Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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mardi 31 août 2010

Economie de surveillance

Le Wall Street Journal a publié cet été une série de cinq articles sur la surveillance et le repérage des internautes. Ces articles sont aussi importants par les informations qu’ils apportent, que par le statut du journal qui les publie.

1. Julia Angwin, “The Web's New Gold Mine: Your Secrets,” wsj.com, Juillet 30, 2010, rub. What They Know, ici.

2. Nick Wingfield, “Microsoft Quashed Effort to Boost Online Privacy,” wsj.com, Août 2, 2010, rub. What They Know, ici.

3. Justin Scheck, “Stalkers Exploit Cellphone GPS,” wsj.com, Août 3, 2010, rub. What They Know, ici.

4. Emily Steel et Julia Angwin, “On the Web's Cutting Edge, Anonymity in Name Only,” wsj.com, Août 4, 2010, rub. What They Know, ici.

5. Jessica E. Vascellaro, “Google Agonizes on Privacy as Ad World Vaults Ahead,” wsj.com, Août 10, 2010, rub. What They Know, ici.

Voici quelques notes et commentaires article par article. Attention, il s’agit de ma lecture et de mon interprétation des articles et non d’un compte-rendu fidèle, j’y ai ajouté commentaires, liens et réflexions de mon cru. Le sous-titre représente la principale leçon que j’en ai tirée.

1. L’économie souterraine du ciblage

Le WSJ s’intéresse dans cet article introductif aux logiciels espions.

Du côté technique, les initiés n’apprendront pas grand-chose. J’avais déjà rendu compte d'une enquête sur les 50 sites les plus populaires des US (là où on trouvera aussi le lien vers l'enquête de AT&T sur 1.000 sites populaires citée dans l'article). Le journal a fait une expérience similaire avec un ordinateur test. Il a constaté que les 50 sites les plus fréquentés avaient déposé 3184 éléments de surveillance au total, la plupart du temps sans prévenir, une douzaine de sites en a déposé plus de cent, Wikipédia aucun. Un petit 1/3 sont inoffensifs, par exemple pour se rappeler son mot de passe. Mais les logiciels espions ne s’en tiennent pas à des cookies et sont de plus en plus sophistiqués. Certains, par exemple, suivent ce que font les gens en temps réel, et évaluent instantanément le lieu, les revenus, les comportements d’achat et même les conditions médicales des personnes. Certains se réimplantent automatiquement quand les usagers cherchent à s’en débarrasser, notamment en profitant des fonctionnalités de Flash d’Adobe. La relation entre les profils et les noms des personnes n’est pas faite. Les profils sont, en toute rigueur, ceux des machines des utilisateurs.

Plus inédits sont les éléments, même partiels, donnés sur cette économie. Les profils des individus ainsi recueillis, constamment actualisés, sont achetés et vendus sur une sorte de bourse qui a pris son envol dans les derniers 18 mois. Le journal a ainsi identifié plus de 100 sociétés d’intermédiaires en concurrence sur les données comportementales et d’intérêts des individus. Parmi celles-ci la société BlueKai surveille, par exemple, les visiteurs de eBay.com ou de Expedia.com en temps réel et ces données sont revendues sur son site. Plus de 50 millions d’informations sur les habitudes de navigation des internautes sont vendues chaque jour à 1/10 de centime de $ pièce. On considère que la publicité ciblée a fait un chiffre d’affaires de 23 Milliards de $ l’année dernière.

Ces données peuvent être une rentrée supplémentaire pour des sites qui ne peuvent se financer complètement par la vente d’espace publicitaire. Il semble néanmoins que, naïfs, inconscients ou complices passifs, nombre de sites ne sont pas au courant des logiciels espions qu’ils transmettent et qui sont initiés par des entreprises-tiers d’un nouveau genre où règnent les statisticiens. Par ailleurs, si aux États-Unis l’utilisation des cookies est réglementée, les autres logiciels espions, bien plus intrusifs ne le sont pas, pas encore.

In fine, l’objectif est, bien sûr, de cibler au plus près le consommateur. Voici trois citations illustratives de l’objectif des responsables de ces sociétés : « Les annonceurs veulent accéder aux personnes, pas aux pages web » ; « Quand une publicité est correctement ciblée, elle cesse d’être une publicité pour devenir une importante information » ; « Nous dirigeons les gens vers différentes files de l’autoroute ». Mais, cette détermination a des limites. Il n’est pas sûr que nous voulions rester toujours dans les mêmes rails et nous sommes, comme tous les humains, heureusement versatiles.

2. L’importance du navigateur et des choix techniques

Un important débat a eu lieu à Microsoft au moment de la mise au point de Internet Explorer 8 entre les ingénieurs et les responsables de la stratégie. Les premiers avaient imaginé un navigateur qui protégeait par défaut la vie privée des internautes en les prévenant des logiciels intrusifs et leur donnant la possibilité de les bloquer. Mais suite à des pressions internes de nouveaux recrutés issus de la publicité sur le web et de la consultation des représentants de cette branche. La tendance a été renversée, rendant quasi-impossible cette protection, qui n’existe plus par défaut et qu’il faut réenclencher à chaque ouverture du navigateur.

L’épisode est intéressant à double titre. D’une part, il illustre combien la logique économique du web est radicalement différente de celle de l’économie classique des logiciels, culture initial de MSN, et repose exclusivement sur la publicité ciblée. D’autre part, il montre le rôle essentiel dans cette économie du navigateur dont les choix techniques ne sont pas gravés dans le marbre.

MSN, malgré tout, cherche encore à se démarquer de ses concurrents sur le web en appliquant une politique plus rigoureuse sur les données qu’il collecte, comme le montre cet article du journal de la firme : Lee Pender, “Privacy: What Does Microsoft Know About You?”, Redmondmag.com, Janvier 7, 2010, ici.

L’épisode peut aussi faire réfléchir à la stratégie de Mozilla avec Firefox, drapé dans la vertu du logiciel libre, mais ne défendant pas mieux les données privées..

3. Cellulaire ou mobile

En Amérique du nord, on dit « téléphone cellulaire », en Europe « téléphone mobile », ou plus rapidement cellulaire et mobile. La différence sémantique est ironique, l’un insiste sur le repérage, le quadrillage voire l’enfermement, tandis que l’autre pointe la liberté, le déplacement. Sans doute, il s’agit de l’envers et du revers d’une même médaille, mais le pile et le face sont pour le moins contrastés. Une même technologie, un même service est désigné selon les continents par des qualificatifs opposés. Ici, je garderai « cellulaire », plus représentatif des propos du WSJ. Les compagnies de téléphone savent, en effet, où se trouvent leurs abonnés à trente mètres près.

L’article met en balance deux conséquences de ce repérage : d’un côté il indique la possibilité de repérer des victimes d’accidents ou de délits ou encore de sécuriser les enfants, qui justifie officiellement la réglementation US d’installation d’une puce GPS dans tous les téléphones cellulaires ; mais il insiste surtout sur les dangers du harcèlement et de la surveillance domestique, multipliant les exemples de femmes battues, retrouvées par leur mari grâce au traçage familial de leur téléphone portable proposé aux abonnés d’un cellulaire. En réalité, les enjeux me paraissent ailleurs : sur la surveillance policière ou le contrôle social d’un côté, la publicité contextualisée, de l’autre

Un chercheur d’une société de sécurité informatique, Don Bailey d’ISec Partners, a montré qu’il suffisait du numéro de cellulaire de la personne, d’un ordinateur, de quelques connaissances sur la technologie des cellulaires pour surveiller n’importe qui. Pour les paranos ou les incrédules, toutes les explications du chercheur sont ici . Il y explique comment il est possible de savoir, pour quelques cents et, tout de même, avec quelques compétences informatiques : qui vous êtes, quels sont les membres de votre famille, vos amis, vos collègues, où vous êtes, où ils sont, ce que vous êtes probablement en train de faire, pourquoi.. et ce que vous allez probablement faire ensuite.

4. Anonymat et personnalisation

Cet article donne une illustration concrète de ce qu’il est possible aujourd’hui de faire avec les données collectées. Il prend l’exemple de la société (x+1) qui a trouvé son modèle d’affaires en 2008 après de nombreux déboires et changements auparavant.

En utilisant les bases de données construites comme indiqué dans le premier article, la société est capable instantanément de donner le profil de consommation de n’importe quel internaute. Ils n’ont pas a priori son nom, mais croisent les références des données, avec la propriété des maisons, le revenu familial, le statut familial, les restaurants habituels, entre autres. Et en utilisant les probabilités, ils font des hypothèses sur les penchants de l’internaute. Le directeur de la société indique : « Jamais, nous ne savons rien sur une personne ».

Sans doute, il leur arrive de se tromper, mais leurs propositions sont suffisamment fiables pour qu’ils aient trouvé un marché auprès des vendeurs de cartes de crédit qui évaluent ainsi en temps réel la fiabilité de leurs nouveaux clients. Comme le dit le journaliste : « en résumé, les sites web ont gagné la possibilité de décider si vous serez un bon consommateur ou non, avant même que vous ne leur disiez quoi que ce soit sur vous-même ». Les conseils d’Amazon à partir de leur base de données maison sont largement dépassés. Ces techniques ouvrent la possibilité de construire un commerce personnalisé où produits, services ou même prix sont proposés selon le profil de chacun.

Mais la préservation de l’anonymat est toute relative et, par ailleurs même si ces sociétés disent ne pas faire de discrimination selon les genres, les profils ethniques, les handicaps qui tombent sous le coup de la loi, de tels profilages peuvent conduire facilement à des dérives éthiques. Ainsi, comme le titre de l’article l’indique, cette économie du web est limite.

5. Contextuel ou comportemental

Le dernier article est celui qui m'a le plus intéressé. Il s'appuie sur un document interne de la société, remue-méninges qui montre les hésitations de Google pour l'exploitation des données qu'il récolte sur les internautes face à la montée de la concurrence. De part sa domination du marché de la publicité en ligne, la position de Google est déterminante à la fois vis-à-vis de ses concurrents et aussi vis-à-vis de l'évolution de la réglementation que chacun sent proche.

La firme détient par son moteur la plus grosse base de données sur les intentions des internautes, mais a résisté jusqu'à présent à surveiller ces derniers sans leur consentement pour préserver son image. Le savoir faire de Google est d'abord contextuel, une expertise de traitement des textes, aussi bien les requêtes des internautes que les documents publiés sur le web et non comportemental, une connaissance des réactions des personnes. Cette dernière expertise est celle de FaceBook ou des jeunes firmes présentés dans les autres articles de la série. D'un côté une expertise linguistique, de l'autre une expertise sociologique. C'est aussi dans ce contexte que l'on peut relire le slogan « don't be evil », on peut chez Google manipuler les mots, pas les personnes. Les débats internes à Google sur l'utilisation des cookies par exemple sont très vifs et ne sont pas sans rappeler les débats de MSN présentés dans un autre article de la série. Dans les deux cas le dilemme est le même : comment préserver la culture de l'entreprise tout en faisant face à la concurrence ?

Une animation très claire, qui accompagne l'article, montre combien aujourd'hui les données engrangées sont nombreuses, recueillies par diverses services de Google et sont encore cloisonnées pour leur exploitation publicitaire. Reste que l'article ne dit pas à quoi servent l'important stock de données collectées en dehors d'une utilisation pour la publicité, par exemple par la barre d'outil de Google.

Suite notamment à l'achat de Double-Click en 2007, à la montée de la concurrence dont Facebook, il semble que la position de la firme a évolué sur le cookies. D'ailleurs, l'enquête déjà citée () montrait que Google est très présent dans la surveillance. Une stratégie pour sortir du dilemme par le haut serait de devenir une bourse d'échanges de données ou une régie de publicité comportementale ciblée.

Actu 24 septembre 2010

Voir aussi :

The convergence of Google, government and privacy - O'Reilly Radar, ici.

Actu du 7 octobre 2010

Comme prévu, la régulation va très très vite dans ce domaine :

“Publicité ciblée : les Américains aussi se mettent à l'abri - Etreintes digitales,” ici.

Actu du 13 octobre 2010

Conformément à l'esprit français dans la continuité de la CNIL, l'argumentaire est plutôt mis ici sur l'éthique et non sur le commerce. Deux références :

Le livre de D. Kaplan, présentation ici

La signature de chartes sur le droit à l'oubli : pour la publicité ciblée (ici) et dans les sites collaboratifs (). Signatures refusées par Facebook et Google.. entre autres.

Dans ce domaine, l'autodiscipline est peu efficiente, seule compte la norme comme le propose Helen Bissenbaum ().

Actu du 18 oct 2010

Le WSJ continue à creuser le même sillon en en faisant une rubrique régulière What they know ici et notamment cet article :

Julia Angwin et Steve Stecklow, “'Scrapers\' Dig Deep for Data on Web,” wsj.com, Octobre 12, 2010, ici .

Actu du 26 octobre 2010

Voir ce nouvel article sur une levée de fonds de la société Cloudera.

Actu du 27 octobre 2010

A suivre :

“Confidentialité : Google poursuivi en justice aux Etats-Unis,” Le Monde, Octobre 27, 2010, ici.

lundi 16 août 2010

Vieux et nouveau monde (2) (la Chine)

Je ne résiste pas à la tentation de reproduire l'image publiée par l'agence d'information officielle chinoise, Xinhua (ici), à l'occasion de la signature d'un accord entre cette même agence et la plus importante firme mondiale en nombre d'abonnés de téléphone mobile, China Mobile Communications Corp., pour fonder une nouvelle société consacrée à un moteur de recherche.

Xinhua-China-Mobile_to-search-engine-joint-venture.jpg

Il y aurait beaucoup à dire sur cette initiative, concernant les relations avec Google, le marché de la publicité sur le téléphone mobile, la concurrence potentielle avec le moteur chinois Baïdu ou encore, bien sûr, l'implication directe du gouvernement chinois dans la circulation de l'information sur le web. On trouvera quelques questions pertinentes sur ce compte-rendu de Business Insider (ici). Il est trop tôt pour apporter des réponses et même proposer une analyse.

Mais cette photo d'une cérémonie anachronique (les deux autres qui accompagnent l'article de l'agence sont du même tonneau) m'en a rappelé une autre publiée dans un ancien billet () à l'occasion de l'intervention d'un représentant de Google à la Sorbonne :

flickr-chanzi

J'écrivais à cette occasion « Cette journée a montré de façon éclatante combien l'époque que nous vivons peut se lire comme un choc, une confrontation, entre un nouveau monde qui se cherche, audacieux parfois jusqu'à l'arrogance et l'inconscience, et un vieux monde qui l'observe, sage mais parfois jusqu'à la frilosité et l'aveuglement. »

La Chine subit les mêmes soubresauts, avec sa culture et son histoire propre. On pourra s'en facilement convaincre en lisant le récent compte-rendu de voyage passionnant de O. Ezratty dans ce pays ().

samedi 14 août 2010

Google mise tout sur la pub ciblée

Le Wall Street Journal vient de publier un entretien avec le prolixe directeur financier de Google, E. Schmidt :

Holman W. Jr Jenkins, “Google and the Search for the Future,” The Wall Street Journal, Août 14, 2010, ici.

Les propos s'adressent aux actionnaires s'inquiétant d'une fuite en avant technologique de la firme qui ne distribuerait pas assez de dividendes alors que c'est une machine à cash. Mais pour M. Schmidt l'enjeu est d'abord de préserver la position de Google sur la publicité sur le web au moment où la recherche (search) est de plus en plus dépassée. Extraits (trad JMS) :

« Je pense vraiment que la plupart des gens ne veulent pas que Google réponde à leurs questions, poursuit-il. Ils veulent que Google leur dise ce qu'ils devront faire ensuite. »

« (..) Nous savons grosso modo qui vous êtes, à quoi vous faites attention, qui sont vos amis. » Google sait aussi à moins d'un mètre près où vous êtes.

Aux dires de M. Schmidt, une génération de puissants appareils de poche est sur le point de sortir, capables de nous surprendre avec des informations que nous ne savions pas vouloir connaître. « Ce qui rend les journaux si fondamentalement fascinant - les trouvailles fortuites (serendipity) - peut aujourd'hui être calculé électroniquement. » (..)

« La technologie sera si efficace qu'il sera très difficile pour les gens de regarder ou consommer quelque chose qui n'aura pas été d'une certaine façon taillée sur mesure pour eux. » (..)

M Schmidt pense que la réglementation est inutile car Google est fortement incité à préserver les droits des usagers, sinon ils s'enfuiront en une minute si Google fait quoi que ce soit avec les renseignements personnels qu'ils trouvent trop sensibles. (..)

« Je ne crois pas que la société comprenne ce qui arrive quand tout est accessible, potentiellement connu et enregistré par tout le monde tout le temps ». Il prédit, apparemment sérieusement, qu'un jour chaque jeune arrivé à l'âge adulte aura le droit de changer automatiquement de nom pour désavouer sa jeunesse fêtarde enregistrée sur les sites des médias sociaux de leurs amis.

« Je veux dire que nous devons vraiment penser ces questions à un niveau sociétal, ajoute-t-il. Je ne parle même pas des choses vraiment effrayantes, comme le terrorisme ou la perversité. »

Ainsi E. Schmidt confirme que tous les efforts de Google ne portent que sur un seul mode de revenu : la publicité ciblée. C'est aussi la justification de la gratuité d'Androïd pour les opérateurs de téléphonie mobile, des récentes prises de positions à propos de la neutralité du net avec Verizon ou encore des efforts sur Chrome OS. Bien sûr, cette stratégie est dangereuse pour ses concurrents qui ont d'autres sources de revenus, car elle a tendance à les assécher en proposant grâce à son marché biface gratuitement ce qu'ils vendent à leurs clients. Elle l'a été pour la presse et globalement les industries de contenu, elle l'est aujourd'hui pour Apple et pour Microsoft, c'est à dire la micro-informatique.

Il a raison d'indiquer que des questions d'éthique se posent. Mais il n'est pas sûr que sur ce point le débat soit à la hauteur des enjeux.

Ajoutons que le journaliste du WSJ ne parait pas convaincu par tous les arguments, notamment concernant la facilité à quitter Google en cas de problème ou encore la propension de la firme à investir dans les services non rentables comme YouTube.

Actu du 30 août 2010

A compléter avec cet excellent article que je n'avais pas repéré :

Jessica E. Vascellaro, “Google Agonizes on Privacy as Ad World Vaults Ahead,” wsj.com, Août 10, 2010, rub. What They Know, ici.

Voir en particulier l'animation du graphique.

mercredi 28 juillet 2010

Économie immatérielle

Autre suggestion de lecture longue pour l'été :

Olivier Bomsel, L'économie immatérielle : Industries et marchés d'expériences, Nrf Essais (Gallimard, 2010). (itw Télérama).

Par une relecture d'auteurs, classiques et plus récents, ce livre ne suggère pas moins qu'une révision du sens de l'histoire de la pensée économique et, sans doute, de l'économie elle-même. Partant du principe que la science économique depuis A. Smith s'intéressait à «l'économie des choses» et à la division du travail ou l'équilibre des marchés, il montre qu'une rupture du raisonnement s'est opérée par la proposition de R. Coase en 1937 dans son célèbre article The nature of the firm (pdf). Coase suggère de prendre en compte les coûts de transaction pour expliquer le partage de la production et la distribution des biens entre un marché d'un côté et des organisations de l'autre. Dès lors, la division du travail pour améliorer la productivité n'est plus l'explication essentielle du développement économique, mais il faut plutôt la chercher du côté des conventions ou des contrats qui se mettent en place, souvent par écrit, pour configurer l'économie. Mieux, avant même de contracter, les protagonistes doivent se renseigner sur les modalités des diverses formules (marché ou organisation) pour faire un choix éclairé, tout ce processus est informationnel et coûteux. Ainsi nous serions passés progressivement d'«une économie des choses» à «une économie immatérielle».

Autre proposition de l'auteur : dans cette économie, les effets de réseaux sont importants, et donc les externalités, positives ou négatives, dont profitent ou que subissent chaque consommateur individuel du fait de la consommation d'un bien ou d'un service par d'autres individus. Les effets de réseaux sont particulièrement importants dans les biens informationnels qui se trouvent maintenant au cœur de l'économie. O. Bomsel suggère que les institutions mises en place pour «internaliser» ces effets, c'est à dire les maîtriser et les réguler pour le bien de la collectivité soient intégrées dans le raisonnement économique.

Je ne saurai ici relever tous les points stimulants de ce livre qui a le mérite de sortir du discours convenu sur l'économie numérique et de faire réfléchir. Pour alimenter sa thèse, O. Bomsel relit de nombreux classiques de l'économie. C'est très salutaire et très éclairant, même si on peut s'étonner de l'absence d'H. Simon et la rationalité limitée (wkp) ou encore O. Williamson sur les coûts de transaction (wkp). De plus, il ne semble pas opérer une distinction nette entre le rôle de l'information dans l'économie et les activités économiques consacrées à l'information (industries culturelles, industries de l'information). Sans doute, la thèse d'une «économie immatérielle» suggère que toutes les activités économiques sont consacrées à l'information, mais je ne suis pas vraiment sûr, même si la notion de «biens d'expérience» ou la signification des consommations s'étend que les particularités des branches jusqu'ici spécialisées dans ce domaine se retrouvent dans le reste de l'économie.

L'auteur m'a beaucoup moins convaincu lorsqu'il s'éloigne de l'économie elle-même pour la psychanalyse, la linguistique ou la sémiotique. Il cite J. Lacan ou M. Foucault, mais ignore J. Baudrillard (celui du Système des objets ou de Pour une critique de l'économie politique des signes) ou encore G. Debord, qui auraient pu enrichir ou nuancer ses propos. Et surtout il méconnait les travaux en sciences de l'information, et notamment les interrogations sur la notion d'information et celle de document, à part une référence au livre de 1991 sur l'histoire de la signature de B. Fraenkel (pour un travail plus récent du même auteur sur le sujet voir cairn). Pourtant, la question qu'il pose est bien celle du rôle prééminent dans l'économie de «l'information consignée», l'objet premier des sciences de l'information.

Sur ces dimensions, l'auteur, fasciné par le livre Écrire à Summer de JJ Glassner sur l'invention de l'écriture cunéïforme, déduit dans un raccourci rapide que le numérique serait une nouvelle écriture universelle puisque tous les signes s'y réduisent à une série de 0 et de 1. Mais, si une formule comme «c'est la première fois depuis cinq mille ans qu'on invente une nouvelle écriture» peut séduire un journaliste de Télérama et frapper l'imagination des lecteurs, il s'agit là d'un contresens : le numérique n'est pas une nouvelle écriture. On peut objecter, en effet, de nombreux arguments à cette proposition. Tout d'abord, le 0 et le 1 sont des chiffres arabes écrits (wkp) dont l'universalité ne date pas d'hier. Ensuite, personne ne sait lire un programme informatique écrit en binaire, il s'agit en réalité de commandes envoyées à la machine et non une écriture. Les 0 et 1 ne représentent qu'une alternative de commande, oui ou non, fermé ou ouvert, et la grande innovation de ce côté est d'y avoir introduit le calcul booléen. Une écriture que personne ne peut lire n'a pas d'existence.

Ainsi, il serait plus juste de comparer la possibilité de consigner et reproduire tous les signes grâce à l'informatique à l'invention de l'imprimerie qu'à celle de l'écriture, une réelle innovation, une révolution même grâce aux possibilités quasi-infinies de reproduction, de combinaison et de transformation qu'ouvrent la puissance du calcul. C'est déjà beaucoup et n'est pas sans conséquence sur les écritures traditionnelles elles-même, comme en leur temps l'invention des caractères mobiles (voir, par exemple, les conséquences de la multiplication des SMS sur la connaissance des caractères chinois ici). Mais est-ce alors compatible avec la proposition de l'auteur d'une «économie immatérielle» ? Je ne sais.

mercredi 21 juillet 2010

Économie de la culture

L'été est propice aux lectures longues. Voici donc une première suggestion :

Xavier Greffe, “Introduction : L'économie de la culture est-elle particulière ?”, Revue d'économie politique Volume 120, n°. 1 (2010): 1-34. (Cairn)

Il existe en France une véritable école de pensée sur l' économie de la culture. Nombreuses sont les recensions disponibles sur le sujet. On en trouve même une remarquable sur la version française de Wikipédia. La page Économie de la culture (wkp) et la page Histoire de la pensée économique des arts et de la culture (wkp) sont particulièrement fournies et à jour, grâce à un wikipédien doctorant, Mathieu Perona (alias Bokken) qui alimente de plus un intéressant blogue (). Il suffit de comparer avec la version anglaise de Wikipédia (wkp) pour mesurer que, sur ce thème au moins, les internautes francophones sont mieux renseignés que les anglophones.

Du côté académique, le dernier numéro de la Revue d'économie politique (cairn) est entièrement consacré à l'économie de la culture et témoigne de cette vitalité. Son introduction par X. Greffe, un des pères fondateurs de l'analyse économique de la culture en France, est un modèle du genre. Il met d'abord en perspective les travaux depuis Adam Smith jusqu'à l'ouvrage de Baumol et Bowen, souvent considéré comme le point de départ d'une branche particulière de l'économie consacrée à la culture. Mais l'intérêt de l'article réside surtout dans le panorama critique qu'il propose des dernières avancées contemporaines, classées selon trois thèmes. Je reproduis ci-dessous les introductions des trois parties suivantes de son texte. Chaque partie est divisées en sous-parties, objet de développements précis, détaillés et denses.

La culture, part maudite de l’économie de marché ?

En 1966, l’ouvrage de Baumol et Bowen va développer le principe de la faible soutenabilité de la culture dans une économie de marché Baumol et Bowen, 1966. L’idée selon laquelle marché et culture font « mauvais ménage » n’était pas nouvelle, et si l’on prend un pays comme la France nombreux étaient déjà les plaidoyers pour considérer la culture comme un bien à part, créateur de bien être collectif, et devant à ce titre être rendu disponible à ceux que leurs revenus empêchaient d’y accéder. En outre, l’idée selon laquelle les artistes ne pouvaient vivre de leur art, souvent considérée comme l’expression la plus achevée du romantisme, était assez admise voire portée comme un drapeau tel le poète de Vigny dans Chatterton : « On ne fait de l’art que si l’on n’a pas besoin d’en vivre ! » (..)

Le cortège des extrêmes

Liée par essence à la création, ou la mise en place de produits, services ou interprétations nouvelles, le producteur de l’activité artistique ne sait pas comment elle sera reconnue ni validée. De son coté, le demandeur potentiel d’une telle activité en ignore la qualité faute de l’avoir expérimentée ou même identifiée. Des deux cotés du marché, l’incertitude est diffuse, mais il faut relever d’entrée qu’elle est ancrée dans le principe même de la l’activité artistique comme les observations de Schumpeter l’ont souligné plus haut. (..)

La culture comme levier du développement soutenable ? Back To the Market

Au cours des deux dernières décennies, des travaux se sont multipliés pour souligner les contributions que des activités culturelles pouvaient apporter au développement économique et social, épousant trois perspectives : la contribution de la créativité artistique à la qualité des produits et au renforcement de la compétitivité ; la satisfaction de besoins sociaux ; le renforcement de l’attractivité et de la dynamique des territoires. (..)

Le numérique n'est traité que dans une sous-partie de la deuxième partie. C'est normal, la culture ne se réduit pas à la culture numérique quoiqu'en pensent certains. Mais, inversement, les trois thèmes ci-dessus trouvent un écho dans les débats qui entourent le développement du numérique et bien des réflexions et des analyses des économistes de la culture pourraient utilement éclairer ceux qui tentent de décrypter l'économie numérique.

Actu du 24 août 2010

Voir aussi : Livre vert - «Libérer le potentiel des industries culturelles et créatives» (DGEC - Commission européenne, 2010). ici

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