Bloc-notes de Jean-Michel Salaün

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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Mot-clé - 23. LES MUTATIONS DU DOCUMENT ; Les trois dimensions

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vendredi 24 février 2012

Vu, Lu, Su par le design

Janet Murray, professeur design à Georgia Tech, vient de publier aux Presses du MIT un important livre sur le design du numérique : Inventing the Medium: Principals of Interaction Design as a Cultural Practice ici. Elle tient aussi un blog qui accompagne et actualise le livre (). On peut lire enfin un long et passionnant entretien avec H. Jenkins ().

Je retiens entre autres ceci dans l'entretien (trad JMS) :

J'ai deux éclairages sur ce qu'est un média que je peux présenter brièvement ici : le premier est que tout média est composé de trois parties : l'inscription, la transmission et la représentation ; le second est que le paradigme le plus productif pour le designer pour penser un média est, de mon point de vue, celui de l'attention captée (focused attention).

On retrouve ainsi sous sa plume les trois facettes Vu (inscription), Lu (représentation) et Su (transmission), ainsi que l'insistance sur l'économie de l'attention. Je suis heureux de constater cette convergence de la réflexion sur le design des médias avec mes propres réflexions, ce qui me conforte dans l'insistance sur la notion d'architecture de l'information.

Voici comment J. Murray décline sur le numérique les trois principes sur son blog (trad JMS) :

  • Toutes choses faites de bits et de codes informatiques relèvent d'un seul média, le média numérique avec ses affordances originales.
  • Concevoir un élément quelconque dans ce nouveau médium relève d'un effort collectif plus large consistant à construire du sens au travers de l'invention et de l'affinement de conventions du média numérique.
  • En élargissant les conventions de construction du sens qui composent la culture humaine, nous élargissons notre capacité à comprendre le monde et à entrer en relation avec les autres.

On y retrouve aussi la notion de contrat de lecture.

samedi 17 septembre 2011

Dutronc et la théorie du document

Les artistes sont visionnaires, ils sentent les choses avant tout le monde. C'est pour cela que l'on a besoin d'eux et de Jacques Dutronc en particulier qui dans ses chansons a souvent perçu les bascules de l'air du temps. En 1967, il se moque des intellectuels, un an avant que la spontanéïté envahisse (provisoirement) la rue.

Plus de quarante ans plus tard, sa chanson mérite d'être réécoutée à l'époque des lectures industrielles, de Google qui nous rendrait idiot et de la théorie du document, elle prend un nouveau relief. Un petit bol d'air et un peu d'autodérision.

Paroles de la chanson.

jeudi 28 juillet 2011

Histoires de mots (3) et théorie du document

Voilà un billet qui pourrait intéresser mes collègues français des sciences de l'information et de la communication. Je me suis interrogé sur les termes du langage courant qui pouvait rendre compte le plus clairement des trois dimensions du document et sur leur usage. Il me semble que les trois termes sont les suivants :

  • « Document » lui-même pour la forme, le vu
  • « Information » pour le texte ou le contenu, le lu
  • « Média » pour la relation ou la transmission, le su

Maintenant regardons l'évolution de leur occurrence dans le corpus français des livres numérisés par Google, grâce à N-Gram (un rapide sondage aléatoire semble montrer que la très grande majorité des monographies comprenant ces mots sont des bulletins, des études et des revues). Voici le résultat pour les mots au pluriel (l'addition du singulier creuse encore la tendance, mais complique le graphique).

Ngram-documents-informations-medias.jpg

J'avais déjà noté la montée du terme « document » au 19e. Il est intéressant de constater que le terme « information » ne décolle vraiment qu'après la seconde guerre mondiale, tandis que celui de « média » ne démarre que dans les années 80.

Tout se passe comme si, selon cet indicateur, la prise en compte dans le langage écrit, ou leur révélation comme phénomène analysable, des trois dimensions s'était faite de façon progressive. La traduction de Pour comprendre les médias de McLuhan date de 1968, l'édition de La société du spectacle de Debord de 1967.

jeudi 23 juin 2011

Redocumentarisation et web documentaire

Pour conclure les trois semaines intensives du cours sur l'économie du document de la maîtrise en sciences de l'information de l'EBSI, voici un dernier module (M9) qui élargit la problématique en développant la notion de redocumentarisation et, cerise sur le gâteau grâce à l'amabilité du Collégium de Lyon, ci-dessous un petit film qui articule la théorie du document et son économie numérique contemporaine, présentée dans un module précédent (M7).

Pour aller plus loin :

Olivier Ertzscheid, L'homme est un document comme les autres : du World Wide Web au World Life Web, Hermès, no. 53 (2009): 33-40.

Roger T. Pédauque, Le document à la lumière du numérique, C&F éditions, 2006.

Roger T Pédauque, “Document : forme, signe et médium, les re-formulations du numérique” dans Le Document à la lumière du numérique (C & F éditions., 2006), English version, Versión española

Roger T. Pédauque, Document et modernités, dans Le Document à la lumière du numérique (C & F Éditions, 2006), .

Jean-Michel Salaün, Web et théorie du document. Utopie des ingénieurs et appétit des entrepreneurs. In 3ème Conférence "Document numérique et Société", sous la dir. de Evelyne Broudoux, Parina Hassanaly, Ghislaine Chartron. 15-16 novembre 2010, Aix en Provence. ADBS-Édition.

Il me reste à remercier les étudiants pour avoir parfaitement joué le jeu de l'intelligence collective (quelques 70 commentaires sur les billets du blogue et une participation intensive sur les forums et travaux internes) et Martin Bélanger, mon assistant sur ce cours, pour son aide discrète mais très efficace.

mardi 20 novembre 2007

La résistance du livre (2)

Le précédent billet sur le même sujet (ici) a été enrichi par un grand nombre de commentaires passionnants et passionnés, qui montrent la vivacité de la question. Pour bien comprendre ce nouveau billet, il est sans doute préférable de les avoir parcourus.

Parmi ceux-là et sans épuiser la richesse des autres, je reprendrai pour mémoire seulement celui de H. Guillaud, commenté lui-même, car il souligne une autre dimension importante de la question. Extrait :

La mémorisation visuelle et spatiale de sa bibliothèque physique n'est-elle pas en fait l'expression du "moteur de recherche" que nous devons déployer cognitivement pour y accéder, à cause de sa forme même ? Dans une bibliothèque physique, on recherche les emplacements : d'où l'importance prédominante de la requête spatiale et visuelle. Dans une bibliothèque numérique on recherche (avec la même difficulté parfois) les expressions, les mots clefs qui peuvent nous ramener à l'idée qu'on recherche pour l'avoir déjà lu. On sollicite certainement pas les mêmes aires de la mémoire et la bibliothèque physique est dans ce cadre là, peut-être plus pratique, parce qu'elle fait appel à des mémoires et des gestuelles différentes.

Cette remarque m'évoque la réflexion pédauquienne sur la redocumentarisation. Pour en comprendre la portée, il faut donc faire un petit détour par Roger (pour ceux qui n'en n'ont pas entendu parler, voir ici). Un livre, forme particulière de document, est documentarisé selon ses trois dimensions : sa forme (on le classe), son contenu, le texte (on l'indexe), sa fonction, le médium, la mise en relation (on l'inclue dans des dispositifs de partage). Chacune de ces dimensions a son importance et leur documentarisation permet un ordre documentaire qui évite le chaos (amoncellement de forme), la confusion ou la cacophonie (impossiblitité du sens) et l'oubli (perte ou confiscation). J'ai reproduit ces trois dimensions dans une diapositive qui me sert souvent :

Quel rapport avec la résistance du livre dira-t-on ? En réalité, Philippe Boisnard par exemple, dans ses commentaires insistant sur le touché ou la finitude d'une bibliothèque privé, privilégie la première dimension du livre, sa forme. Celle-ci, se concrétisant dans un objet, clos l'œuvre. Hubert Guillaud, soulignant les capacités de calcul linguistique des moteurs, met en avant sa seconde dimension, le texte. Le livre est alors pris dans un vaste ensemble dont les limites sont celles du web, c'est-à-dire quasi-infini. L'apport des commentateurs est notamment de montrer que ces deux dimensions technologiques (inscrites dans des artefacts construits par l'homme) ont leur correspondance dans des habiletés mnésiques humaines radicalement différentes : mémoire visuelle et mémoire linguistique ; et aussi dans des dispositifs différents, bibliothèque intime finie, bibliothèque de recherche infinie.

Cette différence n'est pas aussi sans poser de redoutables problèmes dans la transposition au numérique de documents inscrits dans une très longue histoire matérielle, comme l'a montré Paul Duguid ici, sur la numérisation des livres par Google.

Alors si on pousse le raisonnement en le caricaturant sans doute un peu, on pourrait conclure que réduire la résistance du livre conduit à l'effacement l'œuvre littéraire dans sa forme actuelle, une sorte de victoire à la Pyrrhus. Je dis cela sans nostalgie, je ne doute pas que d'autres formes d'œuvre surgiront alors.

Actu 2 heures plus tard F. Pisani fait lui aussi un second billet sur Kindle, la tablette d'Amazon avec des liens sur les débats en cours (ici). Voir aussi Mark Pilgrim, cité en commentaire .

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