Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 02 septembre 2009

Le livre en abîme

Pour l'université d'été qu'ils organisent la semaine prochaine à Marseille en France sur «l'avenir du livre en questions» (ici), Marin Dacos et Pierre Mounier ont eu une curieuse et intéressante initiative. Ils ont édité un livre à la fois sur format numérique et sur papier et font travailler les stagiaires dessus. On trouvera la première version ci-dessous. Première version, puisque les stagiaires vont intervenir dessus, je n'ai pas très bien compris comment, mais nous en saurons plus sans doute au fur et à mesure :

Marin Dacos (éd), Read/Write Book (Cléo), Pdf.

Il s'agit d'un recueil de textes choisis sur le livre numérique déjà publiés ailleurs et mis en ligne. On a donc ici réuni une série de textes particulièrement significatifs des débats actuels sur le sujet, ou tout au moins des courants proches des organisateurs de l'évènement. Ceci en fait un objet utile mais un peu étrange. On ne sait plus très bien où commence et finit le livre et où commence et finit le portail. Mais c'est sans doute le but du jeu. Et il faut attendre la fin de l'expérience pour en tirer toutes les leçons

En fait cela ressemble plus aux recueils de lectures imposées que l'on trouve couramment dans les cours en Amérique du nord, autrefois réunis à la bibliothèque aujourd'hui de plus en plus souvent sur le site dédié au cours. Et en ce sens cela peut-être un objet pédagogique tout-à-fait adapté à l'université.

Je suis moins convaincu par la mise en abîme entre le contenu (sur le livre numérique) et la forme (livre numérique). À l'évidence les initiateurs veulent prouver leur thèse, ou approfondir leur analyse, par l'action. J'ai peur que cela conduise à des biais. Les experts du web aiment trop se regarder travailler à mon avis et du coup manquent souvent de recul.. On est souvent le moins bon analyste de sa propre pratique. Mais il ne faut pas préjuger des résultats d'une expérience originale et inédite. Peut-être qu'au contraire le bocal permettra d'intéressantes catalyses, grâce à l'apport et les synergies des stagiaires.

Enfin, même si on trouve en page intérieure un sous-titre «le livre inscriptible». Les Québécois ne manqueront pas d'être agacés par un titre anglais pour un livre dans sa presque totalité écrit en français, et dont plusieurs chapitres sont même des traductions françaises de textes anglais.

samedi 29 août 2009

Les lecteurs des bibliothèques sous surveillance

Voici donc le second article signalé par Paulette Bernard :

Trina Magi, “A Content Analysis of Library Vendor Privacy Policies: Do They Meet Our Standards?” , à paraître dans College & Research Libraries. Pre-print

Le titre annonce clairement la couleur. Les bibliothèques aux États-Unis (et ailleurs) ont un grand sens de l'éthique. Un Code de l'éthique a été publié par l'American Library Association (ici). Parmi les éléments essentiels de ce dernier figure la confidentialité des lectures, dont on comprend facilement l'importance pour une démocratie. Les bibliothécaires américains ont mené plusieurs combats importants en ce sens, tout particulièrement ces dernières années contre le Patriot Act. L'auteure de l'article a d'ailleurs gagné un prix à cette occasion. Mais, fait-elle remarquer, il se pourrait bien qu'aujourd'hui par manque de vigilance, les bibliothécaires ne puissent plus assumer leurs devoirs d'anonymisation des lectures. Leurs fournisseurs en ligne ne sont pas tenus par le même sens des responsabilités. Ayant perdu la maîtrise des collections, les bibliothécaires n'ont plus la possibilité de contrôler l'éthique de leur utilisation.

Extraits de la conclusion de l'article (trad JMS) :

Cette recherche montre que la politique de protection des données privées des principaux fournisseurs de ressources en ligne des bibliothèques ne tient pas compte de nombreuses normes construites par les bibliothécaires et l'industrie de l'information sur la manipulation et la protection des informations sur les utilisateurs (..)

Il est aussi clair selon leur politique affichée que la plupart des fournisseurs ne suit pas le code d'éthique de l'ALA concernant la protection de la vie privée des utilisateurs et partage les informations sur les utilisateurs avec des tiers pour des raisons variées, certaines aussi vagues que « protéger le bien-être de la société commerciale». Ceci est particulièrement inquiétant dans la mesure où le gouvernement s'appuie sur les sociétés privées pour l'aider dans son effort de collectes de données. (..)

Les étudiants qui ont confiance dans les bibliothèques et dans leurs promesses de confidentialité peuvent être incités à divulguer facilement des informations personnelles pendant qu'ils utilisent les bases de données proposées par celles-ci. Si les bibliothécaires veulent rester en accord avec le Code d'Éthique et avec les principes qui font des bibliothèques des lieux particuliers pour des recherches libres et ouvertes, ils doivent examiner avec attention les politiques qui régissent ces bases de données, défendre la protection des données personnelles des utilisateurs et former ceux-ci qui ont mis toute leur confiance dans la bibliothèque.

J'ajouterai quelques éléments en résonance avec les préoccupations de ce blogue :

  • Au delà des bibliothèques, les universités devraient être beaucoup plus attentives à ces questions, en interne comme à l'externe. En interne, elles devraient aussi se doter de code d'éthique sur la non-divulgation des pratiques de lecture des étudiants, qui ne passent plus nécessairement aujourd'hui seulement par les bibliothèques. La tentation est forte, par exemple, pour un professeur de vérifier qui est allé lire les pages qu'il a conseillé dans son cours et mises en ligne sur le site particulier de ce dernier. En externe, la traçabilité autorise théoriquement des études scientométriques sur les lectures et non plus seulement sur les publications. Est-on vraiment sûr qu'il soit sain de surveiller qui lit quoi dans la science ?
  • Les bibliothèques, qui ont confié sans toujours trop réfléchir leurs collections à numériser à Google, ont dans le même élan autorisé cette firme à surveiller les lectures de ces collections. Ceci est clairement en violation avec leur code d'éthique. Ces interrogations commencent à poindre avec le débat sur l'accord en discussion avec les auteurs et les éditeurs aux US. On pourra consulter sur ce sujet et d'autres le compte rendu par Mark Liberman de tables rondes organisées récemment à Berkeley sur cet accord (ici).
  • Enfin, tout cela me conforte dans ma catégorisation des modèles de médias. Dans le modèle éditorial, le lecteur ne fait pas qu'acheter un objet, il achète aussi sa liberté de lecture. Il peut alors lire et faire lire sans demander la permission à personne, ni être surveillé par personne. Inversement, le Web-média fait «payer» sa pseudo-gratuité par un encadrement et une suveillance du lecteur qu'il monnaiera sur d'autres marchés. Pour approfondir cette dernière question voir les développements autour du pentagone (court, long)

Actu du 1 septembre 2009

Voir sur ce sujet le billet du blogue LibraryLaw du 28 août, repéré grâce à Calimaq :

How to negotiate with web 2.0 services for better terms of service - yes we can ici

lundi 24 août 2009

Sociétés de surveillance

Paulette Bernard, merci deux fois à elle, m'a signalé deux documents vraiment très éclairants sur la question de la gestion des données privées aux US. Je présente ici le premier et garde le second, qui concerne très directement les bibliothèques, pour un autre billet.

Joshua Gomez, Travis Pinnick, et Sahkan Soltani, KnowPrivacy (Berkeley, USA: School of Information, University of California, juin 1, 2009), Pdf.

Il y a aussi un site qui présente les mêmes éléments ()

Plusieurs enquêtes sont croisées : une analyse quantitative sur les mouchards (Web bug, en québécois «pixel invisible» déf), une autre sur les termes affichés sur les sites des politiques de confidentialité, une troisième sur les plaintes déposées par les internautes et enfin une analyse du contenu de la presse sur le sujet. Voici quelques extraits du résumé du rapport (trad JMS). Ils se passent, je crois, de commentaire :

Notre analyse des mouchards a montré qu'ils sont innombrables sur le web; cela est inquiétant car les utilisateurs sont peu susceptibles de connaître les mouchards, et qu'il manque de réel contrôle sur cette technologie de surveillance. Les 50 principaux sites web contenaient au moins un mouchard à un endroit dans le mois de l'enquête. Certains en avaient une centaine. Plus important encore fut l'ampleur de la couverture de surveillance de certaines sociétés. Plusieurs avaient un mouchard sur la majorité des 100 premiers sites. Google en particulier avait une large couverture. Il avait un mouchard sur 92 des 100 premiers sites, et sur 88% de l'ensemble compris dans l'échantillon de données de presque 400.000 domaines uniques.

Combined Google Trackers

Notre enquête sur les politiques de confidentialité affichées montre que la plupart des cinquante principaux sites webs disent récolter des informations sur leurs utilisateurs et s'en servir pour personnaliser les publicités. Au-delà, cependant, la plupart comprennent des informations peu claires (ou manquent d'information) sur la conservation des données, l'achat de données sur les utilisateurs provenant d'autres sources, ou le sort de ces données dans le cas d'une fusion de sociétés ou d'une faillite.

Le partage des informations est particulièrement problématique. Alors que la plupart des politiques indiquent que l'information ne sera pas diffusée à un tiers, beaucoup de ces sites permettent à un tiers de récupérer des données via des mouchards. (..)

La plupart des politiques indiquent que les informations peuvent être partagées avec des sociétés affiliées. (..) Pour avoir une impression générale du nombre de sociétés avec lesquelles chaque site web parmi les 50 premiers pouvaient potentiellement partager leur données selon leur politique, nous avons chercher leur société mère et compté leur nombre de filiales. Le nombre moyen de filiales était de 297 avec une médiane de 93. (..).

L'analyse qualitative des plaintes a suggéré que les utilisateurs étaient principalement préoccupés par une absence de contrôle sur les collections de données et sur la publicisation des données personnelles (..).

L'analyse des articles de journaux a montré que les utilisateurs étaient alertés sur le profilage des comportements et en général sur les questions relatives aux collections de données. Pourtant, la discussion de certaines pratiques était inexistante. Pratiquement aucune mention n'était faite sur les partages des données avec les sociétés affiliées ou sur l'utilisation de mouchards.

Libérez les données disait-il.. ici

Actu du 26 aout 2009

Repéré par J Futardo :

Balachander Krishnamurthy et Craig E. Wills, On the Leakage of Personally Identifiable Information Via Online Social Networks, SigComm Conference 2009. Pdf

Compte tenu du nombre de papiers sortant sur cette problématique, il est à prévoir des changements prochains.

dimanche 23 août 2009

Réseau social et capital culturel

Deux études viennent de sortir qui donnent un éclairage cru sur l'impact social de plus en plus fort des réseaux sociaux.

Pour la première, réalisée par le professeur Taylor-Gooby de l'université du Kent, on ne dispose que de quelques éléments d'un communiqué et il faudra en surveiller la sortie ici repérée par L'Atelier qui la commente en la comparant aux réflexions de D. Cardon (). Selon le communiqué, les réseaux sociaux viennent renforcer la possibilité pour les enfants des classes moyennes de trouver un travail intéressant. À vrai dire, cet avantage semble surtout sensible pour les garçons au Royaume-Uni où les réseaux sociaux compteraient pour 15%, après l'éducation qui compte pour 40%. Dans l'ensemble des pays européens, les chiffres seraient de 5% et 50%. Dans tous les pays, il semble que l'usage des réseaux sociaux diffèrent avec le sexe. Le professeur déclare : « Il semble que, tandis que les opportunités s'ouvrent pour les femmes, les hommes cherchent à se servir des réseaux sociaux, des contacts et d'autres méthodes informelles pour garder leurs avantages pour obtenir les meilleurs postes.»

L'autre étude réalisée sur un vaste sondage par un cabinet de recrutement (ici) repérée par Les Numériques () montre une évolution radicale des pratiques de recrutement. Alors que seulement 22% des recruteurs allaient consulter les réseaux sociaux l'année dernière aux US pour se renseigner sur les candidats, ils seraient 45% aujourd'hui.

Le cabinet de recrutement conclut avec les conseils de bon sens suivants :

  1. Faites le ménage de vos traces numériques avant de commencer une recherche d'emploi. Enlevez toutes les photos, les contenus et les liens qui pourraient vous nuire sous les yeux d'un employeur.
  2. Envisagez de construire votre propre groupe professionnel sur des sites comme Facebook ou BrigthtFuse.com pour tisser des relations avec des leaders d'opinion, des recruteurs et des personnes qui pourront vous recommander.
  3. Râler offline. Maintenez un contenu orienté positivement, qu'il soit professionnel ou personnel. Insistez sur vos réalisations dans et en dehors du travail.
  4. N'oubliez pas que d'autres peuvent voir vos amis, aussi sélectionnez-les. Modérez les commentaires des autres. Envisagez de bloquer les commentaires ou de rendre privé votre profil afin que seuls ceux que vous acceptez comme amis puissent le voir.
  5. Ne dites pas que vous recherchez un autre emploi, si vous êtes déjà à l'emploi.

La fin de l'innocence ?

vendredi 21 août 2009

Éclats de lecture

Christian Vandendorpe a publié une intéressante réflexion sur la lecture contemporaine, qui rejoint et élargit les arguments souvent développés dans ce blogue :

La lecture en éclats, Arguments, vol. 11, no 1, Automne 2008-Hiver 2009, p. 30-39. ici

En voici quelques éclats particulièrement brillants pour donner l'envie d'une lecture longue ;-) :

Aujourd’hui, cependant, la quantité de savoir accumulé est devenue telle qu’elle dépasse de loin les possibilités d’une lecture continue et systématique. Le véritable supplément à la mémoire n’est plus le document ni même la bibliothèque, mais Google. C’est vers lui et des outils comparables que l’on se tourne désormais non seulement pour interroger les milliards de pages d’informations disponibles sur le web, mais aussi pour retrouver un élément précis dans nos archives personnelles.

Cette façon de lire fortement ciblée n’est pas totalement nouvelle, mais constitue, dans une large mesure, une forme avancée de la lecture savante. L’historien H.-J. Martin a ainsi montré que l’apparition des index au XIIIe siècle avait révolutionné le monde du livre et donné un avantage considérable aux scriptoria parisiens qui en maîtrisaient la technique. (..)

Il s’ensuit que la lecture n’est plus une activité entièrement privée, effectuée dans le for intérieur, lieu de la réflexion et de la contemplation ? ou de la «théorie», au sens étymologique. La dynamique de l’écrit tend à rejoindre celle de la conversation, abolissant la barrière traditionnelle qui séparait l’auteur de ses lecteurs. Dans certains cas limite, cette conversation se limite à un échange de pures données phatiques comme on en trouve majoritairement dans les SMS : icônes, mots sémantiquement vides mais attestant un contact entre les correspondants. La distance ne fait que se creuser avec l’art de la correspondance telle qu’elle se pratiquait au XVIIIe siècle. (..)

Une distinction est nécessaire, quand on parle de lecture, entre la littérature romanesque et la production savante ou technique. Si le roman s’est montré réfractaire aux diverses tentatives de naturalisation sur écran, cela tient au fait qu’il exige une lecture «en immersion», mobilisant totalement l’imaginaire du lecteur sur une longue période de temps. Outre que cette forme de lecture est peu compatible avec la surface brillante de l’écran, il semble bien que notre culture soit engagée dans un mouvement de fond, qui ébranle les bases mêmes sur lesquelles reposait jusqu’à tout récemment l’art de raconter et, par voie de conséquence, la façon de lire ou d’écouter des histoires. Avec un autre rapport au temps, à la cohérence narrative et à la finitude de l‘existence, le public avide d’une évasion dans l’imaginaire se tourne plutôt vers le monde de l’image et surtout de l’image animée. (..)

Depuis plusieurs années déjà, on a vu se raffiner sur écran des modes de disposition du texte assez proches de ceux du livre imprimé, dans la ligne du format PDF mis en place par Adobe. Longtemps dénigré comme un simple prêt-à-imprimer, ce format gagne maintenant en popularité parce qu’il restitue le livre en tant qu’unité construite par une structure éditoriale et rattachée à un projet de lecture défini, qui s’inscrit dans une temporalité.(..)

Tout n’est donc pas joué et on peut dire que la page n’est pas tournée sur l’avenir de la lecture telle que nous la connaissions. La lecture ciblée et fragmentée de l’hypertexte est certes déjà le mode dominant et le plus courant, conséquence logique d’une évolution qui se poursuit depuis l’avènement des journaux voilà deux siècles. Mais il y a lieu d’espérer que la lecture continue dont le format codex est le meilleur support se maintiendra au moins comme modalité secondaire, sinon dans les loisirs de masse, du moins comme discipline intellectuelle hautement valorisée. En effet, cette forme de lecture exige que l’esprit soit totalement ouvert et réceptif au texte, ce qui suppose que le lecteur maîtrise son impatience, qu’il fasse taire ses préconstruits et qu’il accepte de suivre le fil du développement en cours, même si celui-ci est parfois monotone, bref, qu’il remette à plus tard l’exploration des sentiers de traverse qu’il serait tenté de prendre et soit entièrement dédié à l’activité en cours. Tout cela suppose une attitude mentale que le grec désignait par le terme skholè, qui désigne au sens premier le repos, le loisir, la lenteur et, par extension, l’activité studieuse. Ce terme a aussi donné le mot «école».

- page 51 de 144 -