Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

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vendredi 14 septembre 2007

Données, information et document

Deux billets en d'InternetActu à méditer :

Le premier chronologiquement est d'Hubert Guillaud. Intitulé Demain, l'intelligence des données, il montre comment la mise en place progressive du Web sémantique en reliant de plus en plus de données disponibles et en autorisant toutes sortes de calcul et de corrélation modifie l'information disponible.

Le second de Daniel Kaplan, répond au premier. Son titre est interrogatif Données malignes ?. Il constate que plus les données sont importantes, plus leur émission est un enjeu pouvant donner lieu à toutes sortes de manipulations. Sa conclusion, sous forme d'aphorisme est claire : “Plus une donnée est considérée comme susceptible d’être exploitée, moins il est possible de lui accorder confiance…”

Ainsi les deux billets explorent chacun une dimension du phénomène : la dimension technique avec le lien qui se fait entre les calculateurs, les capteurs et les mémoires ; la dimension humaine avec la maîtrise ou le contournement du dispositif, et donc la liberté, consciente ou fortuite, de produire du sens.

Il reste encore à creuser, à mon avis, une troisième dimension : la dimension documentaire, qui est sociale et permet de s'entendre collectivement sur une connaissance commune. Sans doute, les données peuvent être de plus en plus combinées et manipulées, sans doute chacun peut ou pourra en tirer des informations, mais pour vivre en société il faudra se donner les moyens de partager des vérités. Le document, ou ce qui le remplacera demain, est ce qui fait foi. C'est cette dimension qui, à mon avis, permettra de résoudre le problème pointé par D. Kaplan.

Actu du 17 sept

À la demande d'H. Guillaud, je tente de préciser un peu. L'idée, qui est simplement une ébauche et reste à creuser, est la suivante :

Construire un «document» suppose que l'on a un artefact (pour voir, c'est la forme) qui permet d'agréger des données en informations en leur donnant un sens (pour lire, c'est le texte) afin de le partager (pour comprendre et être compris au delà de l'ici et du maintenant).

Si l'on en reste aux notions de données ou d'informations, on s'interdit de penser la réalité de la communication documentaire. On est obligé de faire appel à des notions extérieures comme, par ex la confiance. Or dans un système documentaire élaboré, la confiance est déjà intégrée dans le document. Cela n'empêche pas une société de fonctionner, mais elle est moins efficace. Le problème aujourd'hui est justement que l'on n'a plus une notion claire de ce qu'est un document numérique ou, si l'on veut, que l'on a éclaté les trois dimensions précédentes sans trouver de substitut. Dès lors si l'on a (beaucoup) gagné en efficacité dans le traitement des données et sans doute aussi dans la construction d'informations, on a perdu au moins en partie l'ordre documentaire.

Pour le dire autrement et plus pompeusement : Une société documentée est une civilisation (sans jugement de valeur, une civilisation peut-être humainement effroyable). Si, de plus elle est documentarisée (c'est à dire si le système documentaire est structuré), alors elle pourra exploiter efficacement son capital cognitif et le transmettre à la postérité. Il n'est pas sûr que le numérique soit civilisé, mais cela viendra sans doute ;-).

mercredi 12 septembre 2007

« Naviguer suppose une culture »

Un rapport d'audit sur les politiques publiques françaises en faveur du livre vient d'être mis en ligne.

Mission d’audit de modernisation, Alain CORDIER, Bernard FONTAINE, LÊ NHAT BINH, Rapport sur la chaîne du livre, Inspection générale des Finances n° 2006-M-095-02, Inspection générale de l’Administration des Affaires Culturelles n° 2007-10, Juillet 2007, 51p. Pdf.

J'y reviendrai car il fournit d'intéressantes données et réflexions sur l'économie de la branche, l'implication publique et sa relation au numérique. Mais en attendant, voici un extrait non sans rapport avec le projet québécois du Ministère de l'éducation de développer les bibliothèques scolaires :

Rappelons d’abord, au risque de sortir des limites imposées d’un rapport d’audit, qu’il faut non seulement savoir lire, mais très bien lire pour tirer parti d’un livre et même encore plus d’un écran numérique. Naviguer suppose une culture, pour choisir ce à quoi l’on tient, et éviter que l’hyper lecture ne se transforme en une mise en abyme, comme tend à le montrer la pratique de certains internautes. De même, l’écriture, au sens du talent, est radicalement indépendante des outils où elle se forme. Le texte est dans l’esprit avant de s’inscrire sur un support. Que celui-ci soit un papier ou un écran ne change rien à ce préalable qui a à voir avec l’imaginaire, la pensée, la liberté et le coeur. Tout cela suppose de trouver dans nos écoles une nouvelle compréhension de ce que signifient la transmission et le rapport à un maître qui enseigne.

Il faut donc se réjouir de voir dans le livre jeunesse, qui représente 16,6% du marché du livre, l’un des segments d’activité les plus solides, en hausse constante depuis plusieurs années. Globalement, depuis un an, il s’est vendu environ 80 millions de livres jeunesse. La diminution de la lecture, l’âge de l’adolescence étant venu, renvoie toutefois aux réflexions nécessaires sur l’enseignement littéraire pour donner davantage place à l’éveil au sens qui permette de mieux comprendre l’homme et le monde, pour y découvrir l’épaisseur de vie que nourrit toute altérité. p.20

Repéré par La feuille

mardi 11 septembre 2007

Création du Web-média destructrice de la presse

L'avenir de la presse continue de susciter bien des inquiétudes des deux côtés de l'Atlantique. Ce n'est pas nouveau et P. Lozeau les avait synthétisées ce printemps pour ce blogue dans un billet. Nous savons aussi qu'il faut nuancer sérieusement l'analyse (voir ici), si l'on raisonne à l'échelle de la planète. Mais le mouvement s'accélère et les observateurs multiplient les analyses.

Parmi les nombreuses alertes récentes, il faut de nouveau saluer du côté francophone la veille, fine intelligente et constante, d'E. Parody, partiale mais toujours documentée et analytique. Depuis la rentrée, trois billets au moins rencontrent directement les préoccupations de ce blogue :

  • Le risque induit par le préférence de Google-news pour les dépêches d'agence (ici)
  • La chute des effectifs des journaux (ici)
  • La difficile adaptation du modèle économique de la presse aux flux RSS (ici)

Sans revenir en détail sur ces points, je voudrais les mettre dans la perspective d'une analyse en modèles (voir ici pour la présentation des modèles) à partir de deux constats, tirés de deux publications récentes : le nouveau modèle du Web-média s'installe sans ménagement pour les anciens ; l'ancien modèle de la presse a une forte inertie.

L'insoutenable légèreté du Web-média

Un rapport récent de chercheurs de Harvard, au titre évocateur inspiré de Schumpeter (voir explication sur Wikipédia), fournit quelques indications sur l'évolution de l'audience des sites d'information :

Thomas E. Patterson, John F. Kennedy, Creative Destruction: An Exploratory Look at News on the Internet, Report from the Joan Shorenstein Center on the Press, Politics and Public Policy, Août 2007 Pdf

L'audience de 160 sites d'information a été suivie pendant un an. Extrait du résumé (trad JMS) :

Les sites des journaux nationaux au titre reconnu sont en croissance, tandis que ceux de beaucoup de journaux locaux ne le sont pas. Les sites des réseaux de télévision reconnus voient aussi croître leur traffic, tout comme ceux des stations locales de télévision et de radio. Cependant, les sites dépendant des organisations traditionnelles de nouvelles croissent moins vite que ceux des principaux diffuseurs de nouvelles non-traditionnels, comprenant les agrégateurs, les blogueurs, les moteurs de recherche et les offreurs de service.

Ainsi selon que l'on retienne les deux premières phrases ou la dernière, le verre serait à moité plein ou à moitié vide et on pourrait conclure à un relatif optimisme pour les médias traditionnels les plus reconnus à condition de rester vigilant. Cette conclusion est malheureusement erronée. La croissance de l'audience des médias traditionnels ne signifie pas une croissance parallèle de leurs rentrées publicitaires. La publicité a tendance à creuser les écarts, allant naturellement vers le média le plus porteur, c'est à dire vers celui auquel est attaché l'image la plus positive.

Mais il y a bien plus : les deux modèles sont antagoniques et, au moins jusqu'à qu'il soit stabilisé, le succès sur le marché de l'attention du plus jeune se fait au détriment de l'autre. Je n'y reviens pas, je l'ai déjà largement expliqué (ici) et les remarques d'E. Parody le soulignent assez, en montrant toute la difficulté à rendre compatible les deux modèles.

Pire encore : L'antagonisme ne se manifeste pas seulement sur les parts du marché publicitaire, mais aussi sur la structure du média lui-même. Je ne prendrai que l'exemple de Google-news. On oublie souvent que ce service ne rapporte rien directement à son promoteur. Il n'y pas, pour le moment, de publicité sur ce service. Là encore, l'analyse par modèles est éclairante.

Pour Google-news, la firme mère s'est inspirée du modèle de la bibliothéconomie pour la structure médiatique du service et pour sa régulation : une revue (ou «panorama» selon le terme consacré en documentation) de presse ; le fair-use même si celui-ci a rencontré quelques oppositions selon la position des acteurs et la législation particulière des pays. Cette inspiration était intéressante : en effet, il n'y a pas de concurrence commerciale de ce côté, puisque le modèle bibliothéconomique n'est pas financé par le marché. Cette position d'homologie n'est donc tenable pour Google-news qu'à condition de ne pas rentrer sur le marché publicitaire.

Par ailleurs, la firme rompt avec ce modèle primitif grâce à la performance de ses outils automatiques. La structure de coûts du service n'a rien à voir avec celle, très lourde, de la bibliothéconomie. Mieux encore Google-news paraît concrétiser un vieux rêve de complémentarité entre le modèle bibliothéconomique et celui de la presse, puisqu'il oriente l'audience vers les encarts publicitaires des sites d'information cette dernière. Ainsi, Google-news s'est assuré, malgré quelques réticences, une relative neutralité du côté de la presse.

On peut alors se poser la question de l'intérêt pour Google de monter un service qui lui coute de l'argent et favorise les rentrées financières de ses concurrents sur le marché publicitaire. Pour y répondre, il faut considérer que le modèle du Web-média n'est pas encore stabilisé et prendre très au sérieux la mention Béta qui est faite sur la page du service.

À court terme, il s'agit d'occuper le terrain afin de monter les barrières à l'entrée pour d'autres acteurs intéressés sur les services de recherche d'informations. Tout ce qui fragilise les concurrents rapporte indirectement à Google, puisqu'il est, par ailleurs et de très loin, leader du marché publicitaire sur le Web. À moyen terme néanmoins, Google-news pourrait être prisonnier de sa réussite et devra rémunérer certains contenus, ceux qui viennent de professionnels, sinon il tarira ses sources les plus fiables. On en voit les prémisses dans les négociations avec les agences de presse. Ceci impliquera aussi une rentabilisation directe du service et donc vraisemblablement l'entrée de la publicité dans le service. Mais en attendant, plus il fragilise les producteurs aujourd'hui, meilleure demain sera sa position pour négocier.

En réalité, la limite de l'exercice pourrait être le succès de la firme Google elle-même. Elle ne peut-être un modèle de média à un seul acteur. Et il est à prévoir que les réactions se feront de plus en plus vive, dénonçant le monopole, à l'instar de celles particulièrement virulentes d'O. Ertzscheid (voir, parmi d'autres, celle-là).

Le poids du Quotidien

Cette stratégie est d'autant plus payante que le modèle de la presse a une forte inertie, tout particulièrement pour la presse quotidienne. J.-M. Charon, qui reste son meilleur analyste francophone, le montre clairement dans un article récent :

Charon Jean-Marie, L'économie de l'information, Structures et stratégies des groupes de presse, p.73-78. in Information, médias et internet, Cahiers Français n°338, mai - juin 2007, La Documentation française, sommaire *

Je cite :

En presse écrite le rythme quotidien constitue une différence de nature, imposant à un journal de collecter, traiter, mettre en forme, le plus souvent imprimer, voire distribuer lui-même l'information. C'est dire que la presse quotidienne se caractérise par des entreprises plus lourdes, regroupant de nombreux employés et cadres, notamment commerciaux, ainsi que des ouvriers et techniciens de fabrication.

Une telle structure est sans doute un gage d'indépendance, éditoriale et économique, en période de vaches grasses, mais c'est une source de rigidités quand vient la disette. Et, pour la presse quotidienne dans le monde occidental, il semble que nous soyons entrés dans ce cycle. On peut donc y prévoir encore de forts mouvements de concentration et de rationalisation. Dès lors, la voie est dégagée pour les nouveaux entrants du Web-média.

J'ajoute pour conclure que le raisonnement en modèles est éclairant pour décrypter les relations difficiles entre la presse et le Web-média, mais il l'est tout autant pour les autres modèles de médias (bibliothèque, édition, radio-télévision), bien entendu en le déclinant selon les spécificités de chacun.

-* Curieux numéro d'une revue, justement réputée, sur les relations de la presse et de l'internet où le mot Google n'est, sauf lecture trop rapide de ma part, jamais écrit, où aucune Url n'est citée dans les références. Bref, une résurgence de l'ancien monde dont je ne sauverais personnellement que l'article en question. Sévère peut-être, mais l'enjeu, comme voudrais le montrer ce billet, est lourd.

mercredi 05 septembre 2007

La redistribution des articles scientifiques

Malgré la déjà très abondante littérature sur le sujet, cet article qui mérite d'être signalé ici car il est écrit par des économistes, du point de vue du commerce électronique, il rejoint les analyses déjà présentées ici sur la redistribution produite par le Web et puis il fait une bonne synthèse non-partisane sur le sujet :

Roger Clarke and Danny Kingsley, ePublishing's Impacts on Journals and Journal Articles, Version of 11 August 2007, Preprint of an article forthcoming in the Journal of Internet Commerce 6, 4. Html

Repéré par P. Suber

mardi 04 septembre 2007

Presses universitaires, bibliothécaires.. même combat ?

Une étude récente, réalisée principalement par des responsables de Jstor à partir de nombreux entretiens avec des responsables de la gestion des universités (notés administrateurs dans l'extrait), des directeurs de Presses universitaires et des bibliothécaires US, préconise une coopération entre les Presses universitaires et les bibliothécaires pour construire les outils de publication et d'accès de demain.

Laura Brown, Rebecca Griffiths, Matthew Rascoff, University Publishing In A Digital Age, Ithaka Report, July 26, 2007. Ici

Extraits de la conclusion du résumé (trad JMS) :

Dans nos entretiens, nous avons trouvé que les administrateurs avait une réticence quant à rattacher l'édition à leur mission principale ; que les bibliothécaires avaient beaucoup d'énergie et d'enthousiasme pour réinventer leur rôle sur les campus afin de répondre aux besoins changeants de ce qui les constituent ; et que les réponses des directeurs des presses s'étalaient sur un large éventail depuis ceux qui continuaient à faire ce qu'ils avaient toujours fait, jusqu'à ceux qui étaient en relation étroite avec les programmes de leur institution et étaient engagés dans des coopérations pour développer de nouveaux produits électroniques. De nombreux directeurs de presse ont conscience de ce qui devrait être fait pour basculer vers de nouvelles entreprises, mais ils manquent de moyen financier, d'équipe technique et de compétences techniques pour s'engager dans ce genre de programme. Les bibliothécaires et les directeurs de presse admettent qu'ils ont une expérience de collaboration limitée et que la différence de leur économie rend cette collaboration problématique. Mais, en même temps nous avons constaté qu'ils avaient pleine conscience du caractère unique des compétences et de l'expérience que chacun amenait à la table. Finalement, il y avait une forte conscience que l'initiative d'un tiers ou au moins une force de catalyse était nécessaire pour : faciliter l'investissement financier ; engager la communauté dans une vision partagée d'un paysage de la communication scientifique ; aider les institutions à trouver leur place dans le nouveau système ; rassembler les ressources nécessaires pour l'avenir : et favoriser la coopération à la fois sur les campus et entre les institutions.

Les administrateurs, les bibliothécaires et les presses universitaires ont chacun un rôle à jouer (comme les scientifiques qui n'étaient pas directement concernés par ce rapport). Les administrateurs seniors doivent être volontaires et admettre qu'à l'ère numérique, l'édition dans un sens large est un élément central de l'activité d'une université. Ils devront gérer de façon stratégique les actifs et les ressources de l'université si les universités veulent garder leur influence sur l'évaluation et la diffusion des connaissances et de la science. Les directeurs des presses et les bibliothécaires doivent travailler ensemble pour créer les produits intellectuels du futur qui seront de plus en plus créer et diffusés sous forme électronique. Leurs efforts devraient être étroitement et intelligemment coordonnés aux programmes universitaires des campus et aux priorités pour conforter leur pertinence et l'engagement institutionnel. Les trois parties doivent travailler ensemble pour construire une infrastructure électronique partagée qui économisera des ressources, permettra la montée à l'échelle, montera l'expertise, favorisera l'innovation et intégrera les ressources productives des universités afin de maintenir un environnement éditorial universitaire robuste, varié et coopératif.

L'alliance entre la bibliothèque et les éditions a été réalisée dès 1995 à l'Enssib. C'est elle qui a permis de mettre à la disposition des internautes d'abord les mémoires des étudiants (plus de 600 en ligne aujourd'hui) et le BBF (toute la collection est en ligne aujourd'hui) puis de développer toute une série de services. Même si chaque métier a sa vocation et ses technicités, les frontières sont moins tranchées et les cartes se redistribuent avec le numérique. Une coopération est très profitable.

J'y ai participé activement à cette époque. Pour ceux que cela intéresse, j'avais expliqué ce choix, ses raisons et ses conséquences, dans un article, il y a 10 ans déjà. Il faudra que je retrouve une version électronique ;-)..

Peut-on dessiner les contours d'une bibliothèque électronique ? Le cas de la bibliothèque de l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (Enssib), Document numérique, vol 2 n°3-4/1998, p.145-160.

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