Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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lundi 15 septembre 2008

Le coeur du métier de Google (suite)

Suite de l'analyse de la page de recherche de Google.

Rappel, dans un précédent billet (ici), j'ai analysé la partie haute de la page, selon le principe :

Chacun s'accorde à penser que le moteur de recherche, couplé à la publicité sur les réponses aux requêtes représente le cœur du métier de Google. Chacun aussi convient que la sobriété de la page de recherche a été un facteur déterminant dans son succès. Dès lors, l'analyse de cette page où rien n'est laissé au hasard, et de son évolution, doit nous en apprendre beaucoup sur la stratégie de la firme. Je m'en tiendrai à un rapide survol de la palette des services présentés sur Google.com (ici, attention cette présentation est évolutive dans le temps et selon la situation du terminal d'interrogation), mais une analyse plus approfondie et un repérage des nuances entre les différentes versions nationales seraient aussi à mon avis riches d'enseignements.

Voici donc quelques réflexions sur la partie basse de la page. Je ne ferai pas, cette fois, d'analyse historique.

Remarquons d'abord que le lien vers Chrome a disparu quelques jours seulement après son annonce, ce qui relativise le positionnement de ce nouveau service : service important puisqu'il a eu les honneurs de la page-coeur, mais encore service dilemme. Sa réussite n'est pas assurée.

Juste en dessous de la fenêtre, on trouve deux boutons Google Search et I'm feeling lucky. Ces boutons sont présents dès la première page d'interrogation, il y a vingt dix ans (merci Alain ;-)). Ils n'ont ni changé de place, ni de formulation. L'un et l'autre forment le service de base central de Google. L'adjonction de ces deux boutons est essentielle. Elle montre que dès le départ Google ne s'est pas pensé comme un simple service de recherche, mais bien aussi comme un outil de navigation. Il est vraisemblable que l'étude des logs a confirmé très vite Google dans son intuition : nombre d'internautes, de plus en plus l'utilisent directement pour naviguer grâce au second bouton.

Sans avoir accès aux données du moteur, la spectaculaire évolution du regard sur les pages de réponses de Google entre 2005 et 2008 montre assez à quel point la tendance en ce sens est radicale :

“Has Google gotten better?,” Think Eyetracking, Septembre 4, 2008, .

(Aparté : cette évolution est heureuse pour les bibliothèques. Le créneau de la recherche pertinente sera bientôt libre..)

Je laisse les boutons de droite, destinés à ceux qui souhaitent affiner leurs recherches (mais ils mériteraient bien aussi une analyse), pour conclure mon analyse par la barre du dessous. On y trouve quatre boutons.

Celui de droite me propose d'aller à Google Canada. Ainsi, je suis repéré par la firme comme résident du Canada. Impossible d'y échapper, je suis bien où elle dit que je suis. Il n'est pas anodin que le découpage soit géographique et selon les États. Google est multinationale, pas internationale ou transnationale comme parfois on pourrait le croire. La segmentation de sa cible est d'abord nationale et cette segmentation est radicale, l'internaute ne peut s'y soustraire : même s'il peut choisir d'utiliser les services destinés à d'autres nations, il sera repéré comme issu de sa nation de résidence. Il y a là vraisemblablement une double raison. Tout d'abord, malgré toute la littérature sur la globalisation, l'organisation des marchés est d'abord nationale et les attitudes des consommateurs varient selon les cultures nationales. Ensuite, nous sommes sur le terrain de l'information et, même sans évoquer la censure politique, les règles de droit (propriété intellectuelle, données..) varient suivant les pays. Le Web couvre la planète, mais celle-ci reste une mosaïque de nations, tout particulièrement dans l'information.

Passons le bouton About Google, peu différent de ce que l'on retrouve sur tous les sites corporatifs, pour conclure sur les deux boutons de gauche : Advertising Programs et Business Solutions. Ces deux boutons sont les seuls à vendre quelque chose. Nous sommes d'abord dans un service gratuit qui s'adresse aux internautes pour capter leur attention (tout le reste de la page), néanmoins il s'agit de ce qu'on appelle un marché bi-face et ces deux boutons représentent la seconde face, celle des transactions commerciales.

La concomitance de ces deux boutons est étonnante et trahit l'hésitation de Google sur sa stratégie ou la difficulté de sa diversification. Une première analyse pourrait nous faire conclure que la firme a une stratégie commerciale avec deux volets complémentaires : la vente de publicité d'un côté, la vente de services aux entreprises de l'autre. En cliquant sur les boutons, on retrouve bien sous celui de gauche les propositions Adwords et Adsense de vente de mots et d'espaces publicitaire.. mais sous celui de droite, on retrouve les mêmes services proposés auxquels s'ajoute simplement une troisième offre pour augmenter la productivité de l'entreprise qui consiste à une recherche universelle, un certain nombre d'outils bureautiques partagés ou la publication de cartes personnalisées. Cette troisième offre, on le voit, cherche à diversifier la firme vers la bureautique, mais elle est encore peu structurée et surtout complètement gratuite. Clairement, Google n'a pas encore trouvé comment diversifier ses rentrées financières à 98% issues de la publicité commerciale.

Le contraste est flagrant entre ces hésitations manifestes et l'intuition de départ que nous avons rappelée plus haut. Tout cela relativise les discours souvent sans recul sur cette firme qui reste une firme comme les autres avec une stratégie commerciale ordinaire, des forces certes, mais aussi des faiblesses.

Complément du 23 septembre 2008

Repéré grâce à Olivier (qui le commente ici) un calendrier de l'histoire de la firme réalisé par elle-même pour son 10ème anniversaire, .

Complément du 8 octobre 2008

Voir ce billet sur l'affichage des résultats sur un téléphone cellulaire :

Olivier Andrieu, “Les moteurs de recherche, avaleurs de trafic ? ,” Abondance, Octobre 8, 2008, ici.

Voir aussi cette excellente vidéo de l'ensemble des Home Pages de Google sur 10 ans, réalisée par OpcionWeb : ici

Celle-ci permet de constater en 4mn que j'ai sans doute été trop partiel dans mon analyse réalisée laborieusement par quelques sondages. En particulier, les annonces en première page comme celle de Chrome ont été beaucoup plus nombreuses que je le croyais.

Complément du 28 octobre 2008

Voir aussi les deux billets de J. Véronis sur dream Orange : Y a-t-il un Web après Google ? ici et .

Complément du 10 mai 2008

Voir aussi le Journal du Net ici

28-03-2012

« Google Design: Why Google.com Homepage Looks So Simple ».

dimanche 14 septembre 2008

Cours 2 et 3 : Articulation contenant/contenu et marché

La deuxième séquence de cours sur l'économie des documents : Articulation contenant/contenu et marché est en ligne. Elle concerne le matériel des semaines 2 et 3.

On peut y accéder ici.

À l'avenir, je n'annoncerai plus sur le blogue la mise en ligne des séquences. Les intéressés ont un fil RSS dédié qui leur permet de se tenir au courant.

samedi 13 septembre 2008

La science de l'information perdue dans les nuages..

Les professionnels du document ou les chercheurs en sciences de l'information me paraissent bien silencieux (sauf pour dénoncer les appétits mercantiles) sur la question qui agite beaucoup les informaticiens, les professionnels du Web, les promoteurs du Web sémantique et aussi, bien sûr, les industriels de l'internet : le Cloud computing. Un exemple, parmi bien d'autres, le passage du bureau physique au bureau dans les nuages évoqué par H. Guillaud à propos d'un article de Nova Spivack :

Hubert Guillaud, “Le Webtop : le Desktop organisé par le web,” Internet Actu, Septembre 12, 2008, ici.

Nova Spivack, “The Future of the Desktop,” ReadWriteWeb, Août 18, 2008, .

Nova Spivack propose une nouvelle organisation du bureau, adaptée à notre mobilité et à l'évolution du Web. Dans son argumentaire, il se sert de l'image du bibliothécaire comme d'un repoussoir. Extrait (trad JMS) :

Il faut basculer de l'image du bibliothécaire à celui de l'opérateur boursier. Dans le monde du PC, nous étions obnubilés par la nécessité de gérer nos informations sur nos ordinateurs - nous nous conduisions comme des bibliothécaires. Engranger les choses était notre souci, et les trouver était aussi difficile. Mais aujourd'hui, garder l'information n'est vraiment pas le problème : Google a rendu la recherche si puissante et omniprésente que beaucoup d'utilisateurs ne prennent plus la peine de garder quoi que ce soit - il le recherche de nouveau au besoin. Le problème du bibliothécaire a été dépassé par la force brute de la recherche à l'échelle du Web. Au moins pour le moment.

À sa place, nous devons résoudre un problème différent - celui de filtrer ce qui est réellement important et pertinent maintenant et dans un futur proche. Dans les limites de notre temps et de notre attention, nous devons prendre soin à ce que nous recherchons vraiment et ce à quoi nous devons porter notre attention. C'est l'état d'esprit de l'opérateur boursier. S'il se trompe dans son pari, il peut perdre des ressources précieuses, s'il a raison, alors il peut trouver un filon avant le reste du monde et gagner des avantages monnayables à avoir été le premier. Les opérateurs boursiers privilégient la découverte et surveillent les tendances. C'est une orientation et une activité très différente de celle d'un bibliothécaire, et c'est vers cela que nous allons.

Sans contester l'intérêt évident des propositions de N Spivack pour les développement de l'outil, on peut être affligé d'une telle méconnaissance des professions documentaires et donc de la sous-utilisation de leur apport. En 1988 il y a vingt ans donc (!) par exemple, François Jakobiak publiait un livre qui ne disait pas autre chose :

François Jakobiak, Maîtriser l'information critique, Paris : Les Editions d'organisation, 1988.- (Collection Systèmes d'information et de documentation), critique BBF ici.

Par ailleurs, N Spivack insiste sur la gestion du temps documentaire, la présentant là encore comme une rupture par rapport aux pratiques anciennes.

Comme notre vie numérique a évolué de nos vieux bureaux démodés à nos environnements web centrés sur les navigateurs, nous allons passer d’une organisation spatiale de l’information (répertoires, dossiers, bureaux…) à une organisation temporelle (flux, lignes de temps, microblogs, …).

Il ne s'agit pourtant que d'une dimension essentielle de l'archivistique, en particulier l'archivistique québécoise qui se préoccupe des documents courants et les gère à partir de calendriers.

Mais, il ne faut sans doute pas accabler l'auteur, les responsables de cette méconnaissance sont plutôt à rechercher du côté des professionnels de l'information eux-mêmes qui devraient être plus pro-actifs. Visiblement on a besoin d'eux. Sans doute la redocumentarisation en cours bouscule bien des pratiques, mais il me semble que les fondamentaux ne changent guère.

mercredi 10 septembre 2008

Vie privée, document et publicité

En ce moment les polémiques vont bon train sur la protection de la vie privée vs la collecte d'informations personnelles, soit que des gouvernements affichent leur volonté de contrôle, soit que des entreprises utilisent ces données pour construire leur marché. Le débat est plutôt confus, personne ne semblant produire une analyse satisfaisante, voir par exemple :

Daniel Kaplan, “Facebook-Edvige, les rapprochements hasardeux,” Internet Actu, Septembre 5, 2008, (ici).

Dans le même temps les négociations entre la Communauté européenne et Google avancent sur cette même question.

“Google tente de satisfaire les organismes de protection de la vie privée,” EurActiv, Septembre 10, 2008, ().

Extraits :

Pour les régulateurs, le problème principal est de déterminer si les adresses IP peuvent être considérées ou non comme des données personnelles. Si oui, les règles européennes en matière de protection des données seront appliquées et Google sera tenu de demander la permission des utilisateurs avant de stocker cette information. Les répercussions sur le modèle économique actuel de Google pourraient être énormes (EurActiv 09/04/08).

Pour le moment, la législation de l’UE ne définit pas si les adresses IP sont des données à caractère personnel ou non. La directive sur la protection des donnéesexternal considère comme donnée à caractère personnel « toute information concernant une personne identifiée ou identifiable ». (..)

Les experts des autorités européennes de protection de la vie privée ont salué l’initiative de Google comme une bonne nouvelle. Ils ont toutefois souligné qu’elle ne répond pas à la demande de réduire la durée de stockage à six mois. Par ailleurs, la question de l’autorisation préalable des utilisateurs reste ouverte.

Cependant, ils ont également concédé que les inquiétudes relatives à la vie privée pourraient perdre toute pertinence au cas où Chrome, le nouveau navigateur Internet lancé ce mois-ci par Google, gagnaient des part de marché conséquentes. Chrome, qui vise à fusionner la navigation et la recherche, pourrait rendre les moteurs de recherche caducs. En effet, une des innovations amenées par Chrome est le « mode incognito external », dans lequel le navigateur ne stocke aucune donnée personnelle.

Sur le lancement du navigateur, on apprend au même moment qu'une agence gouvernementale allemande met en garde les internautes contre les atteintes à la vie privée qu'il pourrait faciliter :

Laurence Girard, “Chrome suscite des craintes sur la confidentialité des données - Technologies,” Le Monde, Septembre 9, 2008, (ici).

Une poule n'y retrouverait pas ses petits.. pourtant je voudrais suggérer ici une piste de réflexion car il me semble que si l'on part d'un raisonnement documentaire on y voit déjà un peu plus clair. .

Le premier point à souligner est que les entrepreneurs du net ne s'intéressent aux données comportementales que pour bâtir le marché publicitaire. Ils ne cherchent pas à contrôler les individus, mais à vendre des espaces publicitaires aux annonceurs. Sans doute, la frontière entre les deux motivations n'est pas toujours claires, mais je crois qu'il est possible pourtant de la tracer, selon ce que l'on considère comme un document.

Dans les médias traditionnels de diffusion (presse, radio, TV, etc.) la publicité est insérée dans le support et on s'intéresse aux comportements du consommateur simplement pour faire coïncider l'attention de ce dernier avec le message que l'on veut lui transmettre. La publicité est un élément du document qui cherche à capter l'attention. On peut discuter, critiquer les moyens de cette captation d'attention, éventuellement parler de manipulation, mais ils sont clairement extérieurs à la personne. S'il y a contrôle, celui-ci est indirect et il est difficile de prétendre que ces moyens portent atteinte frontalement à la vie privée. Ou s'ils le font par des intrusions trop manifestes, on peut d'en défendre.

Dans les nouveaux marchés de l'internet, la publicité est insérée dans les requêtes des moteurs, dans les courriels, dans les communications et invitations des réseaux sociaux. On s'est alors manifestement rapproché des personnes et on capte leur attention au plus près de leur action. On s'intéresse au comportement de l'internaute au moment même où il se produit. Mais en réalité il y a deux cas de figure ou plutôt deux conceptions documentaires différentes :

  • Soit on s'intéresse aux documents produits (même privés) ou recherchés et on placera la publicité sur ceux-ci ou sur leurs présentations. C'est, me semble-t-il la politique de Google (y compris pour Gmail) et des moteurs en général. Ce pourrait être à l'avenir celle de Chrome.
  • Soit on s'intéresse aux individus eux-mêmes, qui deviennent les vecteurs de la publicité par les relations qu'ils construisent, et on placera la publicité en fonction de la connaissance que l'on aura de ces individus comme émetteurs de document. C'est la stratégie d'entreprises comme FaceBook. D'une certaine façon on pourrait dire, comme Olivier (par ex ici, ou ), qu'ici les individus sont devenus eux-mêmes des documents.

Pour cette raison, même si les ajustements seront sans doute longs, je crois que Google trouvera un compromis avec les États sur la question de la vie privée, par contre je serai plus pessimiste sur les «réseaux sociaux». Du côté du marché aussi la réponse ne sera pas la même. Pour le dire simplement, je ne crois pas vraiment à un fort développement du marché publicitaire dans les réseaux sociaux car on ne garde pas longtemps un ami trop intéressé ou l'on prend quelques distances avec un ami contagieux.

Complément du 11 septembre 2008

Voir aussi :

Jean-Marie Le Ray, Google vs Edvige, Adscriptor, 10 septembre 2008, ici.

Complément du 14 septembre 2008

Olivier élargit la question de façon astucieuse :

Olivier Ertzscheid, “Culture informationnelle, fracture cognitive, redocumentarisation de soi et plus si affinités.,” Affordance, Septembre 14, 2008, ici.

Extrait :

Ce qui permet d’indiquer que pour la première fois à l’échelle de la culture informationnelle, le premier terrain documentaire, c’est celui de ma propre subjectivité. C’est « moi ». L’une des toutes premières explorations documentaires de ces publics n’est plus celle d’un document physique ou même numérique : c’est celle de leur subjectivité connectée. Ceci peut peut-être expliquer un certain nombre de changements, de dysfonctionnements, de naïvetés constatées dans l’approche qu’ont les étudiants et les publics « novices » du « fait » documentaire. Une autre manière de voir les choses est de se dire que c’est là un retour au « Je suis moi-même la matière de mon livre » de Michel de Montaigne. A cette différence qu’en s’inscrivant sur Facebook à 15 ans, on n’a que très peu souvent conscience d’entrer en documentation de soi.

mardi 09 septembre 2008

Quand la presse devient «les archives historiques»

Belle illustration de la différence de traitement des journaux et du livre par Google : le nouveau service de consultation des archives de la presse que la firme vient d'ouvrir (ici), écho à mon récent billet sur le sujet ().

Voici deux présentations critiques mais avec un parti-pris assez net, car écrites par des journalistes :

Narvic, “Google News Archive Search : Google met à jour ses archives de presse,” Novövision, ().

Emmanuel Parody, “Google Archives : vers la bibliotheque universelle,” ecosphere, ().

Les différences se lisent à la fois dans le dispositif technique et le système d'accès, dans le type de contrat, dans la gestion de la propriété intellectuelle, dans les parties prenantes (absence des bibliothèques), etc. Tout cela me parait bien confirmer qu'il est essentiel de séparer les analyses.

Autre élément terminologique révélateur : Google emploie le terme News Archive. Il indique dans sa présentation : News archive search provides an easy way to search and explore historical archives (trad JMS : Les archives d'actualités proposent une manière facile de rechercher et d'explorer les archives historiques). Le terme d'«archive» n'a jamais été utilisé pour le service de recherche de livres, ni d'ailleurs celui de bibliothèque.

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