Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Recherche - web média

vendredi 04 août 2006

Google et Baidu, monopole, concurrence et modèle

Inutile d'en rajouter sur le cercle économique vertueux dans lequel s'est installé Google. Il ne manque pas de Blogs pour en repérer les moindres symptômes. Pour s'en tenir aux français, je dois rendre hommage à Affordance, Adscriptor, media & tech, ou encore Abondance, qui nourrissent abondamment mes réflexions.

Juste deux demarques du dernier pour amorcer le questionnement de ce billet. Olivier Andrieu a fait une projection, artificielle mais impressionnante, à partir des données fournies régulièrement par le baromètre du Xiti

Il s'agit du trafic généré par les outils de recherche sur le Web francophone. Ainsi, selon O. Andrieu, si Google poursuivait la croissance amorcée l'année dernière, il atteindrait le monopole de la recherche sur l'Internet en francophonie en octobre de l'année prochaine.. soit demain. Conséquence inéluctable, l'auteur dans son dernier billet cite déjà sept grands noms oubliés de l'histoire pourtant récente du domaine. L'actualité peut nous rendre pessimiste sur quelques autres..

Mais ce qui est valable dans le monde francophone, l'est moins dans le monde anglophone où Google domine, mais n'écrase pas encore, et surtout ne l'est pas du tout en Chine.

Rappelons pour commencer que la croissance de l'Internet en Chine est à l'image de celle du pays, explosive. Selon le China Internet Network Information Center (CNNIC), au 30 juin 2006 les internautes chinois ayant navigué au moins une heure par semaine étaient 123 millions (contre 2,25 en décembre 2000, date des premières statistiques).

Le CNNIC a réalisé une intéressante enquète sur la répartition de la recherche en ligne (diapos) à Pékin, Shanghai et Guangzhou. Voici les résultats pour Pékin :

Baidu, moteur chinois monté sur le modèle de Google par de jeunes entrepreneurs ayant étudié aux USA, arrive largement en tête. L'ordre se confirme, de façon légèrement moins affirmée, pour les deux autres villes.

Les résultats financiers de Baidu (communiqué, rapports complets), même s'ils sont (encore) beaucoup plus modestes, n'ont rien à envier en terme de croissance à ceux de Google. Pour le deuxième trimestre de 2006, le chiffre d'affaires a augmenté de 174,9% par rapport à la même époque l'année dernière (24 millions de $), et le bénéfice de 385,2% (7,3 millions) !

L'enquête du CNNIC a affiné l'analyse. Les principaux résultats montrent que le téléchargement de MP3 est le principal facteur du succès de Baidu. Les principaux utilisateurs de Baidu sont étudiants, tout spécialement de premier cycle comme le montre cette autre diapo :

L'échec relatif de Google en Chine peut être attribué, selon des analystes, à la popularité de Baidu dans la « génération du cool » (generation of cool), un positionnement que ne renierait pas une firme californienne !

Tirons déjà deux leçons de ces informations :

1) Google et Baidu, au delà de leur concurrence, sont organisés selon la même structure, le même type d'offres, le même modèle d'affaires. On s'en convaincra facilement en consultant sa page Produits de Baidu. Ainsi, il semble que se confirmer que ce qui se déroule sous nos yeux est bien la naissance d'un nouveau modèle de média et non simplement l'histoire particulière d'une firme, si extraordinaire soit-elle. Nous trouvons en Chine un duopole, en francophonie un monopole et en anglophonie une firme dominante et quelques challengers, structure mutatis mutandis pas si éloignée de la relation de télévision et territoire. Ainsi, parmi d'autres dimensions qu'il faudrait mieux étudier, les tentatives de contrôle de l'État chinois ou celles de l'État américain, parfois aussi assez hypocrites, ou encore la réaction plus épidermique de J.-N. Jeanneney, tout comme les réactions qu'elles ont suscitées, doivent être analysées à cette aune. Aucun État ne peut se désintéresser du développement des médias sur son territoire.

2) Pour les moteurs, la structure de la langue, et surtout celle de l'écriture sont déterminantes. La vraie muraille de Chine c'est son écriture, qui unifie le pays et le protège des influences étrangères. Citons la page de présentation de Baidu :

Baidu chose a poetic Chinese name because it wants the world to remember its heritage. As a native speaker of the Chinese language and a talented engineer, Baidu focuses on what it knows best - Chinese language search. Applying avant-garde technology to the world's most ancient and complex language is as challenging as it is exciting. At least people here at Baidu think so. As having diligently disclosed in the Prospectus of our recent Initial Public Offering, we believe there are at least 38 ways of saying "I" in Chinese. It is important that we master all the ways of addressing oneself in Chinese because our users depend on us to address every one of their daily queries. And trust us, pin pointing queries in the Chinese language is an art rather than a science.

Les moteurs étant construits sur le calcul appliqué à la langue, il est naturel que cette dimension soit première. Mais la remarque a d'importantes conséquences économiques. Les performances de son algorithme et surtout sa puissance de calcul ont donné à Google un avantage concurrentiel dans tous les territoires où l'alphabet romain et la syntaxe langagière ne sont pas trop différents de l'anglais. Mieux, la taille des marchés non anglophones, si elle est trop petite, rend difficile le développement d'une concurrence. C'est sans doute la raison principale de son monopole sur la francophonie. On peut en déduire aussi, compte tenu de l'ampleur des populations concernées, qu'il serait envisageable de voir se développer quelques challengers sur le bassin hispanique ou lusophone (comme il en persiste en anglophonie) et, plus vraisemblablement, un concurrent dans le monde arabe ou du côté de l'Inde.

vendredi 30 juin 2006

Web : flot ou édition ?

La Tribune commente le récent jugement qui condamne VirginMega au profit de FranceTélécom.

La Tribune - édition électronique du 30/06/06 à 8:36, chronique : VirginMega, France Telecom, Warner et les pirates par Isabelle Repiton

Les faits :

FT Télécom a acheté à Warner Music à prix d'or l'exclusivité du nouveau single de Madonna Hung Up pendant son lancement, soit une semaine en octobre 2006, pour le distribuer notamment via son service Orange de téléphones portables. VirginMega l'a proposé sur son site officiel de ventes en ligne.

L'amende : 500.000 Euros pour FT, 100.000 pour Warner (+80.000 de frais de justice) .

A 99 centimes le titre, dont moins de la moitié de marge, c'est plus d'un million de singles de Madonna qui devraient avoir été téléchargés sur Virginmega.fr, du 18 au 23 octobre 2005, pour compenser la pénalité... Sans compter les 100.000 euros dus à Warner Music.

Conclusion de la journaliste :

Simple accident de parcours dans une transition difficile mais certaine, ou signe avant-coureur d'une débâcle des acteurs traditionnels ? Comme l'illustre le cas Virgin/Madonna, l'issue de la partie dépend fortement du jeu des détenteurs de droits. Soit ils favorisent une exposition aussi large que possible de leurs contenus, sur tous les réseaux et développent ainsi le marché. C'est ce que plaide Virgin. Soit ils privilégient les exclusivités au prix fort, avec un bénéfice immédiat à court terme. Pour le long terme, ils aviseront, si les nouveaux acheteurs en faisant leur compte et se posent la question de la rentabilité de ce genre de coup.

On pourra sourire de l'inversion des rôles ou dénoncer l'hypocrisie après les polémiques sur la loi DAVSI. Mais au-delà du juridique, l'inversion n'est pas si évidente. FT a utilisé Madonna comme pourrait le faire la télévision, comme un produit d'appel pour ses services ou programmes. La question économique est plutôt de savoir si le Web, en particulier quand il passe par les téléphones portables, relèvera d'une logique de flot ou d'une logique éditoriale. Sans doute les détenteurs de droits détiennent une part de la réponse, mais lequel résisterait à une offre d'exclusivité payée au prix fort ?

jeudi 29 juin 2006

Biens ou services gratuits

Ce billet m'a été inspiré par les réflexions de Tristan Nitot sur la gratuité des logiciels libres, il me permet de prolonger une réflexion démarrée il y a fort longtemps ( v. par ex ici).

Une des différences fondamentales pour les économistes entre un bien et un service tient à ce que la fabrication du premier se fait indépendamment de la relation avec le consommateur, tandis que celle du second se fait toujours en partie en interaction avec ce dernier. On achète un "bien" qui est un produit fini, et l'on utilisera à notre guise. Quand on achète un service, le "produit" n'est pas fini : en consommant le service nous contribuons à le produire. Sa production n'est pas entièrement détachée de sa consommation.

Maintenant, croisons cette remarque avec celles de T. Nitot sur la gratuité et en nous focalisant sur l'objet qui nous intéresse dans ce blog : l'économie du document.

Un document, dans sa version finale, est un bien, un objet, matériel ou immatériel, qui a, de plus, la vertu ou le défaut d'avoir les caractéristiques d'un "bien public", c'est à dire qu'il est infiniment échangeable ; d'où les discussions et réflexions sur la propriété intellectuelle, avec par exemple, les propositions d'économistes sur la licence globale. C'est ainsi que la question de la gratuité se pose.

À partir du moment où on ne peut plus réaliser ce bien sur un marché, c'est à dire le vendre pour qu'il soit consommé par ailleurs, il faut trouver le moyen de rémunérer sa production ou l'activité qu'il génère, faute de quoi l'ensemble s'assêchera rapidement. Toute une série de mécanismes existent en amont (construction d'une réputation rémunérée par ailleurs, soutien à la création, produits-joints, etc.), nous n'en parlons pas ici pour nous focaliser sur la relation avec le consommateur.

La solution à ce problème a été trouvée il y a longtemps, mais elle a fait récemment avec le Web un pas décisif. Il s'agit de déplacer la réalisation de la valeur du bien lui-même à sa consommation en jouant sur les caractéristiques comportementales de celle-ci. En effet, lorsque nous consommons un bien informationnel (nous lisons, nous écoutons, nous regardons, etc.), nous focalisons notre attention sur un message qui est lui-même une injonction à l'action. Une lecture modifie notre comportement.

Les premiers à en tirer les conséquences économiques en France sont Émile de Girardin en lançant le premier journal populaire en 1836, La Presse, et Moïse Millaud en 1863 avec Le Petit Journal, des lancements comparables ont lieu à la même époque en Grande Bretagne et aux USA (on trouvera un bon résumé de l'histoire de la Presse, inspiré du livre de F. Balle Médias et Sociétés ici). L'annonce doit payer le journal. La publicité oriente peu ou prou notre consommation et des annonceurs sont prêts à payer pour notre attention captée par les journaux. La distribution des journaux gratuits ne fait que pousser à l'extrême cette option. Mais dans celle-ci, la relation économique est toujours celle de la consommation d'un bien, même si par divers moyens on cherche à fidéliser le lecteur pour capter son attention.

Avec la radio-télévision, un pas supplémentaire est fait dans la direction du service : le produit échappe au téléspectateur qui n'est plus maître de sa consommation, il est enchaîné à une grille de programme temporelle qui cherche à coller au plus près à sa disponibilité. D'où la fameuse phrase de P. Le Lay mille fois citée sur le temps de cerveau disponible. Le prix à payer pour le responsable de la chaîne est la gratuité pour le spectateur.

Le Web constitue sans doute la troisième période de cette « servicialisation » de la consommation d'informations. D'un côté, il rend la main à l'internaute qui reprend la maîtrise de son temps : il navigue sans contrainte ; de l'autre il permet d'asservir son attention par une connaissance de plus en plus fine de ses comportements informationnels (voir à ce sujet le billet d'O. Ertzscheid). Dès lors, on comprend bien les stratégies de captation des internautes : il est préférable que leur navigation passe par les machines que l'on contrôle, on aura ainsi une relation de coconstruction du service que l'on pourra tenter d'orienter à son profit. D'où une offre pléthorique de services gratuits de la part d'entreprises on ne peut plus intéressées. Il serait tout à fait trompeur dans ce contexte d'assimiler liberté et gratuité.

Pour résumer d'une phrase lapidaire ce billet, je pourrais conclure ainsi : « La solution marchande du paradoxe de la gratuité est de transformer le bien informationnel en service ».

vendredi 23 juin 2006

Wikipédia et les historiens

Les analyses, débats et polémiques autour de l'encyclopedie en ligne Wikipédia sont très nombreuses et souvent passionnées. On en trouvera une bonne synthèse dans le dossier de la cellule de veille scientifique et technologique de l'INRP, réalisé en mars 2006. Depuis l'excitation n'est pas retombée. Elle ne retombera pas rapidement dans la mesure où le modèle s'est clairement imposé (sa réussite en terme de contenu et d'audience est spectaculaire), sauf dans sa dimension économique. Cette lacune laisse présager encore bien des évolutions et des discussions.

De ce débat public, je relève deux tendances :

- du côté de Wikipédia, la mise en place progressive et délicate d'un système de contrôle et de filtrage qui préserve les apports de l'ouverture. Rien de plus logique, nous sommes dans un processus éditorial. Mais sa richesse, à la fois en terme d'image de marque et en terme d'efficacité, repose sur l'apport en écriture et expertise des internautes. Le défi pour Wikipédia est d'organiser ce filtrage et à terme de rémunérer au moins une part du travail de ses contributeurs sans casser le bénévolat.

- du côté de ses détracteurs, les arguments qui visent justement ces carences éditoriales cachent parfois mal des arrières-pensées qui relèvent du dénigrement d'un concurrent. La concurrence se tient à deux niveaux : celui du marché de la réputation (les experts patentés), celui de l'édition (les médias et les encyclopédies).

Jusqu'à maintenant, Wikipédia est financé par des fondations. Ce type de budget le protège, mais il est fragile. Il est protégé car il préserve son indépendance et lui permet de garder une orientation tournée vers l'intérêt général. Il est fragile car il est soumis au bon vouloir et aux ressources des donateurs. Ce financement et la vocation de Wikipédia ne sont pas sans rappeler une autre institution : l'université.

Une nouvelle pièce, repérée par if:book, vient alimenter utilement la réflexion. Il s'agit d'un long article d'un universitaire historien, Roy Rosenzweig : Can History be Open Source? Wikipedia and the Future of the Past.

Illustrant les tendances rappelées plus haut, l'article mérite qu'on s'y arrête. En effet, il illustre très clairement les relations et les contradictions entre la construction du savoir académique et celle du savoir "wikipédien", y compris dans ses aspects économiques, dans une discipline concernée au premier chef : l'histoire. L'article, après une présentation de Wikipédia, fait une comparaison nuancée et précise entre plusieurs sources des historiens. Cette citation en résume bien, je crois, l'esprit général :

"If the unpaid amateurs at Wikipedia have managed to outstrip an expensively produced reference work such as Encarta and provide a surprisingly comprehensive and largely accurate portrait of major and minor figures in U.S. history, professional historians need not fear that Wikipedians will quickly put them out of business. Good historical writing requires not just factual accuracy but also a command of the scholarly literature, persuasive analysis and interpretations, and clear and engaging prose. By those measures, American National Biography Online easily outdistances Wikipedia."

La dernière partie de l'article, cherche à tirer les leçons pour les historiens du développement de l'encyclopédie en ligne. Voici celles qui me paraissent alimenter la thématique de ce blog :

La première leçon est le succès manifeste de Wikipédia chez les étudiants lié à l'accessibilité des données. L'auteur en tire une conclusion économique radicale :

"If historians believe that what is available free on the Web is low quality, then we have a responsibility to make better information sources available online. Why are so many of our scholarly journals locked away behind subscription gates? What about American National Biography Online—written by professional historians, sponsored by our scholarly societies, and supported by millions of dollars in foundation and government grants? Why is it available only to libraries that often pay thousands of dollars per year rather than to everyone on the Web as Wikipedia is? Shouldn’t professional historians join in the massive democratization of access to knowledge reflected by Wikipedia and the Web in general?55 American National Biography Online may be a significantly better historical resource than Wikipedia, but its impact is much smaller because it is available to so few people."

La seconde leçon concerne l'innovation d'un système de révision ouvert, à la fois proche de la révision par les pairs académique, mais ouvert et peu compatible avec ce dernier, par le temps à y consacrer, le nombre d'intéractions de qualité variable et les critères de sélection. Il semble que les historiens qui participaient au processus au démarrage l'aient abandonné.

La troisième leçon est l'impressionnante armée de bénévoles participants au processus, autorisant une récolte de données hors de la portée des forces limitées du monde académique. L'auteur compare ce mouvement à la "légion des généalogistes" amateurs, bien connue des historiens.

Enfin, il conclut sur la différence entre le modèle de Wikipédia et celui de la construction de la science basée sur la controverse, y compris dans son économie (fonds de recherche).

mercredi 14 juin 2006

Le paradoxe de Roger

Pour faire branché aujourd'hui, il faut dire que le Web 2.0 est une «conversation». On signifie par là qu'il ne s'agit plus d'un média de masse comme les journaux ou la radio-télévision où un émetteur s'adresse à une multitude de récepteurs passifs, mais de systèmes permettant une participation active simple des lecteurs.

On oublie, alors, que les médias de masse à leur origine étaient des «lettres» ou des «émetteurs-récepteurs» et qu'inversement nombreux sont les symptômes d'une reconstitution de gatekeepers au sein du dit Web 2.0 dans une évolution comparable de la communication flottante.

Mais, il me semble que l'essentiel est ailleurs, il y a bien une différence radicale avec la période précédente qui pourrait s'énoncer comme un paradoxe, appelons-le «le paradoxe de Roger», car il m'a été inspiré par le Roger 3 et les discussions sur la liste du RTP-DOC :

Le Web favorise conjointement deux mouvements opposés : le développement d'échanges spontanés (conversations) et leur fixation sur un support public, pérenne et documenté.

Autrement dit, le Web transforme automatiquement ce qui relevait de l'intime et de l'éphémère en document ou proto-document. Ainsi la rupture platonicienne entre la parole et l'écrit, qui avait déjà été passablement assouplie par l'enregistrement du son et le téléphone, est une nouvelle fois déplacée.

Il me semble que ce paradoxe éclaire, avec celui de Muet-Curien (v.p.37), bien des développements actuels et des hésitations dans les analyses et stratégies.

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