Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 29 avril 2010

Lire dans un écrin

Hier c'était le cinquième anniversaire de l'ouverture la Grande bibliothèque à Montréal qui vient de fêter son trois millionième visiteur annuel. La Grande bibliothèque est une des pièces maîtresses de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Une réussite incomparable. Tout est dit ici dans ces vidéos :

Anniversaire-BAnQ.jpg

Rien à ajouter sinon Bravo !

Deux petits commentaires :

Si la Grande bibliothèque est très ouverte sur le numérique, c'est avant tout une bibliothèque classique, dont le modèle est porté ici à son meilleur. Ainsi faut-il relativiser les discours de rupture qui foisonnent sur le web.

L'Ebsi, par l'augmentation des cohortes d'étudiants et la révision de ses programmes, entend bien, modestement et à sa place, participer au renouveau des professions de l'information où le Québec a, à l'évidence, son mot à dire.

Économie de la conservation numérique

Le Blue Ribbon Task Force on Sustainable Digital Preservation and Access (que l'on peut traduire par le groupe de travail sur les politiques publiques de conservation et d'accès numérique), lancé il y a deux et demi par la NSF et la fondation Mellon (en collaboration avec la Bibliothèque du Congrès, JISC, le CLIR et les Archives nationales US) vient de publier son rapport final :

Blue Ribbon Task Force Final Report, Sustainable Economics for a Digital Planet: Ensuring Long-Term Access to Digital Information, February 2010. ici Le site propose aussi une bibliographie sur le sujet.

Le rapport n'aborde pas la technologie, mais les politiques et surtout pour le thème de ce blogue l'économie du processus. Il s'agit plus d'une étude théorique, un cadre de réflexion, que d'une analyse de terrain et on peut regretter l'absence de données empiriques qui auraient donné du corps et du poids aux arguments. Néanmoins les réflexions de cette nature sont rares et donc précieuses.

Pour ce billet, j'ai retenu les quatre caractéristiques économiques de la conservation numérique (en italique, ce sont des citations du rapport, Ch2 p.24-30 trad JMS) :

1. La demande pour une conservation numérique est une demande dérivée

Autrement dit, la demande n'est pas directe, on ne conserve pas pour conserver, mais pour donner accès à l'avenir à des informations numériques. Cette caractéristique n'est pas très originale, ni propre au numérique. C'est le cas de nombreux biens et services en économie, en réalité toutes les matières premières ou encore les biens intermédiaires. Mais elle a des conséquences, notamment que le marché n'est pas toujours capable de réguler cette activité :

Parce que la conservation est une demande dérivée, la décision de conserver viendra en définitive de la valeur perçue associée au matériel numérique dans le temps.

2. Les matériaux numériques sont des biens durables dépréciables

Un bien durable dépréciable est quelque chose qui dure longtemps en produisant de la valeur continuellement, mais la qualité et la quantité de cette production peut décliner si des actions ne sont pas engagées pour maintenir la viabilité ou la productivité du bien. (..)

Parce que le matériel numérique est un bien durable dépréciable, on doit faire continuellement des investissements pour leur maintenance si l'on peut soutenir leur possibilité de créer de la valeur dans le temps.

3. Les biens numériques sont des biens non-rivaux et autorisent les passagers clandestins

Cette caractéristique est bien connue des économistes de l'information.

Les biens numériques sont des biens non-rivaux, car il suffit qu'un acteur conserve un bien, il l'est pour toute intention ou objectifs conserver pour tous. Dans ces circonstances, l'incitation pour un seul acteur à assumer les coûts de la conservation est affaiblie, puisque les autres pourront profiter gratuitement des bénéfices.

4. La conservation numérique est un processus dynamique qui dépend du chemin suivi

Cette caractéristique est la plus originale et la plus spécifique au numérique et donc la plus intéressante. Dans l'analogique, le processus de conservation venait en fin du cycle de vie du bien, c'est à dire à la dernière étape du circuit classique de création-production-diffusion. Dans le numérique, chaque étape peut influer sur le processus de conservation et celui-ci implique des décisions à chaque stade.

Le fait que les décisions de conservation dépendent du chemin suivi signifie que les décisions peuvent influer à chaque moment les conditions futures et déterminer l'éventail des choix futurs.

Malgré l'intérêt de cette réflexion, il me semble qu'il lui manque le plus important, c'est à dire une interrogation sur la nature économique de la valeur de la conservation. Les propos sur cette question (p.20) auraient pu être plus approfondis, notamment en faisant référence par exemple à l'économie de l'assurance.

Le chapitre suivant présente la répartition des responsabilités et des rôles en soulevant les enjeux qui se posent à chaque étape.

L'ensemble est illustré sur quatre domaines d'application (ch4) : le discours scientifique, les données de la recherche, le contenu culturel commercial et le contenu produit collectivement sur le Web. L'intérêt du rapport est de fournir un cadre d'analyse et de réflexion.

jeudi 22 avril 2010

Grandes manoeuvres, toujours

Pour alimenter la réflexion des deux derniers billets, sur le positionnement stratégique des firmes et la nécessité de repenser les notions de liberté individuelles et sans doute aussi de service public dans le monde documentaire (ici et ), l'actualité est très riche en ce moment. Les annonces se succèdent. Je retiens sans avoir le temps de vraiment commenter :

  • Ce schéma présenté par le Journal du net (ici) qui compare l'évolution du cours de l'action de Google et celle de Apple. Clairement le second est en train de prendre la tête, au moins de l'avis des actionnaires.

Cours-Appel-vs-Google.jpg

Il y a comme un clin d'œil ironique de l'histoire à voir les nouveaux imprimeurs-libraires de l'ère numérique prendre la main sur le modèle éditorial.

  • L'analyse de l'évolution de la relation entre Google et les bibliothèques nord-américaines par Lionel Maurel () qui montre à la fois un assouplissement des positions de la firme, et donc quelques faiblesses d'une stratégie trop ambitieuse et parfois surinterprétée par les blogueurs, et une volonté de maintenir un contrôle strict des métadonnées, c'est-à-dire de la maîtrise de la circulation à l'intérieur du vaste texte constitué par l'ensemble des fonds numérisés, ce qui est bien le cœur de son métier.
  • L'évolution de la stratégie de Facebook (ici) qui confirme d'une part l'importance de la maîtrise du graphe social, ici passablement inquiétante, et, d'autre part en creux, la recherche toujours non aboutie d'un vrai business model. Facebook se trouve un peu dans la même situation de fragilité hégémonique que Google, mais sur un terrain différent et surtout le CA en moins.
  • Cette citation d'un billet d'A Mons () :

Donc, seules trois plates-formes ont connu des hausses significatives en 2009, soit Facebook (350 millions de membres et 45% d’augmentation du trafic dans la dernière année), Orkut (180 millions de membres et 187% d’augmentation) mais aussi et surtout Qzone ou QQ.com avec 200 millions de membres et presque invisible sur les radars occidentaux. C’est que cette dernière est chinoise et qu’elle montre un taux de croissance de presque du double de Facebook (87,6%). Ainsi, il s'opèrerait un partage de plus en plus significatif entre trois graphes, sans doute assez étanches les uns des autres pour des raisons culturelle, linguistique et démographique : occidental, indien et chinois.

Actu un peu plus tard

Lire le billet de M.-C. Beuth sur le sujet qui décortique clairement le choc des stratégies, et valide implicitement le tableau à trois entrées de Roger (ici)

Actu du 23 avril 2010

À lire aussi cet article du Monde qui montre bien l'enjeu de la redocumentarisation des individus, même s'il n'emploie pas le terme.

Facebook : de la nécessité de protéger ses données "relationnelles", par Guilhem Fouetillou, Le Monde 22 avril 2010 ici

Extraits :

Le fait que des individus se rassemblent autour de sujets d'intérêt commun n'est évidemment pas une découverte, la sociologie a décrit depuis longtemps ce phénomène et lui a même donné un nom : "homophilie". Ce qui est nouveau, par contre, c'est que sur Facebook chaque personne possédant un compte inscrit et archive l'ensemble de ses relations d'homophilie. Il devient alors possible de mesurer et d'analyser ces relations sur la totalité du réseau et de cerner avec précision le profil d'individus qui pourtant ont mis tous leurs curseurs de vie privée au maximum dans Facebook. (..)

On voit facilement comment ce type d'informations est d'une valeur inestimable pour des marques souhaitant déployer des stratégies de "marketing comportemental" mais aussi pour des organisations cherchant à repérer et à surveiller étroitement des groupes d'individus considérés comme "structurellement" à risque.

Ce ne sont donc pas uniquement nos données personnelles qu'il faut aujourd'hui maîtriser mais bien l'ensemble de nos liens, de nos relations, tant celles-ci communiquent de ce que nous sommes. C'est à Facebook aujourd'hui de donner à chacun le choix de rendre accessible et exploitable – tant par Facebook que par des tiers – le réseau de ses relations, indépendamment de ses données personnelles. De plus, cette action ne devrait pas être uniquement répercutée sur nos propres comptes mais aussi sur l'ensemble des comptes des personnes avec qui nous sommes liés car il s'agit bien là de relation nécessitant d'être verrouillées des deux côtés si l'on ne souhaite pas les voir diffusées.

Actu du 27 avril 2010

Ce commentaire d'O. Ezratty () sur un billet de F. Cavazza (L’avenir de l’informatique est-il au mobile ou au tactile ? Les deux (en partie), 12 avril ici) :

Un paradigme clé à observer est l’évolution de la répartition des usages entre création (de contenus), consommation (de contenus, comme pour acheter en ligne) et communication.

L’ordinateur classique avec clavier+souris est adapté à l’ensemble des usages et notamment au premier. Les alternatives mobiles et/ou tactiles telles que l’iPad sont adaptées aux deux dernières et assez peu pratiques pour la création, sauf pour dessiner “au doigt” ce qui ne va pas bien loin. Pour la photo et la vidéo, l’usage d’un mobile pour le transfert n’est pas une activité de création en soi. Le montage (vidéo) ou la retouche (photo) en sont. Et nécessitent encore un ordinateur classique.

Le fait est quand dans le grand public, il y a plus de consommateurs que de producteurs, ce, malgré l’avènement des réseaux sociaux. J’ai même l’impression qu’il y a de moins en moins de producteurs, tant les réseaux sociaux consomment le temps des Internautes dans la gestion de leurs interactions avec leur communauté. (..)

Tu évoques justement les comportements de la génération Y. Est-ce que ces nouveaux outils ne sont pas discrètement de les détourner des activités de création ? Est-ce que l’on créé plus lorsque l’on consomme trop ? C’est un peu comme le diptyque blog/twitter : qui va créer si tout le monde se met à consommer (via les RT) ?

Actu du 2 mai 2010

Fred Cavazza, “Facebook va-t-il révolutionner le web ?,” FredCavazza.net, Avril 28, 2010, ici

De nouveau un intéressant billet de F Cavazza, dans lequel, il cite ce tableau :

Revenu-par-internaute.jpg

mardi 13 avril 2010

Résistance à la redocumentarisation des humains

À lire absolument, un entretien avec Eben Moglen, La liberté contre les données dans le nuage, qui vient d'être traduit par Framablog (ici, entretien original ).

Le juriste y développe une solution technique simple, sur la base de serveurs individuels portables, pour garder la maîtrise de nos données. C'est la première fois que je lis ce genre de solution qui me parait plus réaliste que les tentatives européennes de brider à coup de lois, de règlements ou campagnes d'opinion des mouvements trop socialement installés pour être endigués.

Il s'agit d'une résistance à la redocumentarisation croissante des humains. Cette dernière a beaucoup d'avantages, mais est lourde d'une menace de contrôle social, commercial ou politique (voir ici). Reste à savoir si un modèle économique commercial du Web est possible sans elle.

Tout est à lire. Ci-dessous quelques extraits qui sont en parfaite résonance avec ce blogue.

Les services sont centralisés dans un but commercial. Le pouvoir des traces est monnayable, parce qu’elles fournissent un moyen de surveillance qui est intéressant autant pour le commerce que pour le contrôle social exercé par les gouvernements. Si bien que le Web, avec des services fournis suivant une architecture de base client-serveur, devient un outil de surveillance autant qu’un prestataire de services supplémentaires. Et la surveillance devient le service masqué, caché au cœur de tous les services gratuits. (..)

Les applications de réseaux sociaux en sont l’exemple le plus flagrant. Elles s’appuient, dans leurs métaphores élémentaires de fonctionnement, sur une relation bilatérale appelée amitié, et sur ses conséquences multilatérales. Et elles sont complètement façonnées autour de structures du Web déjà existantes. Facebook c’est un hébergement Web gratuit avec des gadgets en php et des APIs, et un espionnage permanent - pas vraiment une offre imbattable. (..)

Et donc, ce que je propose basiquement, c’est que nous construisions un environnement de réseau social reposant sur les logiciels libres dont nous disposons, qui sont d’ailleurs déjà les logiciels utilisés dans la partie serveur des réseaux sociaux; et que nous nous équipions d’un appareil qui inclura une distribution libre dont chacun pourra faire tout ce qu’il veut, et du matériel bon marché qui conquerra le monde entier que nous l’utilisions pour ça ou non, parce qu’il a un aspect et des fonctions tout à fait séduisantes pour son prix. (..)

Sur le long terme, il existe deux endroits où vous pouvez raisonnablement penser stocker votre identité numérique : l’un est l’endroit où vous vivez, l’autre est dans votre poche. Et un service qui ne serait pas disponible pour ces deux endroits à la fois n’est probablement pas un dispositif adapté.

A la question « pourquoi ne pas mettre notre serveur d’identité sur notre téléphone mobile ? », ce que je voudrais répondre c’est que nos mobiles sont très vulnérables. Dans la plupart des pays du monde, vous interpellez un type dans la rue, vous le mettez en état d’arrestation pour un motif quelconque, vous le conduisez au poste, vous copiez les données de son téléphone portable, vous lui rendez l’appareil, et vous l’avez eu.

Actu du 27 avril 2010

En réalité, avec le web des objets, c'est bien plus que les réseaux sociaux qui sont concernés. Ce genre de projets, par exemple me fait frémir et devrait faire réfléchir plus avant les partisans inconditionnels de la libération des données :

Opera: « Appareils photo, frigos, alarmes… constitueront, demain, une des bases du web », Entreprise Globale, 10 avril 2010 ici.

Actu du 6 mai 2010

Sur le Web des objets, voir aussi le billet de l'Atelier : Quel modèle économique pour le Web des objets ici

mercredi 07 avril 2010

Problématiques et stratégies sur le document numérique

À l'occasion de la préparation de la 13ème et dernière séance à venir du cours 2010 sur l'économie du document (ici), j'ai actualisé et ajouté une colonne à un ancien tableau que tous ceux qui ont participé à l'aventure de Roger Pédauque connaissent.

Pour les non initiés à la réflexion pédauquienne, tout est expliqué dans ce livre. On peut en consulter en ligne l'intro et les trois textes collectifs (1, 2, 3). Malheureusement tout le travail du RTP-DOC n'est plus accessible.

Problematique-doc-num.png

Je rappelle que les lignes représentent les trois dimensions constitutives d'un document selon les réflexions pédauquiennes.

  • La colonne Chercheurs liste quelques disciplines, sans souci d'exhaustivité ni d'exclusivité, qui, lorsqu'elles abordent la notion de document, privilégient plutôt l'une de ces trois dimensions.
  • La colonne Objet/résultats indique l'objet particulier sur lequel portent les principaux efforts de recherche
  • La colonne Étape/interrogation souligne l'avancement des travaux, mais aussi en italiques le principal dilemme.
  • Enfin la dernière et nouvelle colonne montre que des stratégies industrielles peuvent aussi se lire à partir de cette grille.

Il est utile de décrypter ainsi à partir des sciences de l'information les stratégies des principales firmes. On se rend clairement compte qu'elles ont choisi des «avantages concurrentiels» différents.

On peut aussi y lire une gradation de haut en bas : Apple et Amazon ont les stratégies les plus traditionnelles, celles qui se rapprochent le plus des industries anciennes où le document n'était pas isolable de son support. Google a utilisé le Web comme un seul texte, sans gros souci de son ordre documentaire, il a ainsi rebrassé les cartes en trouvant avec la vente de mots clés aux annonceurs une source de revenu cohérente et indépendante des supports. Facebook va encore plus loin en inversant la problématique : ce n'est plus l'ordre documentaire ancien, ni même le contenu qui prime, mais bien les lecteurs qui forment l'ordre et sont documentés en conséquence et pour lesquels les documents traditionnels ne sont que des objets de trocs parmi d'autres. Reste que Facebook n'a pas encore trouvé un modèle d'affaires vraiment en phase avec son fonctionnement.

Mais il faut, à mon avis, se garder de conclure à un sens de l'histoire où le dernier arrivé serait le plus à même de l'emporter. La notion de document est trop importante pour une société pour qu'elle ne soit pas réordonnée. Si l'on suit Roger : celui qui devrait l'emporter est celui qui arrivera le mieux à mettre en cohérence les trois dimensions.

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