Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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samedi 17 novembre 2007

La résistance du livre

Puisque c'est le Salon du livre à Montréal, il est opportun de poursuivre l'interrogation sur ce support. J'ai, d'abord, été sensible à trois propos récents :

  • F. Pisani a donné un entretien sur l'avenir du livre.
  • Jeff Gomez a publié un livre papier au titre pour le moins paradoxal : Print is dead. Ici
  • Alain Giffard quant à lui s'interroge sur les effets de la Culture du libre sur la culture du livre, ici

Chacun à sa manière, avec sa position, son expérience, son analyse propre, des orientations parfois opposées, tire la même conclusion : le livre évolue, le livre doit s'adapter à la culture numérique. Mais si évidemment les médias anciens intègrent les formes nouvelles, la vrai question me parait inverse : pourquoi le livre résiste ?

Car le livre résiste. Il fut le premier dont le contenu à basculer sur le Web (le projet Gutenberg date de 1971). Il fut aussi le premier à disposer de terminaux dédiés (les tablettes eBooks sont bien antérieures au iPod). Sans doute certains secteurs n'ont pas résisté (encyclopédies, revues savantes), mais globalement et malgré les nombreuses Cassandres, le livre est encore là et bien là. Les principales maisons d'édition sont même plutôt prospères. Même si les tirages diminuent, le nombre de titres augmente.

Cette situation est d'autant plus étonnante que l'évolution sur la longue durée des pratiques de lecture ne sont pas encourageantes, que l'on raisonne par âge ou par génération, contrairement aux pratiques de la musique ou de l'audiovisuel, qui sont, elles, en forte croissance alors que leurs industries paraissent plus menacées (ici). Faut-il en conclure que les stratèges du livre sont plus habiles que leurs confrères ? Sans vexer personne, cela me semble une explication peu convaincante.

Sans prétendre avoir la totalité de la réponse, je crois que l'on a négligé jusqu'ici une dimension essentielle de l'explication : la mesure temporelle du livre, inscrite, cristallisée dans sa forme. Un lecteur qui parcourt un codex, lit et tourne les pages, a son attention accaparée par son activité. Autrement dit, un livre peut être mesuré autant par son nombre de pages que par son temps de lecture (qui variera selon l'habileté et la stratégie du lecteur). De ce point de vue, prenons un livre de 300 pages à 400 mots par page. Un lecteur moyen lisant 200 mots par minute, le livre représente, par exemple, 10 heures de temps de son lecteur.

Cette perspective permet de mieux comprendre la supériorité d'un livre papier sur le numérique, même sous forme de tablette, dans un grand nombre de genres. Elle permet aussi de comprendre pourquoi certaines pratiques de lecture sont, à l'inverse, plus adaptées au numérique. Elle permet enfin de comprendre notre attirance à détenir des livres et à les accumuler dans des bibliothèques personnelles, même à l'heure des mémoires numériques et des clés USB, alors que nous nous éloignons des CD audios. D'un point de vue plus théorique, elle autorise l'intégration de l'économie du livre dans l'économie de l'attention (mais je ne le développerai pas dans ce billet).

Contrairement à une idée reçue, on lit très bien sur une tablette, et ceci dès les premières tentatives (Cytale, Gemstar). J'en ai fait personnellement l'expérience et nous l'avions constaté, il y a déjà longtemps dans une expérience de prêts en bibliothèques (le rapport est ici. Pdf). On met souvent en avant comme avantage pour ces dernières, le fait que l'on dispose alors d'une bibliothèque portative, ou que l'on peut par les liens naviguer d'un texte à l'autre. Mais cet avantage n'est utile que pour un certain type de lecture, pas le plus courant, celui qui demande de passer d'un fragment de texte à un autre. Un livre traditionnel se lit tout seul, en continu du début à la fin. Il est exclusif et fini. Et son temps de lecture est long. L'accompagner d'une bibliothèque n'est en rien un avantage, c'est au contraire une source de distraction. Mieux, l'objet livre est une promesse pour le lecteur : la promesse d'un temps long de plaisir exclusif ou d'enrichissement offert par l'auteur. Comme bien des cadeaux, il gagne à être tangible, il a même son emballage la couverture. La tablette ou le eBook, en effaçant la promesse, réduit sa potentialité.

Mais dira-t-on le raisonnement est le même pour la musique ou la vidéo et pourtant les conséquences du numérique sont inverses. L'inversion résulte de la temporalité. Le temps de l'écoute de la musique ou de la vidéo est très court par rapport à celui du livre. Il est, au contraire, tout à fait avantageux de disposer une bibliothèque de morceaux musicaux dans son iPod. Dans le temps long de lecture d'un seul livre, nous pouvons écouter un très grand nombre de morceaux musicaux. Ici le numérique montre sa supériorité. Le même raisonnement vaut pour les livres qui se lisent par séquences comme les encyclopédies, pour lesquels le numérique est un avantage certain pour le lecteur.

Ainsi lorsque nous achetons des livres pour notre bibliothèque ou pour les offrir, nous achetons une promesse d'heures exclusives de plaisir. Une bibliothèque d'une centaine de livres est pour son propriétaire la promesse de mille heures de plaisir. Sa visibilité n'est pas anodine. En passant devant, il éprouve le frisson de cette promesse. Sa surface, son volume sont proportionnels au potentiel accumulé.

Alors, la littérature évoluera sans doute avec le numérique, mais sommes-nous vraiment prêts à renoncer à ces plaisirs anciens ?

Actu du 19-11-2007 Voir, a contrario, le lancement par Amazon de la prochaine version de tablette chez F. Pisani : Livre 2.0: nous y sommes presque, ici. Voir aussi Lorcan Dempsey et les liens qu'il donne, ici. Et plus de détails sur TechCrunch, .

mardi 13 novembre 2007

Oh ! FaceBook a mis de la publicité !

Aucun lecteur assidu de ce blogue ne pourra me reprocher de ne pas avoir tiré très tôt la sonnette d'alarme devant la bulle financière et médiatique autour de FaceBook (ici, , et puis surtout : et ). J'ai écrit, et je le répète, que la blogosphère ne peut s'abstraire de ses responsabilités dans ces engouements où l'opinion joue un rôle majeur. Aujourd'hui, le mouvement est inversé et l'on décrie sans vergogne ce que l'on encensait, il y a même pas une semaine ou deux..

La cause de ce retournement est l'entrée de la publicité commerciale dans le réseau. La belle affaire ! Comme si celle-ci n'était pas le seul véritable revenu sur le Web-média, et donc inévitable une fois l'effet d'échelle suffisant pour intéresser des annonceurs. S'offusquer de cette entrée est faire preuve, disons de naïveté. Mais à lire les billets et commentaires, il n'est pas sûr que la lucidité soit revenue.

Au risque d'agacer une nouvelle fois, voici quelques idées manifestement fausses :

FaceBook = Big Brother, non

Si la firme s'intéresse aux données personnelles des internautes qui s'inscrivent sur la plateforme, il est erroné de considérer celles-ci comme des données privées. Chacun les a en quelque sorte publicisées librement en les divulguant sur le réseau. Elles n'ont, dès lors, plus rien de privées, pas plus que les vêtements que chacun porte dans la rue, ou l'itinéraire qu'il suit. Par ailleurs, la firme n'est pas intéressée par le contrôle des individus, pris séparément, mais simplement par la carte de leurs liens hypertextuels pour y déposer des annonces commerciales. Il n'y a pas là une tendance à la surveillance policière, simplement un parasitage opportuniste.

Il existe un marché de la publicité virale, non

Le principe du marketing viral, dont d'ailleurs l'utilisation réelle est surestimée (voir à ce sujet l'intéressant billet d'O. Ezratty) est d'utiliser la chaîne des communications adressées entre individus ou entre groupes pour faire se diffuser un message de plus en plus largement. L'intérêt de ce genre de publicité est double : son coût peu élevé et surtout la confiance associée au message liée à celle que l'on accorde à l'émetteur.

Mais bâtir un phénomène de résonance sur des individus qu'on ne contrôle pas n'est pas chose aisée. Le phénomène est difficile à répéter, car il s'épuise vite. Pire, le phénomène s'autodétruit souvent, car les vecteurs des messages parasites, émetteurs ou destinataires, vont avoir tendance à rejeter des informations qui dévalorisent leur relation. Sans parler de la difficulté à construire un marché quand on ne mesure, ni ne maitrise une situation.

FaceBook joue l'ambigüité à ce sujet et c'est sans doute une bonne part de là que vient le trouble actuel.

FaceBook est un réseau social, non

En effet, on joue quelque peu avec les mots en baptisant réseau social, ce qui n'est qu'un réseau de machines. Il est vrai que les plateformes jouent de l'ambigüité en utilisant un vocabulaire intime. On se fait des "amis" sur FaceBook. Mais on s'en fait aussi dans la rue, dans des cafés ou dans bien d'autres lieux et par bien d'autres truchements que l'on ne baptisera pas de social pour autant.

La métaphore la plus pertinente me parait être celle des réseaux de chemins et de routes. Certains chemins dans la campagne ont été tracés par les déplacements répétés de promeneurs, de visiteurs. Des routes, des rues découlent d'habitudes ou de plans d'urbanisme. On a réalisé des plans de circulation, mis en place un code de la route, organisés divers moyens de transports.. et puis on a mis des panneaux publicitaires, le facteur dépose des prospectus dans les boites aux lettres. Les gens de marketing observent les habitudes de consommation en fonction des codes postaux, etc.

En conclusion, la question est de savoir s'il est possible de rentabiliser une plateforme de rencontres et d'échanges par la publicité. La réponse est manifestement oui, pour certaines utilisations. MySpace ou Skyblog l'ont déjà montré. Ces plateformes construisent d'autres chemins de communication qui progressivement s'affirmeront et trouveront leur place. Mais ne nous laissons pas entraîner dans des superlatifs intéressés. FaceBook en joue beaucoup, vraiment beaucoup. Il n'y a pas pour autant coïncidence entre le temps du développement des algorithmes et celui de la communication sociale (ici). Mais l'enflure de la réputation permet d'intéressantes levées de fonds.

Actu du 14 nov 2007 Voir le billet désenchanté de F. Cavazza et ses commentaires contrastés

Le Canada, le Québec, Montréal.. et l'EBSI

Ces derniers jours ont été fertiles en informations et bonnes nouvelles pour les bibliothèques et la documentation dans nos régions. Alors ne boudons pas notre plaisir:

  • Au Canada, un article intitulé Une nouvelle génération de bibliothécaire du numéro de décembre d'Affaires Universitaires (revue canadienne consacrée à l'actualité universitaire) montre le dynamisme des bibliothécaires universitaires face aux défis du numérique, commenté entre autres par P. Lozeau, Klog.
  • Au Québec, une polémique réjouissante dans le journal Le Devoir a mis aux prises un professeur de l'Université de Montréal, disons par charité mal informé, et une Présidente de la BAnQ, elle en très grande forme, sur le processus de numérisation de Google. Voir ici l'article déclencheur, et la réponse et les commentaires de P. Lozeau et O. Ertzscheid.
  • À Montréal, un programme de développement des bibliothèques publiques vient d'être doté de 125M de $ sur plusieurs années. Ici.
  • .. et l'EBSI vient de boucler le processus d'agrément de l'American Library Association. Le verdict est pour fin janvier, mais le processus a déjà confirmé la grande cohérence et solidarité des professionnel(e)s québécois(es) de la documentation, toutes générations confondues, et leur fort attachement à l’École. Les formulaires d'admission à la maîtrise en sciences de l'information sont maintenant en ligne pour la prochaine rentrée. Toutes les informations sur le programme pilote conjoint avec Genève seront sur le site d'ici une semaine ou deux.

lundi 05 novembre 2007

Redocumentarisation et sciences de l'information

À la demande de Stéphane Chaudiron, j'ai rédigé un article, pour la revue Études de Communication(présentation), qui met en perspective quelques thématiques développées dans ce blogue sur la base des réflexions du collectif Roger T. Pédauque. Rien de vraiment nouveau pour ses lecteurs assidus, mais c'est parfois utile d'avoir rassemblé dans un Pdf ce qui est dispersé dans plusieurs billets. Alors voici pour vous l'article en avant-première sur le site d'archives ouvertes de l'Ebsi :

La redocumentatisation, un défi pour les sciences de l'information, à paraître dans Études de Communication n° 30, Entre information et communication, Les nouveaux espaces du document, Université de Lille 3, décembre 2007. ici

Résumé :

Les sciences de l’information, construites sur la base d’un processus de documentarisation démarré à la fin du XIXème siècle, sont avec le numérique confrontées à la nécessité de se renouveler. Le mouvement actuel s’apparente à une redocumentarisation et fait appel à de multiples disciplines pour se développer. Pour le comprendre, on peut suivre la proposition du collectif Roger T. Pédauque de repérer le caractère tridimensionnel du document (forme-texte-medium). Pour le maîtriser, il est utile de retourner aux racines des sciences de l’information, en particulier à l’archivistique.

vendredi 02 novembre 2007

Responsabilité et redocumentarisation

Voilà un jugement qui montre très clairement les ambiguïtés de la redocumentatisation. Wikimédia, la fondation propriétaire de Wikipédia, a été attaquée en France pour atteinte à la vie privée et diffamation avoir laissé révéler sur son site l'homosexualité de trois personnes sans leur consentement. Ces dernières ont été déboutées. Je cite l'article du Monde qui m'a fait découvrir cette nouvelle :

Foucard Stéphane, Wikipédia, ni coupable, ni responsable, LE MONDE, 03.11.07, Html

La justice française a ainsi estimé qu'en dépit des apparences Wikipédia ne fait pas œuvre éditoriale. Elle n'assure, selon cette interprétation, qu'un hébergement technique aux contributions des internautes. En accord avec ses principes fondateurs, l'encyclopédie est, en effet, bénévolement construite, rédigée et amendée par les internautes qui le désirent. "Le juge a estimé que, puisque la fondation n'exerce aucun contrôle sur le contenu des articles, elle n'a pas à supporter une responsabilité de type éditorial", explique Lionel Thoumyre, directeur de la revue en ligne spécialisée Juriscom.net.

Wikipédia est un objet documentaire non identifié. Ce ne serait pas un produit éditorial, selon le juge dont le raisonnement a sa cohérence. Même si, en effet, aujourd'hui tous les efforts de ses fondateurs et principaux activistes visent à en contrôler, valider et améliorer le contenu par diverses techniques (ce qui relève manifestement d'une activité éditoriale), fondamentalement l'écriture reste ouverte à tous les internautes sans quoi le cœur même de sa dynamique s'écroulerait.

Mais alors se pose un lourd problème de responsabilité, comme le montre ce procès, puisqu'il est possible impunément de diffamer n'importe qui.

Dans son éditorial Le Monde revient sur la question. Je cite :

Le Net est bien sûr un outil formidable de travail et de communication. Mais, tout comme la "bulle" spéculative Internet avait gonflé jusqu'à la démesure avant d'éclater, l'euphorie suscitée par ce nouvel espace mondial de liberté a suscité un vertige collectif qui a longtemps masqué ses effets pervers. Sans même compter les possibilités accrues de fraude et d'escroquerie et les risques d'addiction, Internet devient en effet une arme de diffusion massive de ragots et de fausses nouvelles. Un instrument pratique et redoutable de vengeances anonymes, parfois de menaces. De tout temps, la rumeur a pu détruire des vies et des réputations. Internet démultiplie cet effet, offrant des possibilités nouvelles aux "corbeaux" de tous ordres.

Deux arguments peuvent être avancés pour réduire le problème au moins sur la question particulière de Wikipédia :

  • celui du temps, le filtrage se faisant a posteriori, la correction sera faite tôt ou tard. Mais même s'il faut espérer qu'elle soit faite le plus tôt possible, il n'y a pas de garantie, celle-ci n'est pas sanctionnée et il restera toujours dans l'historique la trace de la diffamation initiale.
  • celui de la traçabilité. Le seul responsable est donc dans le raisonnement du juge l'auteur de la diffamation. Il faut donc pouvoir remonter à la source, et on sait que des outils ont été développés à cette fin. Mais alors, c'est la fin de l'anonymat.

Mais en réalité la traçabilité attire surtout les appétits des marketers, et avec les dits «réseaux sociaux» les problèmes de responsabilité risquent de se poser de façon de plus en plus graves. On le sait en s'inscrivant à FaceBook, l'internaute perd toute propriété sur ses données personnelles (voir la traduction du contrat réalisée par J.-M. Le Ray). On apprend aujourd'hui par TechCrunch (ici) que le service publicitaire de FaceBook irait beaucoup plus loin en centralisant toutes les traces de navigation de l'internaute inscrit sans que ce dernier ne puisse aucunement réagir..

C'est ainsi qu'aux US les associations de consommateurs s'organisent pour s'opposer à cette traçabilité débridée et dangereuse en demandant de préserver un internet sans traçabilité, une Do not track list Html. (repéré par J. Batelle)

Mais alors comment retrouver un responsable de diffamation, si on ne peut le tracer ? Pas simple. Il faudra sans doute quelques affaires ou quelques scandales pour que l'on commence à penser qu'il serait peut-être temps de réfléchir à un nouvel ordre documentaire..

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