Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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jeudi 22 septembre 2011

Google et la publicité

Le plus grand ennemi de Google est sans doute Google lui-même. La place de plus en plus dominante qu'il a pris sur le marché publicitaire le rend vulnérable aux procédures antitrusts. E. Schmidt s'est expliqué hier devant le Congrès américain à ce sujet, sans vraiment convaincre semble-t-il (ici). Par ailleurs la Commission européenne a lancé une enquête pour abus de position dominante fin 2010 dont on trouvera une présentation très claire sur le Journal du Net (ici). En réalité, les relations entre la firme et la publicité ne sont pas nécessairement aussi mécaniques qu'il est souvent écrit.

La pression des annonceurs est un risque pour l’indépendance d’un moteur, risque très souvent souligné, y compris par Larry Page et Sergey Brin, fondateurs de la firme, dès leur première présentation du Pagerank en 1998 (voir Appendice A). Mais si on ne peut exclure que la firme favorise un annonceur dans les classements, le risque parait moins élevé que pour tout autre média construit sur l’économie de l’attention ou plutôt l’influence des annonceurs est plus indirecte. Dès les premières années de la firme, entre les années 2000 et 2002, Google a construit, en effet, un système original d'enchères pour organiser à son profit et sous son contrôle sa relation avec les annonceurs par la vente de mots-clés. De plus, l'enchère n'est pas le seul paramètre pour déterminer le gagnant, Google y ajoute un indicateur de qualité de l'annonce dont il détermine lui-même les critères. Sous l’impulsion d’Hal Varian qui a rejoint la firme comme économiste en chef en 2002, la firme a fait basculer la totalité de son marché sous ce système. On peut dire que Google a construit son propre système économique interne en contrôlant tous les paramètres du marché des annonceurs. Tout est clairement expliqué dans un article de ''Wired'' déjà commenté sur ce blogue (ici).

Cette organisation du marché publicitaire doit être mise en parallèle avec le développement de services ou le rachat d’entreprises visant à couvrir tout l’espace documentaire numérique et son suivi statistique selon tous les paramètres possibles. Le principal effet de la pression du marché publicitaire est sans doute d’avoir incité la firme à se développer vers les services documentaires. L’année 2005 marque une nette accélération. Cette année-là ont été ouverts coup sur coup : Google Earth, ... Maps, ... Talk, ...Video, ... Desktop, ... Book Search. Si ces services ont connu depuis des fortunes diverses, le mouvement général d’investir l’ensemble du système documentaire ne s’est pas ralenti, bien au contraire avec, entre autres, Android, Youtube, Chrome, Google +. Voir ici le déroulé des développements de la firme.

Pour bien comprendre la logique de la croissance de la firme et ses conséquences, il est utile d’observer l’évolution de son chiffre d’affaires. En 2010, Google a engrangé 29,3 milliards de dollars, un chiffre impressionnant pour une firme aussi jeune (moins de la moitié tout de même de celui de Apple.). J'ai déjà présentée sur ce blogue le graphique ci-dessous de l’évolution de la répartition du chiffre d’affaires, mesurée par trimestre depuis que la firme a clairement affirmé sa stratégie en 2005. Il est probable que le rachat de Motorola modifie la structure du CA à l'avenir.

Revenu-Google-Q2-2011.png

La courbe en bleu clair présente les revenus autres que la publicité. On constate qu’ils ne décollent pas. Google doit toute sa fortune à la publicité (97% du chiffre d’affaires du deuxième trimestre de 2011). Mais le plus intéressant est l’évolution contrastée des courbes jaune et mauve. La courbe jaune présente l’activité de régie publicitaire de Google, c’est-à-dire le placement de publicité pour des sites tiers (Adsense). La courbe mauve représente la publicité sur les sites propres de Google. En 2005, les deux rentrées publicitaires faisaient jeu égal. Puis tandis que la régie avait une croissance modeste, les activités propres de la firme décollaient, expliquant à elles seules la croissance générale du chiffre d’affaires. Le développement de Google sur l’ensemble des services documentaires porte ses fruits et peut se lire très directement dans son chiffre d’affaires.

Ainsi il est possible que Google favorise les résultats de ses propres services sur son moteur. Ce sera sans doute difficile à prouver, mais cela est tentant quand on détient tous les paramètres de la construction du marché. Mais on peut aussi interpréter la stratégie de la firme comme le contrôle à des fins publicitaires de l’ensemble de notre système documentaire personnel et c'est sans doute là le principal effet du système économique autocentré qu'elle a mis en place.

lundi 19 septembre 2011

Document et protodocument

Il semble que la théorie du document commence à agiter un peu la blogosphère (ici ou ). Il paraît alors utile de se mettre d'accord parce qu'on entend par « document ». C'est une discussion ancienne, qui je crois peut être maintenant tranchée. J'y consacre tout un chapitre dans le livre à venir, mais pour alimenter dès à présent les discussions qui s'amorcent, voici quelques éléments de définition.

Inspirée de Bruno Bachimont, qui dans un cours récent à l'EBSI tente de préciser les conséquences de la bascule du document vers le numérique, une première définition du document pourrait être la suivante : Un document est une trace permettant d’interpréter un évènement passé à partir d’un contrat de lecture. Nous retrouvons bien les trois dimensions, matérielle avec la trace (vu), intellectuelle avec l’interprétation (lu), mémorielle avec l’évènement passé (su), ainsi que la nécessaire construction sociale avec le contrat.

La notion de trace permet d’élargir la définition du document à toutes sortes d’objets comme l’avait proposé Suzanne Briet dans les années 50. Une étoile dans le ciel, une antilope, pour reprendre ses exemples, peuvent être des documents pourvu qu’elles soient les témoins d’un savoir inscrit dans un système documentaire. Ainsi les documents sont très divers, depuis les contrats, factures, bulletins de paie, bordereaux, circulaires, lois et règlements, cartes d’identité, permis variés, jusqu’aux romans, albums, films, photos d’actualité en passant par les pièces archéologiques, les données scientifiques, les articles de revues, les objets muséaux et aussi les cartes de visite, les faire-parts, les petites annonces, les affiches publicitaires et l’on pourrait naturellement prolonger indéfiniment cette liste à la Prévert. L’interprétation de chacun passe par le régime documentaire auquel est rattachée la trace. Celui-ci peut être très varié, juridique, fictionnel, scientifique, coutumier, amical, etc. Pour interpréter un document correctement, il est nécessaire d’avoir assimilé les clés d’entrée de ces régimes. Enfin, la référence à un évènement passé ne signifie pas nécessairement la relation de cet évènement, mais bien que le document fait le lien entre quelque chose qui s’est déroulé dans le passé dont il est la trace et aujourd’hui. La trace peut être fortuite, un indice, ou construite, un texte.

Le document est une façon de retrouver notre passé et, nécessairement, de le reconstruire en fonction de notre présent pour orienter notre futur. Ce billet que vous consultez est un document, il est la trace de l’analyse que j’ai construite à un moment donné et que vous réinterprétez par rapport à votre présent, à partir de nos habitudes partagées de l’écriture-lecture d’un billet de blogue. Son objectif est d'esquisser une définition du document utile pour nous orienter à l'avenir sur ces questions.

Mais cette première définition ne permet pas de rendre compte d’une qualité essentielle du document ordinaire qui autorise sa mise en système : sa reproductibilité, sa plasticité, son traitement. Sans doute n’importe quel objet peut devenir un document, mais il reste alors unique. C’est en quelque sorte un prototype documentaire, disons un protodocument. Le document ordinaire est un texte, une représentation formelle de ce prototype sur un support maniable. Si le protodocument est déjà d’ordre textuel, il pourra être directement la matrice du document, comme dans le cas de la copie des scribes ou de l’imprimé. Dans le cas contraire, des textes viendront documenter le protodocument, jusqu’à parfois le remplacer, depuis les notices jusqu’aux enregistrements analogiques. Le numérique a démultiplié ces possibilités manupulatoires, c'est l'essentiel de sa force.

La définition du célèbre bibliothécaire indien Shiyali Ramamrita Ranganathan insiste, elle, sur ses qualités manipulatoires : un document est une micro-pensée enregistrée (embodied micro thought) sur papier ou sur un autre support, qui permet une manipulation physique facile, un transport dans l’espace et une préservation dans le temps (cité par Buckland, trad JMS). Mais cette définition a le défaut inverse d’oublier les protodocuments et ne rend pas compte de la valeur sociale du processus documentaire. Nous pouvons alors articuler les deux définitions : Un protodocument est une trace permettant d’interpréter un évènement passé à partir d’un contrat de lecture. Un document est la représentation d’un protodocument sur un support, pour une manipulation physique facile, un transport dans l’espace et une préservation dans le temps.

Si l’on poursuit le raisonnement, la multiplication des documents et des genres dans toutes sortes de registres et leur transformation témoignent d’une relation fiévreuse à notre passé, une sorte d’interrogation existentielle sur notre présent face à un futur angoissant dont les termes se renouvellent sous nos yeux. Mieux ou pire, le numérique par ses capacités calculatoires permet de reconstruire des documents à la demande et nous donne l'illusion d'avoir toutes les réponses à nos questions avant même qu'elles ne soient posées, comme si notre futur était un destin déjà inscrit dans les machines.

samedi 17 septembre 2011

Dutronc et la théorie du document

Les artistes sont visionnaires, ils sentent les choses avant tout le monde. C'est pour cela que l'on a besoin d'eux et de Jacques Dutronc en particulier qui dans ses chansons a souvent perçu les bascules de l'air du temps. En 1967, il se moque des intellectuels, un an avant que la spontanéïté envahisse (provisoirement) la rue.

Plus de quarante ans plus tard, sa chanson mérite d'être réécoutée à l'époque des lectures industrielles, de Google qui nous rendrait idiot et de la théorie du document, elle prend un nouveau relief. Un petit bol d'air et un peu d'autodérision.

Paroles de la chanson.

mercredi 14 septembre 2011

Réseaux sociaux : colloque et séminaire à Lyon

Dans le cadre de l'IXXI de l'ENS-Lyon, plusieurs initiatives sont prises cet automne autour des réseaux sociaux et de l'architecture de l'information. Un séminaire est proposé certains vendredis (voir l'annonce de la première séance en fin de billet) et un colloque international est organisé les 12-13 décembre.

Colloque

Social networks are an old topic in social sciences. As soon as 1934, J. L. Moreno analyzed social networks of girls that evaded school and envisioned sociometry as a kind of physics, complete with its own “social atoms” and its laws of “social gravitation”. Since the 90′s, there has been an explosion of publications, involving many different disciplines : computer science, management, physics, political science… However, collaborations between these disciplines are the exception rather than the rule.

In this 2-day workshop, we will present different approaches to social networks, both empirical and reflexive. The scope is to understand the differences, the convergences and try to establish new links. Is the availability of data at an unprecedented detail going to change sociology? We will also think about the social and political impact of the recent explosion of Internet social networks and the gathering of digital data on our personal activities. In other words : What are we learning about the social world? With which tools? What kind of world are we making with this digital frenzy?

Voici le pré-programme du colloque :

12 décembre

accueil café : 10h-11h

11h-13h : Refonder la sociologie avec les données

  • Bruno Latour (Sciences Po, Paris) : 1h
  • Gianluca Manzo (Sorbonne, Paris) : 30min
  • Alain Barrat (Physique, Marseille) : 30min

15h-18h : La politique des données

  • Thomas Berns (ULB) 1h
  • Eric Fleury (ENS Lyon) 30min
  • Gwendal Le Grand (CNIL, France, à confirmer) Europe contre Google/Facebook 45m
  • Dominique Cardon (Orange, France) 45m

13 décembre

9h – 13h : Topologie et sociologie des réseaux

  • David Stark (Columbia Univ) 1h
  • Bertrand Jouve (Lyon2) 30 min
  • Pierre Mercklé (ENS de Lyon) 30 min
  • Vincent Blondel (Informatique, Univ Louvain) 1h

L'entrée est gratuite sur inscription préalable. Le nombre de places est limité par la taille de la salle. On peut s'inscrire dès à présent ici. Lieu du colloque : Ecole Normale Supérieure, 15 parvis René Descartes, salle F08, 69007 Lyon

Séminaire

La première séance du séminaire est le vendredi 23 sept de 13h30 à 17h30. Elle se tiendra à l'IXXI (plan d'accès)

Réseaux sociaux et Représentation de soi

Animateur : Pierre Mercklé, maître de conférences à l'ENS-Lyon, auteur de Sociologie des réseaux sociaux, col. Repères éd. La Découverte.

Intervenants :

Antonio CASILLI, maître de conférences en Digital Humanities à TELECOM ParisTech, auteur de Les Liaisons numériques : vers une nouvelle sociabilité ? (Seuil, 2010).

Alexandre COUTANT, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Franche-Comté, coordinateur du numéro de la revue Hermès : « Ces réseaux numériques dits sociaux » (n° 59, avril 2011, avec Thomas Stenger),

Julie DENOUEL, maître de conférences en sciences du langage, UMR Praxiling, Université Paul Valéry Montpellier III, coordinatrice avec Fabien Granjon, de Communiquer à l’ère numérique. Regards croisés sur la sociologie des usages (Presse de l’Ecole des Mines, 2011).

mercredi 07 septembre 2011

La matrice du néodocument

Extrait d'un billet publié au printemps ici :

Précédemment nous trouvions une représentation du livre sur chacun des sommets du triangle, même si la différence de perspective soulignait les différences de dimensions. Cette fois, le document n’apparait plus qu’au centre, comme un navigateur qui le reconstruira à la demande de l’internaute. On pourrait dire que le système documentaire a réintégré la construction du document. La notion « parenthèse Gutenberg » prend alors une tout autre ampleur. L’imprimerie avait sorti la production documentaire des bibliothèques, des infrastructures épistémiques de l’époque. Le numérique réintègre la production documentaire dans l’infrastructure épistémique contemporaine : le web.

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Il y aurait une thèse à écrire sur l'émergence et l'évolution du navigateur. En attendant qu'un étudiant futé s'y mette, voici une superbe infographie aussi intéressante par ce qu'elle présente que parce qu'elle cache. L'évolution du web, réalisée par une équipe de développeurs de Google Chrome. L'objectif est évidemment de montrer que le dernier né des navigateurs est celui qui s'appuie sur les technologies les plus performantes parce que les plus actuelles.

L'infographie a l'avantage de résumer l'évolution des navigateurs et des langages, méthodes et logiciels qui les portent. Depuis l’ancêtre Mosaïc, qui a posé le concept, seuls six navigateurs se sont imposés, dont cinq sont encore en fonction. Les dernières tendances montreraient une montée de Chrome au détriment d'Explorer, toujours leader, et surtout de Firefox. Le navigateur est le principal instrument de la constitution du néodocument du nouveau millénaire, sa matrice.

Quelles leçons tirer de ce graphique ? En voici quelques-unes sans prétendre du tout épuiser le sujet :

  • Le très petit nombre d'alternatives et l'énorme succès de quelques-unes souligne l'importance de la normalisation de fait. Le néodocument remplace de plus en plus les anciens documents qui règlent notre vie en société et il a naturellement a envahi notre quotidien et suppose un contrat de lecture pour être repéré, décrypté et éventuellement transmis. Il nous serait insupportable d'avoir à apprendre plusieurs contrats de lecture. Passer d'un navigateur à un autre, aux fonctionnalités pourtant très proches est souvent agaçant, sans compter que nous devons aussi apprendre à gérer d'autres services concurrents (messageries, applications des mobiles, etc.).
  • Tous les navigateurs sont gratuits, et pourtant, ils sont le fruit d'un intense travail de recherche-développement, d'ajustements et d'intégration de fonctionnalités continues. Cette gratuité est significative. On paye sa connexion, mais on n'imagine pas payer la matrice du néodocument.
  • La difficulté du navigateur Opéra, un des plus anciens et, on le voit bien sur l'animation, un des plus innovants, souligne l'importance d'un écosystème pour le développement du néodocument. Explorer, Safari et tout récemment Chrome profitent de leur inclusion de fait dans le système documentaire de l'internaute, par la bureautique, le design ou la recherche. Firefox se place dans une position d'alternative libre, mais était de fait soutenu par Google. L'arrivée de Chrome le fragilise.
  • L'inclusion progressive des services au navigateur mériterait d'être étudiée de près. Depuis le multimédia, la dynamique, l'interactif, le partage, etc., elle marque l'évolution de la typographie numérique, du texte et de la fonction de transmission, les trois dimensions du néodocument.

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