J'avais dit que je reviendrais sur la première occurrence du mot «document» dans la langue française, car j'avais quelque doute sur sa pertinence. J'ai pu le faire grâce aux conseils de Céline Guillot, chercheure à ICAR, merci à elle.

La plupart des auteurs la situe en 1214. Ils s'appuient vraisemblablement tous sur la notice du Trésor de la langue française de l'ATILF qui indique à ce mot :

Étymol. et Hist. 1214 (Frère ANGER, Vie de S. Grégoire, éd. P. Meyer, 1231). Empr. au lat. class. documentum « enseignement », b. lat. « acte écrit qui sert de témoignage, preuve », dér. de docere « enseigner, informer ».

Malheureusement cette référence est doublement fausse. Tout d'abord le texte en question est de Frère Angier et on peut le retrouver dans le T12 de la revue Romania (1883) exactement ici ; ensuite et surtout, il n'y est nullement fait mention du mot «document», son éditeur n'aurait pas manqué de le signaler . Une autre collègue linguiste de l'ATILF, Hiltrud Gerner me signale mon erreur. Le mot figure bien dans le texte en question à la page 168 , au vers1231. L'ATILF n'est pas coupable, c'est moi qui suis négligent..

Il semble en tous cas que le terme existait au 15e, sous la forme «documens», comme l'indique les nombreuses citations de cette notice du Dictionnaire du Moyen Français de l'ATILF sous les deux acceptions de A. -"Leçon, enseignement", semble-t-il la plus courante ; B. -"Acte écrit qui sert de preuve".

Niels Lund écrit dans son article Document Theory de l'ARIST 2009 (trad JMS) :

Beaucoup considèrent la conception légale du document comme étant la conception originelle, qui remonterait à l'antiquité. Cependant, cette signification particulière est reliée à l'émergence de la bureaucratie dans les États européens depuis le 17e et ensuite. (399-400)

Si on peut le suivre dans son affirmation que la première acception du document était bien l'enseignement, il semble que la seconde acception soit bien antérieure au 17e.

Ajout 14 janv 2011 À ce sujet le livre ci dessous apporte des précisions importantes :

M.T. Clancy, From memory to written record. England. 1066-1307, Blackwell Publishers Ltd. (Oxford, 1999). GB, critique.

Il montre la très grande importance des chartes écrites en Angleterre dès le début du premier millénaire. Citation p.2 (trad JMS) : une estimation dans cet ouvrage suggère que huit millions de chartes pourraient avoir été écrites au XIIIe siècle seulement pour les petits exploitants et les serfs.

Il semble donc que les documents légaux, notamment pour fixer la propriété, aient été très développés, très tôt. Mais ils n'avaient pas vocation à être diffusés. Le statut de document pourrait résulter du lent croisement de ces pratiques légales et des pratiques monastiques.

fin de l'ajout

Mieux, il n'est pas même sûr qu'elle ait été très développée à la fin du 18e. En effet, une recherche des occurrences du mot dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert donne un résultat surprenant. On pouvait s'attendre à une multiplication d'un mot synonyme de preuve et renseignement dans ce genre d'ouvrage. On y trouve cette très courte définition :

DOCUMENS, s. m. pl. (Jurisprud.) sont tous les titres, pieces, & autres preuves qui peuvent donner quelque connoissance d'une chose. (A)

ainsi que seulement deux occurrences une dans «Langue» et une dans «Sensibilité,sentiment»

Dès lors, il semble difficile de penser que la montée du mot soit parallèle à celle des États européens et au juridique. Il est plus probable qu'elle soit liée à la révolution scientifique et industrielle. L'utilisation courante du mot ne démarre vraiment qu'au 18e siècle. J'ai précisé mon interrogation sur NGram en ajoutant le mot dans son orthographe ancienne (documens) ainsi que le pluriel. Le résultat est, je crois, très probant :

NGram-documens-document-documents-11-01-2011.jpg

On trouve 15281 fois le mot «document» dans la version française de Wikipédia au moment où j'écris ce billet (ici)..

Tout cela aurait pris des mois auparavant, peut-être ici trois heures, merci internet !