Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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lundi 29 septembre 2008

Contenant/Contenu, Apple/Google, le cas du cellulaire

Ce billet fait suite à une question sur le forum des étudiants à propos de la sortie récente du téléphone cellulaire de Google. La comparaison entre les stratégies de Apple et de Google sur le téléphone 3G interroge en effet tout particulièrement l'articulation entre les industries de contenant et de contenu analysée dans les cours 2 et 3 (ici). Voici quelques réflexions rapides à ce sujet.

Apple, diapositive 27, est une entreprise qui vend du contenant, des micro-ordinateurs d’abord, plus récemment des baladeurs numériques (c'est-à-dire l’entrée de l’informatique dans ce créneau) et enfin tout dernièrement des téléphones cellulaires (idem). Les incursions dans le domaine du contenu visent à fidéliser, «verrouiller» les utilisateurs sur le matériel de Apple en les accrochant au matériel par des niches ou des services haut-de-gamme. Mais la rentabilité de Apple vient d’abord et très massivement de la vente de matériel.

Nous avons vu le développement explosif du téléphone cellulaire (diapo 12). Nul doute que demain, et demain sur le net est déjà aujourd'hui, le téléphone 3G deviendra un terminal pour l’internet et sans doute avec le développement du Cloud Computing pour toute une série de services bureautiques. Ainsi Apple a pris place, avec son savoir faire spectaculaire en design, sur un marché qui s'étend aussi sur son créneau principal : le micro-ordinateur. Il a pour cela appliqué la même stratégie qui lui a précédemment réussie : un service semblable, mais sensiblement amélioré et légèrement décalé pour verrouiller l’utilisateur (un propriétaire de Mac, de iPod ou de iPhone a droit, lui seul, aux services de Apple, même si progressivement les appareils s’ouvrent à d’autres applications). Pour les développements de la stratégie de Apple sur le iPhone voir par exemple ici,

Google applique la même stratégie de verrouillage, mais en l’inversant. Google n’est pas impliquée dans l’industrie du contenant et il est peu probable qu'il s'y implique. Son objectif est de capter l’internaute, de le «verrouiller» lui-aussi par des services haut de gamme sur ses sites ou sur des sites qui lui sont affiliés, mais pour revendre son attention à des annonceurs. La force de Google n’est pas dans sa capacité d’innovation et de production de matériels comme Apple, mais dans sa capacité d’innovation et de puissance de calcul documentaire avec notamment ses énormes data-centers.

Tout comme pour Apple, pour les mêmes raisons mais avec une perspective inversée, le marché du téléphone cellulaire est important pour Google, car comme vecteur d’accès au web il est un support potentiel de publicité, support qui pourrait lui échapper notamment au profit des opérateurs de télécom. Google n’est pas vraiment impliqué dans la vente de ces appareils qu’il labellise en quelque sorte. On peut penser que l’objectif de la firme est d’éviter que le développement du cellulaire 3G conduise à des situations dominantes en amont d’acteurs (comme Apple ou les opérateurs de télécom) avec lesquelles elle serait obligée de négocier, c'est-à-dire de partager une partie de la valeur récoltée.

Deux marchés très importants en effet restent encore incertains sur le web : un grand-public, celui de l’audiovisuel, dont nous savons maintenant qu'il constitue le principal marché du contenu diapo 25 et la bataille à venir diapo 35 (mais YouTube est très déficitaire et Apple via le iPhone, du fait de l’expérience acquise dans iTunes n’a pas caché ses ambitions sur la distribution de l’image) ; un autre plus professionnel, celui de la bureautique intelligente dont nous savons qu'il s'agit de l'avancement de l'histoire de l'informatique documentaire, diapo 34 (ici c’est Google qui ne cache pas ses ambitions de proposer des services décentralisés, concurrençant les OS des micro-ordinateurs).Pour la stratégie de Google sur ce créneau, voir par exemple .

Ainsi l’une et l’autre firmes se trouvent en concurrence sur ou à propos de la vente de téléphones cellulaires. Chacune utilise la dynamique des développeurs indépendants en ouvrant, relativement, ses applications. Mais les enjeux sont bien différents pour chacun, correspondants chaque fois au cœur de leur métier.

mardi 23 septembre 2008

Visiteurs et résidents

Lorcan Dempsey attire l'attention (ici) sur une proposition de David White :

David White, “Not ‘Natives’ & ‘Immigrants’ but ‘Visitors’ & ‘Residents’,” TALL blog, juillet 23, 2008, ici.

Le vocable Natives/Immigrants, passé dans le langage courant, est issu de cet article :

Marc Prensky, “ Digital Natives, Digital Immigrants - Part1” MCB University Press 9, no. 5 (Octobre 2001), .

David White n'est pas n'importe qui. C'est lui qui avait souligné les usages divers des étudiants en ligne dans une enquête menée à Oxford (UK) :

David White, Results of the ‘Online Tool Use Survey’ undertaken by the JISC funded SPIRE project, Mars 7, 2007, .

Sa proposition est fondée sur son expérience. Extraits (trad JMS) :

Quoi qu'il en soit, l'appropriation par nos étudiants des services en ligne ne semble pas suivre le niveau des compétences. Elle semble dépendre de la façon dont ils voient le Web : un «lieu de vie» ou une collection d'outils commodes. Cette motivation sous-jacente suggère deux catégories principales pour les étudiants à distance.

Le «résident»

Le résident est quelqu'un qui vit une part de sa vie en ligne. Le Web prend en charge la projection de son identité et facilite ses relations. Ces gens là ont une personnalité en ligne qu'ils entretiennent régulièrement. Cette personnalité est généralement d'abord sur un réseau social mais il est aussi probable qu'elle se manifeste sur un blogue ou dans des commentaires, au travers des services de partages d'images, etc. (..) Ils utilisent le Web dans toutes les facettes de leur vie : professionnelle, les études et le loisir. En réalité, le résident considère qu'une part de sa vie sociale est vécue en ligne. Le Web est devenu un élément fondamental de sa présentation personnelle et de l'entretien de ses réseaux d'amis ou de collègues.

Le «visiteur»

Le visiteur est quelqu'un qui utilise le Web comme un outil, de façon réglée et quand le besoin s'en fait sentir. Il peut réserver ses vacances ou faire une recherche sur un sujet particulier. Il peut choisir un outil de discussion audio s'il a des amis ou de la famille à l'étranger. Souvent le visiteur réserve un moment particulier pour se connecter plutôt que de s'assoir devant l'écran et de maintenir sa présence à tout moment du jour. (..) Il est réticent à donner son identité en ligne, ne ressent pas le besoin de participer à la culture du net comme le résident. (..)

La distinction n'est pas polarisée. Il s'agit d'un spectre dont le résident et le visiteur forment les deux extrémités. (..) Il est utile car il n'est ni basé sur le sexe, ni sur l'âge. (..)

Il ajoute que cette distinction est utile pour prévoir les outils disponibles pour les étudiants en ligne, selon qu'ils sont susceptibles d'être plus utilisateurs du Web (visiteurs) ou plus plongé dans la culture Web (résidents). Selon son expérience et ses enquêtes, c'est moins une question d'âge, même s'il y a plus de résidents chez les jeunes et plus de visiteurs chez les plus âgés, ni une question de compétence que d'approche du Web.

Complément du 7 octobre 2008

Voir l'analyse de Michel Roland :

1. Michel Roland, “Google generation?,” Bibliothécaire ?, Octobre 7, 2008, ici.

mercredi 17 septembre 2008

Wikipapier et les sept piliers

Le lancement par Bertelsmann d’une version papier de Wikipédia a été le premier sujet de discussion du forum des étudiants du cours en ligne. L’exercice consistait à analyser le projet de l’éditeur, présenté dans un précédent billet (ici) grâce aux éléments apportés par le premier cours ().

Comme l’actualité nous rattrape et que le livre est maintenant sorti (), je reproduis ci-dessous la synthèse de la discussion en reprenant, dans l’ordre, les «piliers» présentés dans le cours.

  • Pilier 1 : la non-rivalité a permis de proposer une encyclopédie gratuite en ligne à tous les internautes. C’est un apport essentiel de Wikipédia. Mais celle-ci interdit en réalité sa valorisation pour les producteurs. Le passage sous format papier, redonnant quelques caractéristiques rivales d’une marchandise ordinaire, permet cette valorisation. Pour vous en convaincre, je vous suggère la lecture de ce billet ci-dessous qui est un autre exemple du même processus (La publication par P. Assouline des commentaires de son blogue). La différence entre les rémunérations est frappante.

Nicolas Kayser-Bril, “Brèves de blog: Une nouvelle forme de monétisation?,” Window on the Media, Septembre 11, 2008, ici.

  • Pilier 2 : le cout de la première copie de Wikipédia est dérisoire comme rappelé dans le billet, du fait de l’appel au bénévolat et d’une économie du don. Ceci amène à une situation étrange pointée par H. Le Crosnier où 90.000 auteurs sont répertoriés sur 27 pages, sans évidemment bénéficier de la moindre rémunération, ni en argent, ni même en prestige. Dans ce processus Bertelsmann sort grand gagnant puisqu’il n’a assumé aucun coût de création et paie des droits minimes. Même s’il faut prendre en compte les coûts d'édition (mise en page, correction..), les risques de l’édition papier deviennent très réduits.
  • Pilier 3 : Bertelsmann ne publie évidemment pas la totalité du site, mais simplement certains articles dument validés. La publication papier stabilise le contenu et lui confère un statut plus fort, encore souligné, comme cela est suggéré dans le billet, par l’aura du livre. Il y a là une tentative intéressante d’appuyer la valeur du contenu sur l’apport symbolique des deux supports.
  • Pilier 4 : Les liens et la possibilité de navigation à l’intérieur de Wikipédia en ligne sont une réelle valeur ajoutée par rapport au papier. Le numérique permet une utilisation optimale de la plasticité des informations. Mais celle-ci est-elle valorisée pour les producteurs de contenu ? En réalité, elle ne bénéficie qu’au lecteur, la production de Wikipédia étant bénévole et quasiment anonyme. Il ne faut évidemment pas négliger ce bénéfice, important pour la société dans son ensemble, mais l’absence d’économie du contenu fait de l’expérience Wikipédia, une expérience unique, peu reproductible. L’intérêt de la plasticité est aussi qu’elle permet d’utiliser les fonctionnalités différentes de différents supports et dispositifs pour un même contenu. Il s’agit bien de deux produits différents. Il s'agit néanmoins de la même marque et des mêmes éléments de contenu dont seulement les fonctionnalités et la plasticité seront différentes. Le livre papier a aussi des avantages fonctionnels qui expliquent sa résistance, alors même qu’il est sur le déclin depuis de longues années. Il est vrai que le pari n’est pas gagné puisque, justement malgré la résistance globale du livre papier, le marché des encyclopédies, lui, s’est écroulé face au numérique. Mais dans ce cas précis le risque financier est maigre (voir Pilier 2). La mise en abime, grâce à la plasticité, est encore plus fascinante puisque le livre est aussi consultable sur Google-books, comme le signale Olivier (ici).
  • Pilier 5 : la notoriété capitalisée par Wikipédia autour de sa marque sert à lancer le produit papier. Si des lecteurs achètent le livre, ce sera grâce à cette dernière. Inversement, comme indiqué dans le billet, Wikipédia bénéficie de la reconnaissance officielle et non-négligeable compte-tenu des polémiques à son sujet, d’un éditeur.
  • Pilier 6 : Par sa position dans l’audience captée sur le Web, Wikipédia pourrait valoriser une vente d’attention. Elle n’a pas fait ce choix qui risquerait peut-être de tarir l’ardeur de ses bénévoles. Néanmoins, l’attention ainsi captée ne peut non plus être valorisée par un autre acteur, sinon au niveau des requêtes par un moteur de recherche. D’un point de vue marchand, il y a là une destruction nette de valeur. Ironiquement, celle-ci peut-être en partie récupérée via Google-books. Wikipédia se positionne alors comme un «bien public», hors économie marchande et en concurrence avec cette dernière.
  • Pilier 7 : En choisissant les thèmes les plus consultés, Bertelsmann se positionne dans la partie gauche de la courbe, ce qui est tout à fait en cohérence avec une économie éditoriale. Il y a là la possibilité d’une complémentarité entre la version papier et la version en ligne qui autorise une consultation de l’ensemble des articles, y compris les moins populaires. De ce point de vue, la version en ligne est proche d’une économie de bibliothèque. La bibliothèque est en effet la première structure à avoir utilisé l’économie de la longue traîne. Bien avant que C. Anderson propose ce nom, les bibliothécaires avaient repérés cette distribution de la demande chez leur lecteur. Et on peut même faire l’hypothèse que c’est parce que les coûts de stockage, classement, distribution des documents peu demandés étaient trop lourds qu’un marché n’a pu se développer dans ce domaine avant l’arrivée du numérique.

mardi 16 septembre 2008

Les journaux sous la coupe de Google

La World association of Newspapers a diffusé un communiqué alarmiste sur l'accord publicitaire Yahoo!-Google. Il mérite d'être lu en entier. En dénonçant l'accord, il montre clairement combien Google a réussi à vassaliser la presse par la captation de l'attention via la recherche vs la diffusion.

WAN Communiqué sur la proposition d’accord Google-Yahoo, 15 septembre 2008, ici.

Extraits :

(..) Il convient de souligner que la plupart des 18.000 journaux membres de l’AMJ sont, en fait, des clients réguliers de Google (et, dans une moindre mesure, de Yahoo). Ces éditeurs dépendent de Google (et de Yahoo) pour une grande partie de leurs recettes publicitaires en ligne et s’appuient sur les moteurs de recherche respectifs de chacune de ces sociétés (à la fois les résultats de leurs référencements naturels et de leurs référencements payants) pour stimuler le trafic vers leurs sites web. Jusqu’alors, la concurrence entre ces deux entreprises constituait un frein à tout abus potentiel sur le marché, et contribuait à assurer aux éditeurs et aux générateurs de contenu un rendement équitable sur leur contenu. (..)

“L’accord proposé affaiblira inévitablement Yahoo dans sa concurrence avec Google pour ces contrats,” a déclaré l’AMJ. “Les annonceurs migreront de plus en plus vers Google car ils constateront qu’ils gagnent moins s’ils font appel à Yahoo. Yahoo aura donc moins d’annonces propres à proposer et sera donc en moins bonne position pour offrir un meilleur accord que Google. Ce problème s’accentuera avec le temps car Google - en affichant ainsi sa véritable intention - a refusé de permettre à Yahoo de présenter les annonces de Google sur les sites web des nouveaux partenaires éditeurs qu’il acquerra après la finalisation de cet accord. En d’autres termes, Google a imposé à Yahoo une condition qui l’empêche d’exploiter une des dernières opportunités qui lui reste de concurrencer Google. (..)

En ce qui concerne les référencements payants, l’accord porte essentiellement sur un accord de fixation des prix. Aujourd’hui, Google fait payer généralement davantage que Yahoo pour le même lien sponsorisé - entre 20% et 35% de plus en moyenne, selon les estimations de l’industrie. C’est pourquoi les journaux qui achètent aujourd’hui des liens sponsorisés à Yahoo pour attirer des lecteurs seront obligés dans l’avenir d’acheter ces mêmes liens à Google - sauf qu’ils paieront plus cher. En effet, une récente étude a révélé que les prix sur Yahoo augmenteront de 22% en moyenne aux termes de cet accord. (..)

Cet accord pose également une menace à plus long terme en affectant la capacité des journaux à attirer des lecteurs à travers le référencement naturel. Aujourd’hui, la concurrence entre les moteurs de recherche les empêche de manipuler les résultats de la recherche. (..)

Le résultat est que cet accord obligera les journaux à devenir encore plus dépendants de Google qu’ils le sont aujourd’hui. En permettant à Google de contrôler jusqu’à 90% du marché de la publicité par référencement naturel et par annonces contextuelles, Google exercera un énorme pouvoir, aussi bien sur la capacité des journaux à atteindre les lecteurs que sur leur capacité à générer des revenus publicitaires en ligne. A l’exception de certains médias d’Etat, jamais dans l’histoire de l’édition une seule entreprise n’a menacé d’exercer un tel contrôle sur la destinée de la presse.

Il est particulièrement inquiétant que cette consolidation de pouvoir intervient au moment même où Google adopte des positions de plus en plus hostiles vis-à-vis des journaux et des autres concepteurs de contenus. Google possède déjà plusieurs sites de contenus qui concurrencent directement le contenu développé par les journaux et les autres créateurs - souvent en copiant simplement le contenu des autres sans autorisation. (..)

Complément du 1 octobre 2008

Les blogueurs français de ce petit monde s'interrogent beaucoup sur l'avenir de la presse. On peut démarrer une navigation par l'analyse d'E. Parody et suivre les liens :

Emmanuel Parody, “Des Etats généraux de la presse pour qui? ,” ecosphere, Octobre 1, 2008, ici.

lundi 15 septembre 2008

Tell Guillaume, patron des blogueurs ?

Lu dans un commentaire chez A. Gunthert (ici) :

J'ai l'impression que la pratique du blog densifie l'écriture, obligeant à aller au nerf de l'idée et au noyau de l'information, avec la décontraction d'un archer...

Waoh ! Il va falloir que je reprenne l'entrainement, j'ai jamais été fichu de mettre une flèche dans la cible !

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