Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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vendredi 20 avril 2007

Économies de Wikipédia : 3.1. le don caritatif

Pour analyser lucidement l'économie de Wikipédia, il est prudent d'en distinguer trois dimensions. Dans ce billet, j'aborde partiellement l'une d'entre elles : l'économie du don. Les deux autres sont analysées dans deux billets indépendants. Celui-ci n'épuise donc pas la question, il n'en effleure qu'un seul volet.

Alain Testard, dans un livre qui semble-t-il vient de sortir (je n'ai pu encore le lire en entier) : Critique du don : Études sur la circulation non marchande, Paris : Syllepse, 2007, critique sévèrement le mouvement dit "anti-utilitariste", issu des travaux de M. Mauss (voir mon billet).

Il propose en conclusion du chapitre 1 cette définition du don ;

Nous dirons qu'un don est une cession de bien :

  1. qui implique la renonciation à tout droit sur ce bien ainsi qu'à tout droit qui pourrait émaner de cette cession, en particulier celui d'exiger quoi que ce soit en contrepartie, et
  2. qui n'est elle-même pas exigible.

Cette définition est salutaire, car elle nous permet de préciser l'économie du don. Ainsi sont exclus de ce domaine l'économie publique, car il s'agit bien là d'une économie fondée sur une taxation exigible, tout autant que ce que j'avais appelé sans doute maladroitement le "don fortuit", car il n'y a pas dans ce cas de cession volontaire d'un bien, simplement d'opportunité résiduelle due à la non-destruction des biens informationnels.

La définition éclaire aussi l'économie de Wikipédia dont la dimension principale aujourd'hui est bien celle du don, ou plus précisément des dons. Celle-ci s'exprime dans deux transactions économiques indépendantes l'une de l'autre dont je vais développer successivement les modalités et les motivations : le don d'argent ou don caritatif et le don de la force de travail ou don participatif. Je ne développe dans ce billet que le premier. Le second, très marqué par l'idéologie du "libre", fera l'objet d'un billet ultérieur.

Le don caricatif existe dans la plupart des sociétés, mais il y prend des formes sensiblement différentes selon les cultures. Dans les pays catholiques, par exemple, il est pratiquement réservé à la réduction de la misère, morale, financière ou matérielle et souvent organisé par l'église. En Amérique du nord anglophone et protestante dans une tradition très marquée par l'idée du self made man, le don caritatif s'étend à la culture et surtout à l'éducation. La récolte de fonds est une activité très organisée, liée à la gestion de la fiscalité et n'a rien d'exceptionnel. Elle entre pour une part substantielle dans le financement des bibliothèques et des universités. Pour donner un ordre de grandeur, l'université de McGill à Montréal a reçu des donateurs, en 2006, 22 M de CaD (soit environ 19 M USD).

Wikimédia, maison mère de Wikipédia est une fondation qui a vocation à recevoir les dons. Le graphique ci-dessous est tiré d'un audit réalisé pour la fondation. Il est daté du 30 juin 2006, il s'agit donc vraisemblablement d'années universitaires.

Ainsi pour 2006 les revenus ont été d'environ 1 M USD, dont 86% proviennent de contributions, c'est-à-dire de dons. Cette somme peut paraître importante. En réalité, elle reste modeste comparativement à l'activité. Le remarquable est surtout la progression entre 2005 et 2006, qui témoigne de la notoriété explosive du service. Il est vraisemblable que le chiffre de l'année suivante sera très nettement supérieur.

La structure des dons est aussi conforme à ce que l'on retrouve ailleurs, un peu comme celle de la longue traîne avec quelques gros et beaucoup de petits dons. Il est difficile de prévoir l'ampleur et la pérennité de ces rentrées financières. Celle-ci dépend d'une part de l'entregent et la capacité à convaincre de ses dirigeants auprès de gros donateurs, et, de l'autre, de la fidélisation des petits donateurs.

Tout le monde connaît Jimmy Wales, Jimbo pour les wikipédiens. Il est devenu l'ambassadeur du projet. Sur les finances son discours tient du prêche, très imprégné de bonne conscience nord-américaine. Voici des extraits d'un entretien publié le 28 juillet 2004 sur Slashot et traduit par P. Mazéris :

J’ai toujours su que la mission de Wikipedia dépassait de loin le simple fait de créer un site Web génial. Nous faisons cela bien sûr, et on s’amuse beaucoup à le faire, mais ce qui nous motive le plus, c’est de contribuer à une mission qui au final pourrait s’avérer bénéfique pour le reste du monde. (..)

Wikipedia est devenu plus grand que jamais c’est vrai. Et nous maintenir hébergés sur assez de serveurs, nécessaires pour conserver la performance là où nous la souhaitons, occupe constamment nos pensées.

En même temps, j’ai l’intime conviction que tout ira pour le mieux. Le fait est que tout le monde apprécie Wikipedia. Quand j’ai demandé 20,000 dollars au monde en janvier dernier, nous avons reçu près de 50,000 dollars en moins d’une semaine. (..)

La question de la publicité revient parfois, mais pas dans un contexte de “on va devoir accepter ça pour survivre". Là nous disons clairement : “non.”

La question de faire ou non de la publicité reviendrait plutôt à se demander, avec ce genre trafic, avec l’augmentation de la fréquentation que l’on a constatée : quel bien pourrions nous faire, en tant qu’institution “charitable” ou de “bienfaisance", si nous décidions d’accepter la publicité ? Si la communauté décidait de le faire, cela serait très lucratif pour la Fondation Wikimedia, car les coûts liés à notre infrastructure sont extrêmement bas comparés à tout site Web traditionnel nécessitant la publicité.

Cet argent pourrait être utilisé pour fonder des médiathèques dans les pays en voie de développement. Une part des revenus pourrait être utilisée pour acheter de l’équipement supplémentaire, une part pourrait être utilisée pour supporter le développement des logiciels libres que nous utilisons dans notre mission.

Mais la question que nous devrions nous poser, du haut de notre monde bien confortable, bien “connecté” et plutôt aisé, serait de savoir si cette répugnance ressentie à l’idée que la pub puisse salir la pureté de Wikipédia peut prévaloir sur sa mission...

Et c’est plus complexe que ça même, parce que dans une large mesure, notre succès est dû à la pureté de ce que nous faisons, jusqu’à présent. On doit considérer le fait qu’accepter l’argent de la publicité pourrait empêcher de possibles subventions. C’est une question complexe.

Même si on peut s'interroger sur le caractère international d'un système de récolte de fonds si marqué par une culture locale, le succès de Wikipédia assure vraisemblablement son financement caritatif à moyen terme. Le problème est plutôt inverse. Les sommes collectées et les investissements et dépenses à réaliser, même s'ils restent très modestes comparés aux autres activités de même niveau (cf. graphique ci-dessus), ont atteint une valeur qui ne peut plus se contenter d'une gestion approximative entre une démocratie directe et un despotisme éclairé.

Le problème a été souligné par la démission récente de deux employés de Wikimédia rapportée par le magazine Wired. Extraits de leur réaction :

"A board that is tasked with the responsibility of running a 501(c)3 should have the competences to run a 501(c)3 and get all the help they can from as many people as they can, including outside people, to do that," Patrick said. "I've said before that the board could just as soon have a pie-eating contest or flip a coin or Tiddly Winks to determine who the next board member would be and it would have the same legitimacy as an election." (..)

"I hold very strongly to the opinion that what we are doing is the most important work of the 21st century," he said. ""But everything that we're doing to help create free knowledge and share it is too important to get wrong. Who has the hubris to say that it's okay to ... turn a blind eye to the essence of good corporate governance and fiduciary responsibility? The idea that we're different because we're Wikipedia doesn't hold water with me."

He said that as Wikimedia's fundraising success increases -the foundation raised $1 million from some 50,000 people in four weeks last December - and new partnership opportunities come its way, decisions about what to do with the money and which business opportunities to pursue shouldn't be handled by the multitudes.

Il s'agit du problème bien ordinaire d'arrivée à maturité d'une entreprise à but non-lucratif. La difficulté est que celle-là n'est vraiment pas ordinaire.

jeudi 19 avril 2007

Beaumarchais has been ?

Une des difficultés actuelles sur le modèle d'affaires du Web-média est la rémunération des contenus, et, en amont, celle des auteurs et des artistes. La référence à Beaumarchais fait sens si on se rappelle qu'il fut en France à la pointe du combat des auteurs contre les propriétaires de théâtre et qu'il a fondé en 1777 la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD, toujours en place et très active dans les polémiques actuelles), en réaction contre les rémunérations que lui versait la Comédie française pour Le Barbier de Séville.

Ainsi, lors d'un entretien avec l'avocat Maxence Abdelli, l'Atelier pose la question :

Et si Beaumarchais avait connu Internet, comment pensez-vous qu'il aurait réagi?

M.A : Aurait-il été inquiet de la question de la rémunération des auteurs sur Internet? Aurait-il salué l’arrivée en force du « public » des internautes? Difficile à dire...

D'une manière plus générale, toute une partie de la profession prône encore l'application du droit d'auteur de façon assez stricte sur les réseaux de communication électronique. Beaumarchais en aurait peut-être fait partie ! Or, je crois qu'aujourd'hui il est nécessaire de trouver un équilibre. Tout en protégeant les auteurs, c'est une évidence, il faut trouver un nouveau modèle alternatif de développement qui permette aux œuvres de circuler assez librement tout en rémunérant les auteurs.

Ce qui est fondamental dans le débat aujourd'hui, c'est que l'on ne peut pas se contenter de rémunérer les artistes avec de la publicité. Ce modèle porterait en effet trop préjudice aux artistes. En effet, il y a un certain manque de visibilité sur les recettes perçues par la publicité. Si un artiste met son œuvre sur un site qui ne génère pas beaucoup de publicité ou qui est peu fréquenté, il risque de dévaloriser son œuvre et il l'aura communiquée au public sans avoir de rémunération conséquente. La rémunération des artistes doit être proportionnelle aux recettes engendrées. Ces recettes peuvent être générées soit par la vente de supports physiques, soit par celle de titres numériques. Il y a donc une petite marge de manœuvre à exploiter à ce niveau-là. Ce qu'il faut donc retenir du droit applicable aujourd'hui, c'est le principe d'une rémunération, et d'une rémunération équitable. Mais si, sur Internet, ces principes sont pleinement applicables pour les plates-formes de vente en ligne, pour les artistes qui ont déjà intégré un catalogue, on a encore un gros problème de visibilité sur les rémunérations que l'on peut verser aux artistes ne participant à aucun catalogue.

La réponse témoigne de l'attachement des auteurs au modèle éditorial, qui leur fournit une rémunération proportionnelle aux ventes des artefacts sur lesquels est fixé une copie de leur oeuvre. Mais, cette posture n'est pas conforme au combat de Beaumarchais qui visait le théâtre et non l'édition. Les industries culturelles se sont évidemment depuis transformées. En particulier, la radio-télévision, issue du modèle théâtral, a explosé et trouvé les moyens de rémunérer les artistes. Il reste à trouver l'équivalent pour le Web-média. Je ne doute pas qu'on y arrive après sûrement bien des batailles. Si je suis sûr que Beaumarchais y aurait participé, je pense qu'il ne se serait pas trouvé du même côté que bien des auteurs aujourd'hui qui confondent leurs intérêts avec ceux du lobby éditorial, dont il n'est pas évident que l'organisation soit la plus efficace pour défendre la création.

lundi 16 avril 2007

Télévision du futur : une loi contestée en France

Ce billet a été rédigé par Valentine Frey, étudiante de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information dans le cadre du cours sur l'économie du document.

Quelle n’a pas été ma surprise lorsque « surfant » sur le site Ratatium, je suis tombée sur quelques billets portant sur le projet de loi de la télévision du futur adoptée par l’Assemblée Nationale en France le 31 janvier 2007.

Cette loi propose les éléments suivants :

  • A compter de 2012, les signaux émis par la télévision seront entièrement numériques ;
  • Cette loi donne un cadre à la TVHD et la télévision sur mobile ;
  • Enfin, en guise de compensation et afin d’encourager les principales chaînes (Canal+, M6 et TF1), l’Etat offre des chaînes « bonus ».

Aucun débat national n’a été médiatisé (au total contraire du débat relatif à la musique disponible sur IP) et pourtant, les partis politiques de l’opposition (UDF, PS et PC) se soulèvent contre l’adoption de cette loi. François Bayrou en l’occurrence, dénonce les privilèges accordés à ces grandes chaînes.

Les spécialistes de la TV 2.0, quant à eux, dénoncent l’ancrage de la télévision linéaire. La notion même de télévision du futur semble erronée dans cette loi : il n’y est jamais question de téléchargements des contenus par le peer to peer par exemple, de VOD (vidéo à la demande) ou de toutes les formes de service développées par la télévision 2.0. La convergence entre la télévision et IP ne transparaît pas dans cette loi.

Pourquoi l’Etat n’arrive à concevoir la télévision du futur telle qu’elle sera en réalité ? La raison fondamentale réside dans le bouleversement du modèle économique de la télévision traditionnelle que la convergence numérique implique. En effet, il est clair que l’Etat veut protéger les principaux télédiffuseurs : la télévision sur Internet redistribue les rôles.

  • D’une part, traditionnellement, ceux qui règnent en maître dans la télévision sont les télédiffuseurs. La télévision est structurée autour de grandes chaînes publiques ou privées qui détiennent le droit privé de l’émission. Les chaînes achètent les émissions dont ils détiennent les droits. Avec Internet, la répartition des bénéfices de la télévision; très complexe, n’est plus hiérarchisée lors de la négociation des droits. Internet bouleverse ce modèle économique. La question des droits n’est toujours pas réglée actuellement et devrait bénéficier d’une véritable étude : quel pourrait être le nouveau partage de ces droits ? L’enjeu, d’une extrême importance, est complexe à régler.
  • D’autre part, la convergence numérique implique une convergence des entreprises des télécommunications et de la télévision. Les nouveaux intervenants sont des fournisseurs d’accès à Internet (FAI) et des opérateurs de télécommunications avec lesquels l’industrie télévisuelle se trouve en concurrence directe. Le poids économique relatif du groupe média sur le plan économique est largement insuffisant comparé à celui des télécommunications : les médias se trouvent dans une situation de dépendance. La différence de moyens financiers est spectaculaire. De même que la différence de taille des parcs d’abonnés. Voir :

Chantepie Philippe et Alain Le Diberder. Le nouveau paysage numérique. In Révolution numérique et industries culturelles. Paris : La Découverte. Extrait.

Pourtant, les groupes médias et les télédiffuseurs gardent une place de choix dans la diffusion des contenus aujourd’hui. Tout simplement, le web media n’est pas prêt de remplacer la télévision.

dimanche 08 avril 2007

Économies de Wikipédia : 2. l'attention

Pour analyser lucidement l'économie de Wikipédia, il est prudent d'en distinguer trois dimensions. Dans ce billet, j'aborde l'une d'entre elles : l'économie de l'attention. Les deux autres sont analysées dans deux billets indépendants. Celui-ci n'épuise donc pas la question, il n'en effleure qu'un seul volet.

L'économie de l'attention, dont l'objectif est de pouvoir modifier à son profit les comportements de consommation, comprend deux séquences interdépendantes : la capacité de capter l'attention du consommateur potentiel, comme pour la publicité commerciale dans les médias ; la capacité de reconnaitre les comportements des consommateurs, traditionnellement dévolue aux enquêtes marketing. Sur chacun, le Web apporte des innovations radicales (voir ici et ). La première a été renouvelée par les moteurs, l'attention étant captée et vendue au moment de la recherche d'information et non plus seulement au moment de la lecture. Pour la seconde, la tracabilité exceptionnelle de l'internet autorise une connaissance des comportements au moins aussi fine que celle des sondages et qui peut s'articuler directement avec l'achat, le Web pouvant être une place de marché. La bataille commerciale du Web, concentrée aujourd'hui sur le Web 2.0, se porte sur ces deux séquences. Pour le moment, un nombre très réduit d'acteurs tire son épingle du jeu, raflant la majorité des revenus. Le plus important d'entre eux est, bien entendu, Google.

Wikipédia, intervenant dans le domaine du savoir, est moins concerné par la seconde séquence. Mais, comme nous allons le voir, se trouve au coeur de la première, alors même qu'il ne participe pas à ses transactions.

Chaque fois qu'un service réussit à attirer un nombre important d'internautes. Il se positionne de fait dans l'économie de l'attention, il s'articule avec d'autres, il crée de la valeur potentielle. Mais il peut aussi détourner à son profit de la valeur crée par d'autres, car l'attention humaine étant limitée son marché agit comme un système de vases communicants, l'attention captée par les uns l'est au détriment de celle captée par les autres. S'il n'est déjà sous contrôle d'une des firmes dominantes, il devient une proie convoitée.

J'ai déjà donné les chiffres sur le succès de Wikipédia auprès des internautes. Le graphique ci-dessous, tiré d'un billet de Hitwise montre l'origine des interrogations sur Wikipédia.

Sans grande surprise, on y retrouve la struture de la recherche sur le Web avec la domination de Google. Mais, le succès explosif de Wikipédia auprès des internautes fait, apprend-on dans le même billet, que l'augmentation de la part de Wikipédia dans le traffic généré par Google a augmenté de 166% (de février 2006 à février 2007) pour atteindre 1,87%. Dit autrement de façon un peu schématique, Wikipédia entre pour un peu moins de 2% dans la création de la valeur d'attention créée par Google. John Battelle a sans doute exprimé le plus brutalement la tension créée par ce succès.

Regardless of posturing, no business likes to send that much traffic to a third party site without some kind of value coming back. Will Wikipedia start running AdWords? Watch this space. I could imagine some kind of approach that drives revenue to the Wikimedia foundation....

Maintenant, si l'on s'intéresse à l'autre versant du traffic, c'est à dire où vont les internautes après avoir consulté Wikipédia, un nouveau billet de Hitwise, consacré au traffic du Royaume-Uni, nous apprend qu'ils se dirigent principalement vers les sites du secteur de l'informatique et de l'internet.

Je cite le billet : The Computers and Internet category is the largest downstream category from Wikipedia, as it includes Search Engines and Net Communities and Chat. Search Engines is an example of a category where there is a clear authority - and that is Google. Nous retrouvons ainsi dans les deux sens du traffic l'articulation avec les mêmes joueurs.

On peut ajouter que Google et Wikipédia ont des vocations sinon similaires, tout du moins comparables ou complémentaires, comme en témoigne leur site respectif. Le moteur proclame : Google a pour mission d'organiser à l'échelle mondiale les informations dans le but de les rendre accessibles et utiles à tous, tandis que l'encyclopédie souligne : Ce projet est décrit par son cofondateur Jimmy Wales comme « un effort pour créer et distribuer une encyclopédie libre de la meilleure qualité possible à chaque personne sur la terre dans sa langue maternelle ».

Cette parentée explique sans doute, de façon très concrète, la résonnance qui s'est installée entre les deux services. D. Durand, en prenant l'exemple des blogues, propose l'illustration suivante qui mériterait sans doute une base chiffrée mais est stimulante :

  • La blogosphère et la communauté du Web 2.0, toutes 2 en croissance exponentielle, génèrent de mois en mois un nombre de liens toujours plus colossaux vers les pages de Wikipedia. Le Pagerank de ces pages montent en proportion et les amène dorénavant en 1ère page des résultats des résultats organiques de Google: faites l'essai avec un ensemble de noms communs sur Google.com. C'est frappant! Avec Google.fr, cela commence aussi à émerger. Et ensuite, quand on est en 1ère page, on est cliqué d'où le trafic.
  • Le pagerank de ces pages est ce qui se fait de mieux en termes de SEO ("Search Engine Optimizer", Optimiseur de moteur de recherche): il est élevé mais ne vient pas du "vote" de quelques autres pages elles-aussi élevées en termes de PageRank. Il vient plutôt d'une nuée de petites pages. Il est donc très "solide" face à la perte / disparition de certains des liens qui le composent!

De plus, les deux services raisonnent l'un et l'autre comme si le Web constituait un vaste texte. Le moteur calcule directement sur le texte des pages déjà publiées sur le Web, l'encyclopédie interdit dans ses principes la publication de travaux inédits. L'un et l'autre fondent leur existence sur le savoir publié, pour le traiter et le relier par des hyperliens. Néanmoins le raisonnement s'appuie sur des outils et des méthodes fondamentalement différentes. Le premier fait confiance à un algorithme, sans doute quelque peu manuellement redressé en fonction de l'expérience et peut-être d'intérêts particuliers. Le second s'appuie sur une communauté humaine, elle aussi sujette à des tentatives d'influence, qu'il faut encadrer. De façon un peu caricaturale, on pourrait dire un raisonnement de Web sémantique dans un cas versus un Web socio-sémantique (pour reprendre le terme de M. Zacklad) dans l'autre.

Reste à savoir si les deux logiques pourront s'articuler longtemps sans transaction financière. La dynamique collective de Wikipédia a, pour le moment, rendue tabou tout compromis en direction d'une rémunération issue du Web commercial. Les chiffres pourtant auront peut-être raison de ces réticences. Sans même parler du rachat de YouTube (1,6 Mds de USD) qui signifierait une perte d'autonomie sans doute fatale, je rappelle que Google a signé avec MySpace un contrat publicitaire sur trois années de 900 M de USD..

Ainsi notre billet sur l'économie de la cognition insistait sur l'articulation entre Wikipédia et le monde de l'éducation, celui-ci souligne l'appartenance à une autre sphère celle de l'économie de l'attention. Mais, dans l'un et l'autre cas, l'encyclopédie en ligne joue une partition à part, décalée par rapport aux orientations des autres acteurs,

samedi 31 mars 2007

Gouvernance de l'Internet : US/Chine, Documents/Objets

À lire absolument un entretien (avec qui ? je ne sais cela n'est pas indiqué dans la version en ligne !) très clair, précis et percutant, sur les enjeux politiques et commerciaux de la gouvernance d'Internet publié dans le Monde. Il souligne en particulier les divergences entre les US et la Chine ou entre l'internet traditionel et celui des objets :

Qui contrôlera demain Internet ? LE MONDE | 31.03.07 | 13h55 Propos recueillis par Stéphane Foucart

Extraits :

La Chine a essayé à plusieurs reprises, de s'éloigner des standards techniques de l'Internet. Ces tentatives auraient pu aboutir à la fragmentation ou à la balkanisation du réseau, c'est-à-dire la formation d'"îlots" peu connectés entre eux. Mais la Chine peut-elle encore se permettre de créer un Réseau incompatible avec le reste du monde ? Elle a besoin des innovations de l'Ouest pour alimenter une croissance qui est devenue cruciale pour la survie politique du régime. Si l'Iran a décidé récemment de réduire le débit des accès Internet de ses citoyens afin de freiner les échanges avec l'Occident, de telles mesures ne pourraient plus être adoptées en Chine. (..)

Si le premier milliard d'internautes s'est connecté au Réseau par le biais des ordinateurs, le deuxième milliard sera connecté à Internet par le biais de toutes sortes d'objets, qu'il s'agisse des produits alimentaires, des vêtements ou des livres... à mesure que les codes-barres présents sur les objets manufacturés seront remplacés par des puces sans contact (ou puces RFID, comme la puce qui équipe la carte Navigo des Franciliens).

Le consortium mondial de gestion des codes-barres, EPC Global, a choisi un système qui permettra à terme de stocker sur Internet toutes les informations relatives à la vie de ces objets (lieu de fabrication, acheminement, contrôles effectués, etc.). Ce changement vers un "Internet des objets" sera effectué pour des raisons logistiques, d'économie et de traçabilité. Cela générera d'importantes économies pour les distributeurs. (..)

En effet, s'il devient possible de connaître les mouvements de tous les objets et personnes sur l'ensemble de la planète, le gouvernement qui contrôlera ce système détiendra un pouvoir qu'aucun gouvernement n'a jusqu'ici rêvé de posséder.

Réflexions d'escalier le 01-04-2007 :

1) Le vieux débat du NOMIC (Nouvel Ordre Mondial de l'Information et de la Communication) est réactivé sur le Web. Il se décline différemment puisque le réseau des réseaux se joue des frontières, mais il est toujours aussi ambigu entre d'une part une tentation très forte des États pour contrôler la circulation des messages et, de l'autre, une dynamique de marché qui favorise certains joueurs. Au moment où la convention sur la diversité culturelle est entrée en vigueur, il serait utile de mieux tirer les leçons des batailles antérieures. On trouvera une bonne introduction sur cette question dans : Alegre Alan, O'Siochru Sean, Droits de la communication, in Enjeux de mots, C&F Éditions, 2005.

2) La montée de l'Internet des objets risque de séparer plus radicalement l'utilisation du réseau en une partie gestion de service et une partie Web-média dont j'essaie de souligner les contours, billet après billet dans ce blog.

Actu du 4 avril : Donc il s'agit de Bernard Benhamou. Pour plus de précisions voir les commentaires ;-)

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