Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 22 mars 2012

L'inversion du rapport au savoir à l'école

A lire et à faire lire absolument pour comprendre l'inversion du rapport au savoir sur le Web dès le lycée :

Comment j'ai pourri le web, 21 mars 2012, la vie moderne.

25-03-2012

Pour un contrepoint parmi d'autres :

Pourritures pédagogiques, Contrebande, 23 mars 2012.

26-03-2012

Petite remarque : l'écho qu'a rencontré cette histoire et les débats passionnés qu'elle a susités soulignent le hiatus qui s'est installé entre les "penseurs de l'école" et les "penseurs du web", souvent aussi péremptoires les uns que les autres et sans beaucoup d'écoute. Peut-être qu'un peu de modestie serait bienvenue.

L'école doit être un lieu d'émancipation où il est important d'apprendre aux élèves à penser par eux-mêmes et à citer leurs sources. L'erreur serait de croire que le Web pourrait la remplacer. Mais le web peut être très utile pour favoriser cette émancipation, il est même incontournable comme lieu principal aujourd'hui de récolte des informations, à condition de comprendre comment le savoir s'y construit. Et il s'y construit de façon sensiblement différente du savoir traditionnellement enseigné à l'école.

C'est pourquoi j'ai apprécié cette petite expérience.

mardi 20 mars 2012

Le pouvoir des ingénieurs-managers

Alors que Apple s'apprête à distribuer des dividendes à ses actionnaires (Wsj) pour la première fois depuis 1995, et que Facebook affole Wall Street par son entrée en bourse avec une capitalisation qui devrait frôler le 100 Mds de $ (Bw), on pourrait penser qu'ici comme ailleurs les marchés financiers ont pris le pouvoir et que les spéculateurs décident de l'avenir du néodocument.

Mais en réalité la situation est plutôt inverse. Les ingénieurs-managers ont le pouvoir et utilisent le capital financier pour le consolider. La recherche de profit est essentielle, et sans doute l'enrichissement personnel, mais elle passe par de l'investissement tout particulièrement en recherche-développement et en croissance externe. Cette caractéristique tranche avec le reste de l'économie. Ici, on ne ménage pas la bourse () et ce n'est peut-être pas pour rien dans le succès de ces firmes.

Regardons les chiffres de nos trois champions : Apple, Google et Facebook.

Apple-Google-FB-Capbourse.png Apple-Google-FB-Capbourse-Chiffres.jpg

Les chiffres d'affaires et bénéfices correspondent à l'année fiscale 2011 dont la période peut être différente d'une firme à l'autre selon la date de cloture des comptes. La capitalisation boursière de Apple et Google a été relevée le 19 mars 2012. Apple profite évidemment de son annonce de l'octroi de dividendes. Celle de Facebook n'est qu'une estimation puisque l'entrée en bourse n'est pas encore effective.

Le rapport entre la capitalisation boursière et le chiffre d'affaires (c'est-à-dire virtuellement en combien d'années une firme pourrait s'acheter elle-même) est de 5,15 pour Apple, 5,67 pour Google et... 27 pour Facebook. Par comparaison, EXXon Mobile, longtemps considérée comme la firme la plus riche du monde, a eu un chiffre d'affaires en 2011 de 486,4 Mds de $ (Wkp), mais sa capitalisation boursière n'est "que" de 410 Mds aujourd'hui, pour un rapport donc de 0,8.

Apple distribue des dividendes à ses actionnaires, c'est le moins qu'elle puisse faire, compte tenu de son insolente réussite. Dans le même temps la firme annonce qu'elle va racheter une part du capital, notamment celui détenu par ses employés. Ainsi, il s'agit aussi pour Apple de donner une prime à ces derniers en évitant la dispersion des actions. Google n'a jamais distribué de dividendes et Facebook n'est pas près de le faire.

Tout se passe comme si les boursiers, fascinés par la croissance de ces firmes en revenu (Apple, Google) ou en simple activité (Facebook), étaient les serviteurs des ingénieurs-managers qui les utilisaient à la fois pour la gestion de leurs ressources humaines (stock-options) ou pour la croissance externe (rachat de firmes par échange d'actions) sans contrepartie, sinon celle de la pure spéculation. C'est un jeu risqué pour les financiers. Inversement en cas d'éclatement de la bulle, il n'est même pas sûr que les ingénieurs perdent beaucoup.

27-03-2012

Voir aussi :

« Here’s the Number That Matters in Facebook’s IPO Filing - Technology - The Atlantic », /.

4-04-2012

Les start-ups ont-elle intérêt à entrer en Bourse ? INAGlobal.

qui cite et commente :

«For High Tech Companies, Going Public Sucks ». WIRED.

10-04-2011

Sur le salaire de Tim Cook, pdg d'Apple, voir ici.

06-05-2012

« L’introduction de Facebook, un jackpot pour son fondateur », Le Figaro, 3 mai 2012.

03-06-2012

Excellent :

Choc des cultures entre Wall Street et la Silicon Valley, LE MONDE | 31.05.2012

Par Augustin Landier, professeur à l'Ecole d'économie de Toulouse

21-08-2012__

« Transcript: Schmidt and Thiel smackdown - Fortune Tech ».

« Start-ups : la fin de la Silicon Valley ? » La tribune.

vendredi 16 mars 2012

Le sens commun lu par Google

Google vient d'annoncer un important changement dans l'utilisation de ses algorithmes à l'issu notamment du rachat récent de la firme Metaweb (Wsj repéré par Abondance). Il s'agit pour certaines questions simples de donner directement la réponse en haut de la page, plutôt qu'une liste de liens y conduisant.

Extraits de l'article du Wsj qui reprend la présentation d'Amit Singhal, un des responsables du moteur (trad JMS) :

Le moteur s'approchera plus de "comment les hommes comprennent le monde" a dit M Singhal, remarquant que pour de nombreuses recherches aujourd'hui "nous croisons les doigts en espérant qu'il y ait bien une page où se trouve notre réponse." (..)

Selon ce changement, quelqu'un qui cherche "Lac Tahoe" verra les principaux "attributs" connus du moteur sur le lac, comme la localisation, l'altitude, la température moyenne ou sa salinité. Aujourd'hui, ceux qui cherchent "lac Tahoe" ne trouvent que des liens vers le site Web des visites, ses rubriques Wikipédia et un lien sur une carte.

Pour une question plus complexe comme : "quels sont les 10 plus grands lacs de la Californie ?", Google donnera la réponse plutôt que des liens vers d'autres sites. (..)

Par exemple, des gens qui cherchent un auteur particulier comme Ernest Hemingway pourront trouver sous le nouveau système une liste des livres de l'auteur qu'ils pourront feuilleter et des pages d'information sur d'autres auteurs ou livres pertinents, selon une personne au courant des plans de la firme. On peut supposer que Google proposera aussi d'acheter des livres. (..)

Quelqu'un de bien informé a dit que ce changement vers une recherche sémantique pourrait toucher les résultats de recherche de 10 à 20% de toutes les requêtes, soit des dizaines de milliards par mois. (..)

M Singhal a dit que Google et l'équipe du Metaweb, qui comprend aujourd'hui environ 50 ingénieurs, ont augmenté la taille de leur index à plus de 200 millions d'entités, en partie grâce au développement d'algorithmes d'extraction ou des formules mathématiques capables d'organiser les données disséminées sur le Web. Les organisations et agences gouvernementales ont été aussi approchées pour l'accès à leurs bases de données, y compris le CIA World Factbook, qui hébergent des informations encyclopédiques actualisées sur tous les pays du monde.

Une étape supplémentaire s'ouvre donc dans l'industrie de la lecture, la priorité mise par Google sur la deuxième dimension du document, le lu, proche des efforts du Web de données. De plus en plus, Google et Wikipédia deviennent complémentaires dans la construction d'un "sens commun" à partir des multiples documents disponibles. Il faut entendre ici sens commun dans toutes ses acceptions et il faudrait des études plus sérieuses que celles que j'ai consultées jusqu'ici à propos des conséquences de cette évolution globale du "lu" sur notre rapport au savoir, sur "comment les hommes comprennent le monde ?". Est-il raisonnable de laisser la réponse à cette question aux aléas de la stratégie d'une firme commerciale ?

mercredi 14 mars 2012

Le document à l'Académie (dictionnaire)

Mon collègue de l'ENS-Lyon, Jean-Philippe Magué (merci à lui), vient d'attirer mon attention sur l'évolution de la définition du mot document dans les différentes éditions du dictionnaire de l'Académie française depuis l'origine. Voilà le résultat qu'il a compilé :

  • 1ère édition (1694) : Enseignement. Vieux Documents. anciens documents. titres & documents. Ce mot vieillit.
  • 2ème édition (1718) : Terme de pratique. titres, preuves par escrit. enseignement. Vieux documents. anciens documents. titres et documents.
  • 3ème édition (1740) : Terme de Pratique. Titres, preuves par écrit, enseignement. Vieux Documens. anciens documens. titres & documens.
  • 4ème édition (1762) : Terme de Pratique. Titres, preuves par écrit, enseignement. Vieux documens. Anciens documens. Titres & documens.
  • 5ème édition (1798) : Terme de Pratique. Titres, preuves par écrit, enseignement. Vieux documens. Anciens documens. Titres & documens.
  • 6ème édition (1835) : Terme de Pratique. Titres, preuves par écrit, renseignement. Vieux documents. Anciens documents. Titres & documents. Un document précieux. Recueillir les documents qui peuvent servir à la composition d'une histoire.
  • 7ème édition (1878) : Titres, preuves par écrit, renseignement. Vieux documents. Anciens documents. Titres et documents. Un document précieux. Recueillir les documents qui peuvent servir à la composition d'une histoire.
  • 8ème édition (1932) : Titre, pièce écrite qui sert de preuve ou de renseignement. Titres et documents. Un document précieux. Réunir des documents en vue d'un travail, d'un livre d'histoire.
  • 9ème édition (1992) : XIIIe siècle. Emprunté du latin documentum, « exemple, modèle », « enseignement, ce qui sert à instruire », puis « acte écrit qui sert de témoignage, preuve ».
    • 1. Écrit ou, par ext., tout objet pouvant apporter un renseignement, établir ou infirmer un fait. Réunir des documents en vue d'un exposé. Document original. Document officiel. Document administratif. Documents photographiques. Ce sont là de précieux documents. Classer des documents. DROIT. Écrit ou objet susceptible de contribuer à établir la vérité au cours d'une instruction judiciaire ou d'un procès. Voici le dossier avec tous les documents. Des documents accablants. Un document établissant l'innocence de l'inculpé.
    • 2. COMMERCE. Pièce, titre accompagnant une marchandise en cours de transport et permettant son identification.

(On trouvera tous les liens sur Wikipédia. Pour la 2ème édition, seule le tome 2 est numérisé pour une raison que j'ignore. Si un des lecteurs de la BNF peut jeter un oeil sur la micro-fiche et compléter en commentaire... Complété, cf. commentaire)

Nos immortels ont écrit ainsi une petite histoire du mot qui vient compléter celle déjà notée. On constate qu'au 17ème siècle ils étaient prêts à l'enterrer, mais qu'il résiste. Ce n'est qu'à partir du 19ème que sa définition commence à s'élargir, pour brutalement prendre une vraie importance dans la dernière édition.

Et, consécration !, aujourd'hui le dictionnaire lui-même est devenu officiellement document puisque La matière du quatrième tome est publiée en fascicules dans les « Documents administratifs » du Journal officiel, au fur et à mesure de l'avancement des travaux. (ici).

La prégnance récente de la notion est ainsi confirmée ainsi que son importance actuelle. Le document est devenu essentiel à la régulation de nos sociétés. Il paraît alors difficile d'imaginer qu'il se dilue dans un Web qui ne serait plus que de données.

jeudi 08 mars 2012

Copy party et fin de parenthèse Gutenberg

L'avenir dira si le 7 mars 2012 restera comme une date importante dans l'histoire des bibliothèques françaises, mais ce qui est sûr c'est que la copy party imaginée par Silvère Mercier, Lionel Maurel et Olivier Ertzscheid à la bibliothèque universitaire de La Roche-sur-Yon a été un succès par sa tenue, son déroulement et plus encore par l'écho qu'elle a suscité dans les médias.

Il faut en féliciter les promoteurs et les remercier d'avoir montré par l'exemple et l'action que la parenthèse Gutenberg était bien en train de se refermer et que les bibliothèques, comme elles l'ont toujours fait dans l'histoire, avaient un rôle à jouer dans ce mouvement sans le subir ni s'y laisser enfermer, en laissant croire que l'interprétation étroite des uns du droit de la propriété intellectuelle était l'alpha et l'oméga, ou en courant sans réfléchir derrière les propositions numériques chatoyantes, mais verrouillantes des autres.

Avant l'arrivée de l'imprimerie, les bibliothèques étaient un lieu de conservation et de consultation des documents tout autant qu’un lieu de leur production. La copie était nécessitée par la fragilité des supports qu’il fallait renouveler et par la volonté de diffuser les documents. L'imprimerie à caractères mobiles a externalisé la production des documents et cette fonction a échappé aux bibliothèques qui se sont recentrées alors sur la collecte et la classification de documents dont le nombre explosait et dont la distribution s'éclatait. Puis avec le développement des médias et la montée de l'instruction publique, elles se sont largement ouvertes pour devenir un instrument de promotion sociale et culturelle tournées vers un large public.

Aujourd'hui une nouvelle page de leur histoire est en train de s'écrire. Silvère Mercier, Lionel Maurel et Olivier Ertzscheid en y inscrivant copy party ont suggéré une entrée stimulante qui a le mérite de maintenir la bibliothèque dans sa tradition de média du temps long, du partage, qui retire le document du circuit commercial pour le proposer à ses lecteurs, tout en l'inscrivant dans les développements du numérique à partir de la lecture et non de la diffusion. Ce n'est sûrement pas la seule piste à suivre, mais elle a le mérite supplémentaire de redonner l'initiative aux bibliothécaires. Souhaitons que ces premiers mots soient aussi le départ d'une pensée renouvelée de la profession.

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