Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Recherche - web média

vendredi 22 septembre 2006

Journaux contre Google-News : métier, code, rémunération et territoire

Dans le feuilleton à rebondissements multiples de la mise en place progressive d'un nouveau modèle de média et de son articulation avec les anciens, un épisode particulièrement éclairant vient de se produire en Belgique. Google s'est fait condamner, suite à une plainte des éditeurs de journaux belges, pour avoir intégré les dits journaux dans son service "Google-News" sans leur autorisation.

Parmi les très nombreux commentaires, j'ai retenu pour leur contraste une analyse très française dans un billet d'E. Parody (du groupe Les Échos), que l'on pourra mettre en résonance avec celle de D. Sullivan, très "états-unienne".

Voici un extrait du jugement, qui concerne l'analyse de l'expert mandaté par le tribunal (le jugement doit être affiché pendant une vingtaine de jours sur le site Google.be, E. Parody a eu la bonne idée d'en faire une copie, a-t-il demandé l'autorisation à Google ? ;-)) :

Le rapport d’expertise (..) conclut que « Google News est à considérer comme un portail d’information et non un moteur de recherche. »; Qu’il relève que le service Google News se qualifie lui-même comme un site d’information en ligne, en ces termes « Cette diversité de perspective et d’approche est unique parmi les sites d’information en ligne et nous considérons comme une tâche essentielle de vous aider à rester informés sur les sujets qui vous importent le plus. »; Attendu qu’il relève que le site est alimenté à l’aide des informations puisées dans la presse, ce qu’il a mis en évidence en procédant à de nombreux tests à partir de sites d’information de différents quotidiens francophones belges ; Attendu que ces recherches l’ont notamment conduit à mettre en évidence que, lorsqu’un article est toujours en ligne sur le site de l’éditeur belge, Google renvoie directement, via le mécanisme d’hyperliens profonds, vers la page ou se trouve l’article mais que, dès que cet article n’est plus présent sur le site de l’éditeur de presse belge, il est possible d’en obtenir le contenu via l’hyperlien « en cache » qui renvoie vers le contenu de l’article que Google a enregistré dans la mémoire « cache » qui se trouve dans la gigantesque base de données que Google maintient dans son énorme parc de serveurs ; Attendu enfin qu’il se déduit du rapport de l’expert que :

  • le mode de fonctionnement actuel de Google News fait perdre aux éditeurs de presse quotidienne le contrôle de leurs sites web et de leur contenu (voir à ce sujet les tests menés par l’expert qui montrent les effets d’un retrait d’article, pages 42 à 67 du rapport) ;
  • l’utilisation de Google News contourne les messages publicitaires des éditeurs lesquels tirent une partie importante de leurs revenus de ces insertions publicitaires (pages 13 à 18, 108 à 119 du rapport) ;
  • l’utilisation de Google News court-circuite de nombreux autres éléments comme les mentions relatives à l’éditeur, les mentions relatives à la protection des droits d’auteur et aux usages autorisés ou non des données, des liens vers d’autres rubriques (par ex. les dossiers thématiques constitués par les éditeurs, pages 108 à 119 du rapport);
  • l’utilisation du « cache » de Google d’une part permet de contourner l’enregistrement demandé par l’éditeur et d’éluder le paiement de l’article de presse (voit le cas du Soir en ligne décrit par l’expert en pages 35 à 38), d’autre part stocke, en vue de sa rediffusion, l’entièreté de l’article (dans l’état où Il se trouvait lors de son édition la plus récente) (pages 68 à 98-99 du rapport)

On peut lire un peu plus loin, ce passage révélateur :

Qu’il ne peut être admis par ailleurs qu’elle persiste à retirer un bénéfice élevé à l’aide, notamment, du travail intellectuel d’autrui, tout en spéculant sur les difficultés qu’éprouvent les auteurs et éditeurs de journaux dans un contexte technologique extrêmement complexe pour mettre fin à cette appropriation illégitime de leur travail ; Que l’attitude de la défenderesse est d’autant plus surprenante que dans d’autres pays, certes plus importants que la Belgique, la défenderesse s’est engagée dans des négociations avec les éditeurs de journaux pour résoudre la question du respect des droits d’auteur; Attendu qu’il résulte de l’expertise que les capacités techniques dont dispose la défenderesse, et qui sont hors de proportion avec les moyens de la presse écrite francophone d’un pays comme la Belgique, lui permettent d’adopter une attitude qui confine à l’indifférence, alors qu’elle retire un bénéfice de la diffusion sur la toile d’un contenu qui a nécessité la mise en commun de moyens rédactionnels et éditoriaux importants de la part de journalistes et d’éditeurs de journaux, dont l’activité est essentielle dans une société démocratique ;

Je ne reviens pas sur l'épisode lui-même, largement décrit dans les billets signalés. N'étant pas juriste, je ne saurais commenter le jugement sur le fond. Mais une lecture plus économique est possible de l'épisode qui révèle des malentendus instructifs. De façon très schématique, je pointerai ici quatre leçons :

1) Documentation vs publication

J'avais, il y a quelques années, montré que les sciences de l'information et celles de la communication se distinguaient par l'orientation de leur point de vue (à partir du lecteur pour les premières, de l'auteur pour les secondes). Ainsi les pratiques professionnelles observées par les premières détricotaient les montages temporels et spatiaux construits par les acteurs que privilégaient les seconds. Les panoramas de presse, qui redécoupent la structure physique, temporelle et de distribution, des journaux, en sont un bon exemple. Aujourd'hui les deux points de vues se croisent avec la montée du nouveau média issue du succès des moteurs. Et Google-news en est une superbe manifestation. Tant que les activités se déroulaient dans des espaces séparés, elles pouvaient s'articuler (même s'il a fallu pour cela de longues négociations). Maintenant qu'elles se retrouvent sur le même espace, elles sont en concurrence.

2) Code vs law.. and money

Pour paraphraser L. Lessig, nous sommes dans une superbe illustration de l'alternative entre une régulation par la loi, ou par la technique. Il aurait suffi aux éditeurs belges de signifier à Google leur refus d'apparaître, ou de mettre eux-mêmes les codes adéquats pour que la question, du moins en apparence, soit résolue. Mais, cette attitude était contraire à l'esprit de la loi sur le droit d'auteur qui stipule que c'est au diffuseur à faire la démarche auprès du détenteur de droits et non l'inverse. Les journaux ont voulu s'en tenir à ce principe.

Une des raisons est le rapport de force : Google a pour lui la force du code, qu'il maîtrise et domine ; les journaux ont la force du contenu et de leur tradition démocratique de publication. Deux modernités ici s'affrontent.

Mais le fond de l'affaire est financier. Citons le président de Google, interviewé par D. Sullivan : À cause de notre taille et de la masse d'argent dont nous disposons, Google se doit d'être plus attentif quand il lance des produits qui peuvent violer la notion que d'autres personnes ont de leurs droits. Mais aussi, franchement, nous nous trouvons attaqués en justice, et cela est couteux, cela écarte les dirigants, etc., de notre mission. Dans les cas que vous indiquez, la plupart des plaintes, de mon point de vue, relevaient d'une négociation d'affaires réalisée dans une court de justice. Et je déteste le dire, mais c'est mon opinion personnelle. Et dans la plupart des cas, un changement de notre politique ou une modification financière aurait en fait résolu nombre de questions. (trad JMS)

Google-news fonctionne d'abord parce qu'il est peut couteux une fois mis en place, la multiplication des procès pourrait sérieusement l'handicaper simplement à cause des dépenses qu'ils occasionnent.

3) Payer pour voir ou être vu

Nouvelle illustration d'une très vieille question des médias. Que rémunère-t-on : le contenu ou l'audience ? Les deux sont créateurs de valeur et dépendant comme la poule et l'oeuf. Les discussions sur ce sujet ont toujours été multiples et, en l'occurrence, il n'est pas sûr que les éditeurs belges ne se soient pas tirés une balle dans le pied en se privant d'un puissant aspirateur de trafic pour leurs sites.

C'est l'argument de Google, cité par Le Monde du 19 sept 2006 :

"Le jugement précise que nous spolions une part des ressources publicitaires de ces journaux, mais cela est inexact puisqu'il n'y a pas de publicité sur Google News, dit Mme Whetstone. La seule chose que nous faisons, c'est organiser l'information et susciter énormément de trafic vers les sites ; or la publicité qui est diffusée par ces sites est fonction de leur audience !"

L'argument doit être nuancé, comme le souligne dans Libération du lendemain, le président du Groupement des éditeurs de services en ligne : «Le problème, note Philippe Jannet, est avant tout que Google, en proposant des alertes gratuites aux internautes, est en train de se constituer, sur notre dos, une énorme base de données de marketing direct.»

En réalité, la question est sans doute plus globale encore. Google-news n'a pas de modèle d'affaires à proprement parler. Il s'insère dans une stratégie beaucoup plus large de captage d'audience d'un côté et de position centrale d'accès de l'autre dont la clé est la capacité de calcul sur les contenus et les traces. Ainsi l'alternative traditionnelle des médias rappelée plus haut, est largement subvertie. Il se crée sous nos yeux une nouvelle valeur qui découle d'un traitement des contenus et des comportements dont on ne cerne pas encore clairement les contours. C'est cette valeur qui constitue la raison d'être économique du nouveau média. Personne, peut-être même pas Google lui-même, ne peut prédire son avenir.

4) Territoires

Le dernier point sur lequel je voudrais insister est celui du territoire. Ici le procès est clairement territorialisé et le jugement, fait référence à cette géographie. Mais Google, lui-même, s'organise de plus en plus clairement par rapport aux territoires par les Url. Cette caractéristique est particulièrement sensible sur un service comme Google-news, où l'actualité récoltée est sensiblement différente suivant les pays, même de même tradition linguistique. Les journaux français dans cette affaire ont une position ambigüe. E. Parody signale une augmentation du trafic des Échos de 5% en provenance de Google.be depuis la fermeture des sites belges..

Il faudrait mieux réfléchir à cette question géopolitique que j'ai déjà plusieurs fois pointée. L'économie des médias traditionnels est inscrite dans le territoire. Les moteurs et les services qu'ils s'adjoignent ont paru s'en affranchir. L'avenir dira si c'est une de leurs caractéristiques où s'il s'agit juste d'une modalité temporaire.

Mais le plus étonnant dans cette affaire, c'est que personne ne paraît dénoncer la menace la plus forte, même si sans doute tout le monde y pense : la position écrasante de Google.

lundi 04 septembre 2006

Rêves d'archithèque

Ma proposition de nommer « archithécaires » les professionnels du document numérique a suscité sur différentes listes, blogs ou dans les commentaires du billet initial des réactions diverses.

Mon propos en réalité est moins d'imposer ce nom particulier que de souligner la naissance d'un nouveau modèle de média, comme en leur temps sont nées la radiodiffusion ou la télévision, qui n'avaient évidemment pas de nom auparavant, et de remarquer que les savoirs professionnels du document s'y trouvent en bonne place, avec d'autres venus d'autres horizons. Aussi ce terme, que je trouve personnellement sonner bien (bien mieux que l'ambiguë « bibliothèque numérique »), a la vertu de placer ceux-ci clairement au centre, mais je suis ouvert à toute autre proposition. Pour conforter celui-là en attendant, le plus simple est de préciser ce que pourrait être une « archithèque ».

Celle-ci existe déjà partiellement à petite échelle dans de nombreuses bibliothèques ou centres d'archives ayant intégré une dimension numérique et elle se construit sous nos yeux à très grande échelle dans des batailles commerciales et industrielles impressionnantes qui mettent aux prises Google, Yahoo!, Microsoft et bien d'autres.

Je voudrais ici pousser le raisonnement en rêvant d'une archithèque idéale, au risque de me tromper. Mais en des périodes de ruptures comme celle que nous vivons, les rêves ont une grande importance. C'est aussi à partir d'eux que l'on s'oriente, faute de trouver dans la réalité, passée et présente, les balises suffisantes pour se repérer.

La mission d'une archithèque est de gérer le patrimoine informationnel numérique de la communauté qu'elle sert et qui lui fournit ses moyens. Ainsi il peut exister toutes sortes d'archithèques, comme il y a toutes sortes de bibliothèques ou de centres d'archives, car il y a toutes sortes de couple information/communauté. Il est très important de noter la relation à une communauté particulière. Celle-ci peut être petite ou très grande (comme un pays par exemple ou des communautés linguistiques entières). Son économie peut-être publique (payée par l'État dans l'une de ses composante), institutionnelle (payée par la communauté particulière ou ses représentants) ou marchande (payée par les annonceurs). Mais comme elle repose sur l'exploitation de la longue traîne un marché direct est peu envisageable (voir le troisième texte de Roger, p. 24-25)

Son organisation comprend trois niveaux : le fonds, l'empreinte et la navigation. En voici quelques éléments sans prétendre tout embrasser ni être pertinent sur tout :

Le fonds Celui-ci est constitué de tous les documents et données du patrimoine de la communauté, que ceux-ci soient accessibles à tous les membres ou non (pourvu qu'ils dépassent une documentation personnelle). Une archithèque en effet n'est pas limitée par la taille de ses magasins ou le coût de gestion des documents physiques. Ce fonds provient à la fois des productions de la communauté (ex dépots institutionnels), des collections et bases de données pour lesquelles on aura acquis une license ou encore de tous les documents ou données repérés sur le Web et pertinents pour la profession. Il est alimenté par le patrimoine documentaire initial et les membres de la communauté, par les négociations avec les détenteurs de droits et par la veille sur le Web. Il est géré avec un calendrier de conservation qui permet notamment d'ouvrir et de fermer les droits aux différentes catégories d'utilisateurs, internes et externes à la communauté. Dans la mesure du possible l'ensemble de ces documents et données sera conservé sous forme de copie-cache, y compris les documents dont on ne dispose pas des droits. En effet, d'une part il est essentiel de disposer à tout moment et rapidement des textes afin de pouvoir y faire tourner tous les outils de traitement possible sans difficulté ni retard, d'autre part la très grande volatilité du Web rend incertaines les constructions pérennes et enfin il est nécessaire de rendre interopérables des ressources venant d'horizons divers. Mais, bien entendu, ces copies caches ne sont là que pour les traitements internes et la conservation. L'usager a accès à l'adresse normale du document.

L'empreinte V. Tesnière et N. Lesquins précisent dans un article du BBF sur la bibliothèque numérique européenne : L’analyse des attentes et des plus-values par rapport à l’existant conduit à la définition d’une bibliothèque numérique comme un ensemble organisé de contenus en ligne sélectionnés et non comme un entrepôt. Si l’on admet qu’un individu, un groupe ou même un pays sont aussi définis par les documents qu’ils produisent, consultent ou réunissent, ces réflexions pourraient déboucher sur l’idée d’une « empreinte cognitive numérique », produite par les traces documentaires, qu’il s’agisse des documents eux-mêmes ou des métadonnées, des ontologies ou encore des traces laissées par l’activité du lecteur, y compris les tags. Les possibilités de calcul de l’outil permettent d’envisager dans cette orientation des développements inédits dont certains sont ponctuellement déjà mis en œuvre par les industriels du domaine (moteurs, libraires en ligne..). Cette idée ouvrirait largement les perspectives des institutions documentaires traditionnelles, bibliothèques et archives, ébranlées par les multiples développements du numérique. Leur vocation première est bien de mettre en relation les communautés qu’elles servent avec les documents qui leur sont utiles et leurs outils principaux sont bien l’organisation, la gestion et l’exploitation de ces traces : catalogue, inventaire, plan de classement, collection, statistiques de consultation, etc. Mieux, elles disposent déjà, par leur expérience dans les institutions traditionnelles de collections d’autorité, c'est-à-dire des documents recueillis, classés et conservés pour les besoins de la communauté qu’elles servent. Un traitement automatique de ces collections, croisé avec les traces de l’activité des usagers fournirait un corpus de données de départ qui pourrait ensuite s’affiner par itérations successives. On voit tout l’intérêt de ce repérage. Une fois cette empreinte numérique récoltée, il sera possible de retourner le processus et d’en faire un outil de repérage ou de traitement pour de nouveaux documents ou de nouvelles données, qui, puisqu’ils sont homologues à la collection initiale, devraient être utiles pour la communauté.

La navigation L'archithèque propose une série d'outils aux membres de la communauté desservie pour naviguer, lire, dans les trois sens rappelés par P. Schweitzer (v. son commentaire de ce billet), mais aussi pour effectuer tout calcul et traitement sur les documents et informations proposés par l'archithèque, et enfin des outils bureautiques pour gérer sa propre bibliothèque personnelle et faciliter les relations entre son espace privé et l'espace communautaire.

samedi 26 août 2006

Modèles de média, Web et publicité

Une étude de D. Targy intitulée Les médias face à l'Internet, Stratégies de développement et business models performants pour la presse, la radio et la télévision, vient de paraître. Elle est trop chère pour un universitaire (présentation) , mais l'auteur est interviewé par Libération' du 25-08-2006, entretien commenté par ailleurs par E Parody.

Extraits de l'entretien : «Yahoo ou MSN ont pris la place des groupes de presse» Libération, Christophe ALIX, 25 août 2006

''Pourquoi ces grands médias ne trouvent-ils pas un modèle économique efficace en ligne ? La grande faiblesse, c'est l'étroitesse du marché publicitaire en ligne. Les recettes générées par l'e-pub restent très peu élevées en raison du coût très modique des campagnes en ligne, bien moins chères qu'à l'époque de la bulle Internet. Si cette publicité très bon marché fait l'affaire des annonceurs, c'est en revanche la disette pour les médias ! En France, les sites de médias toutes catégories confondues, plus les nouveaux venus comme Aufeminin.com, ont généré un chiffre d'affaires en ligne d'à peine 150 millions d'euros en 2005. C'est moins de 1 % du total des 16,5 milliards d'euros de recettes dégagées en 2005 par les médias français et nos projections à l'horizon 2010 montrent que cette contribution de l'Internet restera très limitée : 375 millions d'euros, 3 % du total ! D'où la difficulté à faire de l'Internet une véritable source de revenus... On dit qu'à l'échelle européenne, 70 à 80 % des investissements publicitaires en ligne sont captés par un tout petit nombre d'acteurs. (..)

L'autre caractéristique du marché, c'est que ce gâteau publicitaire est largement concentré autour d'une poignée d'acteurs, ceux que j'appelle les sites «routeurs», les grands portails qui captent la plus grosse part de l'audience. Ces Google, Yahoo ou MSN sont les nouveaux géants des médias à l'ère numérique, les «hubs», ou carrefours de la distribution de l'information en ligne. Ils ont pris la place qu'auraient peut-être pu occuper les grands médias s'ils avaient réagi plus tôt et ce sont les seuls, grâce à leur audience massive, capables de générer de forts revenus publicitaires.''

Extraits de la présentation :

''Dans la configuration concurrentielle du Web, les médias qui se positionnent comme des éditeurs de portails de contenus, ne sont pas en position favorable pour capturer la valeur. Les portails routeurs (Google, Yahoo ainsi que les portails de fournisseurs d’accès à Internet), que l’étude PRECEPTA assimile à des « hubs de news et d’audience » (HNA), sont les véritables maîtres du jeu sur Internet. Non seulement, leur rôle de distributeur d’audience leur permet de prélever une part substantielle de la valeur créée au sein de la filière, mais leur stratégie de développement constitue une véritable menace pour les portails de contenus. En produisant leurs propres flux d’information, et en jouant la carte de l’exclusivité, les HNA se présentent de plus en plus comme de redoutables concurrents des médias en ligne. (..)

les travaux menés (..) à partir de cas réels ont permis de dégager sept modèles types de développement, en fonction des modèles éditoriaux et économiques choisis, de la distanciation de l’offre par rapport aux supports traditionnels et des objectifs poursuivis :

  1. L’abstention
  2. Le site alibi
  3. Le site compagnon recruteur
  4. Le site compagnon relais
  5. Le modèle de l’extension
  6. La redéfinition globale de l’offre ou la stratégie bi-médias
  7. La diversification de proximité.''

Extrait du commentaire d'E. Parody :

Contrairement à ce que laisse entendre le titre de l’article de Liberation, je doute de la capacité à long terme des portails à s’approprier durablement le marché des médias d’information. MSN en France tient son succés essentiellement à son populaire Messenger, Yahoo a entrepris une stratégie orientée vers le grand public façon TF1 qui le conduit à investir sur le sport, les loisirs et les services pratiques tandis que les contenus d’information et d’actualité n’ont pratiquement pas évolués depuis plusieurs années. Difficile dans ce cas de servir les besoins d’un lectorat exigeant en matière de contenus ciblés.

Mon commentaire : Ces informations et analyses intéressantes me paraissent confirmer une évolution différente des conclusions tirées par les experts qui, sous réserve d'une lecture de l'étude complète, sous-estiment la réalité du média Web. Celui-ci est construit sur une montée de la servicialisation, il s'agit d'un modèle différent et non une déclinaison du modèle antérieur des médias. Pour celui-ci l'avantage concurrentiel est la capacité de calcul, qui se manifeste aussi dans l'organisation du marché publicitaire (Adwords, Adsense). Rappelons-nous que, déjà aux temps héroïques du Minitel, celui-ci n'avait décollé que lorsque le journal Les dernières nouvelles d'Alsace avait ouvert un service de messagerie. Et la suite du développement du minitel préfigurait déjà les tendances explosives d'aujourd'hui. Voir, par exemple l'article de P. Pajon dans le numéro la revue Réseaux sur Dix ans de videotex.Cette analyse montre clairement que la question n'est pas la gratuité, mais la forme du média.

vendredi 18 août 2006

Troisième paradoxe : les hommes lisent pendant que les machines calculent

J'ai déjà eu l'occasion de signaler deux paradoxes qui fondent à mon sens l'économie du document numérique. Le premier (cité ici) confronte bien public et marchandise, le second conversation et trace.

On peut en repérer un troisième, qui expose le caractère textuel et linéaire d’un document traditionnel, ou même la perception globale d'une image, aux compétences calculatoires de l’informatique. Je le rédigerais ainsi :

Le Web facilite conjointement la lecture linéaire de documents par le plus grand nombre de personnes et leur traitement sous forme de données discrètes par le plus grand nombre de machines.

Les hommes lisent, les machines calculent.

Les moteurs de recherche se sont construits sur ce paradoxe. Aujourd’hui de très importants efforts de recherche et de normalisation sont réalisés dans ce qu’il est convenu d’appeler, à la suite de Tim Berners-Lee, le « Web sémantique », qui exploite cette caractéristique en utilisant les capacités de calcul des machines interconnectées, individuelles ou institutionnelles.

Demain, bases de données, la littérature scientifique, laboratoires seront reliés par des logiciels autorisant toutes sortes de traitement. Aussi nous ne sommes sans doute qu’au tout début de ce que certains appellent déjà l’e-science. Mais aujourd'hui déjà pour le grand public la cartographie numérique, depuis Google-earth jusqu'aux GPS, est une bonne illustration d'une spectaculaire résolution du paradoxe.

Ces trois paradoxes concernent la diffusion (premier), l'enregistrement (deuxième), et le traitement (troisième), de quoi dynamiser un média..

lundi 14 août 2006

Économie du don

Sans prétendre épuiser une notion encore souvent mal connue des économistes, je voudrais relever trois dimensions de l’économie du don dans un environnement documentaire non exclusives l’une de l’autre : la philanthropie (fondation), la valorisation décalée et le fortuit. Bien entendu, il faut faire aussi la part du jeu et de l’enthousiasme, mais ceux-ci n’ont qu’un temps et ne sauraient fonder une économie durable. Et on ne peut comprendre les mouvements actuels dans l'économie du document sans prendre en compte le don.

J’ai déjà évoqué le mouvement des fondations. Bien des services du Web 2.0 sont financés par des fondations, à commencer par Wikipédia, une part substantielle du mouvement du libre accès profite des mêmes ressources, comme nous l’avons vu pour PLoS. Cette économie est en train de se transformer en véritable système pour l’accès libre au document numérique, comme l’a suggéré le fondateur d’Internet-Archive, Brewster Kahle, au congrès Wikimania.

La deuxième dimension de cette économie du don est la valorisation décalée, réelle ou supposée, de l’activité générée. On consentira à travailler bénévolement pour construire de la valeur, que l’on pense, à tort ou à raison, monnayable dans d’autres sphères. C'est ainsi que certains ont justifié une logique économique pour le logiciel libre et, par extension, pour les documents en accès libre. Dans ce domaine, voir le provocateur et toujours actuel ''Libres enfants du savoir numérique''. Dans l'économie du document donc, cette motivation est aussi très présente. Ainsi bien des Blogs académiques, ou journalistiques ont pour objectif de conforter leur auteur comme expert de son domaine, de construire sa réputation et d’en faire une référence, sans passer par la régulation ordinaire de la science ou les mécanismes des médias traditionnels. Nombre d’interventions sur Wikipédia visent à orienter le propos dans le sens des intérêts de l’intervenant. Plusieurs auteurs de livres scientifiques ou techniques utilisent le Web pour tester leurs idées et récolter des réactions avant publication, ou encore des institutions favorisent la mise en ligne de conférences tenues en leur sein, pour la construction de leur notoriété et l’entretien de leur image.

Enfin la troisième dimension de l’économie du don est plus impalpable et pourtant très présente dans le Web 2.0, il s’agit du don fortuit. Les internautes mettent en ligne nombre de leurs productions, par commodité pour eux, pour ne pas les perdre, y accéder de lieux différents ou encore les partager avec leur famille ou des intimes, mais leur motivation première n’est pas toujours, loin s’en faut, de publier leurs œuvres ou de partager leur patrimoine et ils ont parfois une conscience très approximative des conséquences potentielles de l’accessibilité large donnée à leurs textes, photos, musiques ou vidéos. Daniel Kaplan a baptisé ce mouvement Entrenet et l’université d’été de la Fing lui a été consacré . L’accumulation de ces micro-informations peut produire aussi un savoir.

L’économie du don peut être l’occasion d’une exploitation commerciale, réelle ou espérée, par des firmes intéressées, c'est ainsi que le Web 2.0 est aussi pour bien des entrepreneurs une tentation forte. Celle-ci a été présentée ironiquement par Edward Bilodeau, qui a résumé ainsi sa compréhension du Web 2.0 ( trad. H. Guillaud) :

''- Les utilisateurs fournissent les données (qui deviennent la propriété du prestataire de service);

- Les utilisateurs fournissent les métadonnées (qui deviennent la propriété du prestataire de service);

- Les utilisateurs créent la valeur ajoutée (qui devient la propriété du prestataire de service);

- Les utilisateurs paient le prestataire de service pour avoir le droit d’utiliser et de manipuler la valeur ajoutée qu’ils ont contribué à créer.''

Ainsi de nombreux services se créent pour supporter la demande d’outil Web 2.0, avec comme principale finalité de générer du trafic afin d’être rachetés par un investisseur, le plus souvent un moteur de recherche, qui s’en servira pour élargir son offre d’espaces publicitaires. Certains pessimistes voient dans cette effervescence une réplique de celle qui avait gonflé la bulle financière des « start-ups » au début de ce siècle. Mais, l’époque est bien différente, aujourd’hui la preuve est faite d’une rentabilité du Web, alimentée par la publicité.

- page 36 de 38 -