Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 03 décembre 2009

Les pratiques de recherche des étudiants

Un rapport intéressant signalé par Fabrizio Tinti (ici).

Head Allison J. and Michael B, Eisenberg, How College Students Seek Information in the Digital Age, Project Information Literacy progress report, The information School, December 1 2009. Pdf

Une enquête menée auprès d'un échantillon de 2.318 étudiants de collège (1er cycle) de six campus US. Six principaux résultats, indiqués en introduction plutôt rassurants pour les professeurs, mais moins pour les bibliothécaires, tout particulièrement les bibliothécaires de référence (trad JMS) :

  1. Beaucoup des étudiants de l'échantillon ont déclaré être curieux, engagés et motivés au début d'une recherche, aussi bien pour un cours que dans la vie quotidienne. Le besoin d'avoir une vue d'ensemble ou d'un arrière-plan sur un sujet était le facteur déclenchant la recherche pour un cours (65%) et dans la vie quotidienne (63%).
  2. Presque tous les étudiants de l'échantillon s'appuient d'abord sur les lectures du cours et non sur Google pour les recherches liées aux cours. De la même façon, Google et Wikipédia sont les sites privilégiés de presque tous les répondants pour la vie quotidienne.
  3. Les bibliothécaires sont considérablement sous-utilisés par les étudiants. Huit sur dix des répondants indiquent qu'ils ne s'adressent que rarement, voire jamais pour une aide dans leur recherche pour les cours.
  4. Neuf étudiants sur dix s'adressent à la bibliothèque pour des recherches sur des bases de données (comme EBSCO, JSTOR ou ProQuest) pour mener leurs recherches pour les cours, pour obtenir des documents et données crédibles, pour des informations approfondies, et la capacité de répondre aux attentes de leurs professeurs.
  5. Même si les bibliothécaires ont formé les premiers les étudiants à l'usage des bases de données au cours de sessions d'initiation, les étudiants expliquent dans les entretiens qui se tournent vers les professeurs pour les encadrer dans leurs recherches, quand ils avancent dans leur scolarité.
  6. Les raisons des tergiversations des étudiants ne sont plus les mêmes que celles d'avant l'internet comme la peur de l'échec ou un manque de confiance qui étaient alors courants au premier cycle dans les années quatre-vingt. Nous avons plutôt trouvé que la plus grande part des natifs numériques de l'échantillon (40%) avaient tendance à retarder le travail demandé parce qu'ils jonglaient avec les besoins pour répondre aux demandes concurrentes des cours venant d'autres classes.

mardi 01 décembre 2009

Couvertures des sciences de l'information

Le livre Introduction aux sciences de l'information sera dans les librairies françaises en début d'année prochaine grâce aux Éditions La Découverte. Prix 18 Euros.

Le contenu est le même que celui de l'édition québécoise, il n'y a que la couverture qui change.

Introduction-comparaison.jpg

La couverture française (à droite) est plus élégante, mais j'ai un faible pour le côté foutrac québécois.

Toutes les informations sur le livre sont ici. Les premiers chiffres de vente du Québec sont très encourageants. Il semble que, sorti seulement en septembre, il figure parmi les meilleures ventes de l'année 2009 des Presses de l'Université de Montréal.

Une des explications de ce succès est, bien sûr, la popularité grandissante des professions de l'information au Québec.

L'EBSI a effectué au printemps 2009 un sondage auprès des finissants de maîtrise de la promotion 2008 : 29 des 67 diplômés de 2008 ont répondu au questionnaire. Les résultats indiquent que tous les répondants avaient un emploi au moment de l'enquête, dont 26 (89,7%) en sciences de l'information. Le nombre de postes permanents atteignait 46,2%, tandis que 42,3% avaient des contrats renouvelables et 11,5% des contrats non renouvelables.

42,3% des répondants avaient un salaire de plus de 50 000 $, 23,1% avaient un salaire de 40 000 à 49 999 $, 19,2% avaient un salaire de 30 000 à 39 999 $ et 11,5% avaient un salaire de 60 000 $ ou plus (chiffre atteint pour la première fois pour des finissants depuis que nous faisons ce sondage).

Depuis l'année 2009, le contingentement de la maîtrise a été élevé à 120 étudiants pour un programme entièrement révisé (). Le processus d'admission pour l'automne 2010 démarre en janvier prochain.. au moment de la sortie du livre en France.

jeudi 26 novembre 2009

A very short conversation..

À lire absolument, le point fait par Lionel Maurel sur le feuilleton juridico-politique Google Books (ici). Il fait une lecture documentée et fine de la dialectique entre la stratégie industrielle et la construction du droit. On voit l'Histoire de la construction du Web-média s'écrire sous nos yeux

Nous n’en sommes qu’au tout début. Le jeu de rôle entre les industriels, la société civile et les pouvoirs publics est essentiel et passionnant à suivre en direct. Mais in fine, on arrivera à un modèle stable comme cela a été le cas pour la presse, le cinéma, la radio. Pour ce média-ci, la maîtrise des données (logs) est sans doute l’enjeu essentiel et il n’est pas étonnant que Google n'ait encore fait aucune concession sur ce point.

Reste que le jeu joué par les bibliothèques américaines a été étrange dans cette affaire et qu’elles paraissent se réveiller un peu tard. Il est ironique avec le recul de relire la genèse du projet, la première «chimère», pour reprendre l'expression de L. Maurel :

Search Me? Google Wants to Digitize Every Book. Publishers Say Read the Fine Print First. By Bob Thompson Washington Post Staff Writer Sunday, August 13, 2006; D01 ici

La bibliothèque de Standford a été la première contactée et ses responsables ont été invités chez Google. Extrait de l'article :

In September 2003, Keller and Herkovic drove down to Mountain View to hear a proposition from Page and some other Googlers.

"It was a very short conversation," Keller says. "Basically they said, 'What do you think about digitizing every book in the library?' And we said, 'Yay!' "

mercredi 25 novembre 2009

L'anonymat de la lecture

Hubert Guillaud signe une nouvelle fois un excellent éditorial sur InternetActu sur «La valeur sociale de la vie privée» Voici sa conclusion (la citation est tirée d'un article de D. Solove) :

L’argument du rien à cacher “s’impose en excluant l’examen d’autres problèmes relatifs à la vie privée posés par la surveillance gouvernementale ou par les programmes d’exploration de données. Il force le débat à se concentrer sur une conception étroite de la vie privée. Mais face à la pluralité des problèmes de vie privée que cause la collecte de données et leur utilisation au-delà de la surveillance et la divulgation, l’argument du rien à cacher, à la fin, n’a rien à dire”.

C’est donc bien dans une tension démocratique, dans un rapport de force mais aussi de confiance que se situent la confidentialité des données et le respect de la vie privée. Plutôt que d’agir à court terme et avec avidité, en cherchant à restreindre les libertés par le développement d’outils de surveillance généralisés, nous avons plutôt besoin que les règles et les recours soient mieux établis. Si l’on veut faire de la collecte massive, développer la vidéosurveillance, enregistrer tous les déplacements de chacun, développer le fichage, il est indispensable qu’en contrepartie nous ayons un meilleur accès à la collecte de données, de meilleures garanties quant aux règles qui régissent les processus afin qu’elles ne puissent être changées unilatéralement par exemple, de meilleures assurances et protections quant à la dissémination ou l’invasion.

Force est de constater que nos sociétés n’en prennent pas le chemin.

J'ajouterai que nous sommes tous concernés, non seulement comme victime potentielle de surveillance, mais aussi comme surveillant au petit pied nous-même. Voici, par exemple, une petite illustration très simple des tentations que peuvent provoquer les facilités de Google Analytics chez un professeur.

J'ai donné, il y a quelques temps, une journée de cours dans une formation en Suisse. Comme il s'agissait d'une intervention très concentrée, j'avais demandé aux étudiants de faire une lecture préalable à partir d'un billet de ce blogue.

Voici ce que je peux lire concernant la fréquentation de la page en question sur le territoire helvète dans les cinq jours précédents mon intervention :

Lecture-suisse.jpg

Je sais, de plus que 28 personnes (ou plutôt 28 machines) sont allées voir la page, la majorité la veille de l'intervention. Et si on répartit la fréquentation sur le territoire suisse, on pourrait sans doute repérer sans difficulté qui a consulté et quand, et bien entendu qui n'a pas consulté.

Carte-suisse.jpg

Je n'ai rien d'un geek, j'ai réalisé cela en moins d'une minute. Cela pose à mon avis un problème d'éthique pour tous les professeurs qui utilisent les outils du web en pédagogie.

Et évidemment, il est facile d'imaginer ce que peuvent faire, à petite comme à grande échelle, ceux qui disposent des données complètes et des outils pour les exploiter.

Actu quelques heures plus tard

A. D'Alayer me signale un billet de Numérama :

L'utilisation de Google Analytics serait illégale en Allemagne

vendredi 20 novembre 2009

Sociétés du savoir, vraiment ?

Mon université, l'université de Montréal, est incapable, depuis plusieurs années, d'équilibrer son budget et fait face aujourd'hui à une dette cumulée de plus de 150 millions de $ canadiens. Il n'est pas besoin d'être un analyste financier chevronné pour comprendre que son avenir immédiat est sombre. Une consultation interne est lancée, intitulée curieusement «Baliser notre avenir», mais aucune solution à la hauteur du problème n'a jusqu'ici été présentée (ici). Au Québec et au Canada en général la situation des universités publiques est mauvaise ()

Une des principales universités publiques des États-Unis, l'université de Californie à Berkeley fait face à une des plus grave crise de son histoire (v article du NYT). Une pétition s'adressant aux universitaires étrangers a été lancée (ici). Berkeley est loin d'être la seule université américaine en crise financière ouverte même si c'est peut-être la plus prestigieuse.

En France, on le sait, l'université a été le théâtre l'année dernière d'un très sévère conflit à propos d'une réforme contestée de ses structures. Un peu partout en Europe des flambées d'agitations apparaissent traduisant un malaise général dans les universités ().

L'avenir des universités publiques dans les pays occidentaux parait bien incertain. Partout, les équilibres financiers fragiles craquent, mais le plus inquiétant de mon point de vue est l'absence de solution proposée en phase avec le devenir de la société et, pire, l'absence même de consensus dans les analyses et les diagnostics.

Comme mes collègues, j'ai été choqué par le discours présidentiel péremptoire sur les universités en France et le suis tout autant par le silence persistant des gouvernants canadiens et québécois sur le sujet. Mais je reste sceptique sur la critique facile, souvent entendue, d'une privatisation de l'université, d'une marchandisation ou d'une vente au grand capital. On accuse, par exemple, l'Union européenne de vouloir construire un marché de la connaissance (ici). Le processus de Bologne a eu pourtant l'immense mérite de tenter, sinon de réussir, d'harmoniser les processus et les diplômes à l'échelle du continent, chose qui va de soi en Amérique du nord. Inversement, on loue le discours inaugural plein de bons sentiments de la première présidente de l'université de Harvard (ici) dont pourtant la plus grande partie de l'emploi du temps est consacrée à la levée de fonds privés. La seule dialectique logique privée/logique publique permet peut-être des mobilisations de terrain, des effets de manche dans les AG, ou des billets ravageurs mais ne tient pas la route pour analyser la situation financière des universités, surtout quand on se lance dans une comparaison internationale.

Dans le même temps, je constate à ma petite échelle que nous avons des professeurs passionnés, compétents et dévoués, que nos étudiants travaillent, qu'ils n'ont sans doute jamais été aussi bien formés à leur profession future.. et même qu'à l'EBSI nous n'en avons jamais formé autant qu'aujourd'hui. Tout ne va donc pas si mal. Je constate aussi qu'une part de plus en plus grande de la création, la circulation et l'échange de savoirs passe par le web qui est un formidable accélérateur dans ce domaine. C'est une opportunité extraordinaire pour l'académique et, en même temps, s'il y a un risque de marchandisation ou d'encadrement du savoir, c'est beaucoup plus de ce côté que je m'inquièterais (ici).

Il y a donc un hiatus entre le micro, le travail du terrain, et le macro, la gestion et le système général des universités. Il est paradoxal que les institutions du savoir ne soient pas capables de le comprendre et de l'analyser, mais les cordonniers.. Aujourd'hui la science ne peut se concevoir qu'à une échelle internationale, c'est donc à cette échelle qu'il faut raisonner. La première étape, me semble-t-il, serait d'avoir une analyse lucide, globale et internationale, exempte des pesanteurs idéologiques, sur l'économie de l'université. Elle devrait être confiée à de grands noms respectés des académiques. Il leur faudra prendre du temps et du recul.

Sans juste diagnostic, il est impossible de se faire une tête et de poser des actions utiles. Celui-ci servira l'ensemble des pays, car la crise financière et gestionnaire de l'université est largement partagée et, même si la concurrence est sévère, la coopération est aussi la règle. Peut-on coopérer entre partenaires sinistrés ?

N'est-il pas aussi paradoxal que des gouvernants qui ne parlent que de société et d'économie du savoir ne soient pas capables de faire de cette question une priorité ?

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