouveaux du numérique. »

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