Economie du document (Bloc-notes de Jean-Michel Salaün)

Repérage de données sur l'économie des documents dans un environnement numérique

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 06 décembre 2010

De la transparence.. et des documents

Quelques remarques rapides pour accompagner le feuilleton WikiLeaks, à partir des préoccupations de ce blogue sur l'économie des documents.

P. Starr dans son livre The Creation of The Media rappelle la naissance de la notion d'objectivité dans la presse. Il cite Walter Lippman qui un des premiers en 1920 dans Liberty and The News l'a mise en avant. Extrait (trad JMS) :

Lippmann exhortait les journalistes à être plus « objectifs », un mot qui venait d'apparaître pour décrire le journalisme. Les critiques aujourd'hui dénoncent l'objectivité comme une idéologie professionnelle, mais il est important de comprendre les pratiques professionnelles que Lippmann voulait faire adopter aux journalistes. Il voulait que les journalistes s'inspirent de la science en développant un « sens de la preuve » et en reconnaissant franchement les limites de l'information disponible : il les exhortait de démonter les idées reçues et les abstractions et de refuser de laisser de côté des nouvelles ou de mettre la morale ou n'importe quelle autre cause avant la véracité. Ce que Lippmann demandait avant tout aux journalistes était la responsabilité (accountability). (..) Mais les journalistes ne pouvait pas faire tout seuls le travail indispensable ; ils avaient besoin d'experts pour organiser l'information à leur place et Lippmann suggérait la création de «observatoires politiques » - des instituts de recherche à la fois en dedans et en dehors du gouvernement - pour fournir les preuves systématiques qui pourraient servir, par exemple, pour évaluer les performances des agences gouvernementales. p.396-397

On retrouve bien des dimensions de ces fondations du journalisme moderne dans l'affaire Wikileaks, y compris dans l'évolution de la personnalité de son responsable. Mais ce que montre surtout Wikileaks est un déplacement de la notion de preuve vers l'évidence (au sens français et non anglais). On croit ce qui est publié non pas à cause d'une démonstration, mais parce que la méthode de publication des documents semble en garantir la véracité, à la fois parce qu'ils proviennent de témoins directs et qu'ils sont potentiellement visibles par tout le monde et donc vérifiables par tout un chacun. Cette évolution de l'« objectivité » vers la « transparence », avec les mêmes limites théoriques et la même efficacité pratique de l'une et l'autre utopie, est parfaitement en cohérence avec l'architecture anarchique et l'économie décalée du web et ses conséquences sur la transformation des médias. Les mêmes forces sont à l'œuvre dans la transformation de la science en e-science ou encore dans les débats sur la vie privée autour des réseaux sociaux.

Sans doute, ce succès est à mettre en résonance avec l'évolution même de nos sociétés dites post-modernes et leur rapport avec la vérité (sur ce point, voir Roger (ici et) : La seconde modernisation introduirait un effet de retour sur cette prétention à la maîtrise qui caractérisait la première car les conséquences ne peuvent plus être repoussées au-delà de nos générations. La prétention à la totalisation du savoir et au triomphe des autorités scientifiques seraient battues en brèche : la seconde modernisation introduit l'exigence d'une réflexivité, d'un savoir qui se déclare lui-même et qui se contrôle en connaissant ses limites et ses conditions de production. p.161

Néanmoins dans l'histoire de WikiLeaks la théorie du document permet de voir les limites de cette nouvelle idéologie. Même si les documents sont pour une part en accès libre, leur décryptage, c'est à dire leur accessibilité intellectuelle (lu), passe par cinq des journaux les plus prestigieux des États-Unis et d'Europe (ici). Et ainsi les données brutes, triées, mises en contexte et publiées par les journaux prennent le statut d'information journalistique avec toute la confiance attachée à ce statut (su). C'est la responsabilité journalistique (accountability), telle que définie dans les années vingt du siècle dernier qui l'a emporté.

L'erreur du raisonnement serait de croire que l'on transforme un ordre documentaire à partir d'une simple mise en accès (vu). L'abandon de la mise en ligne sans tri préalable des données brutes qui était pourtant le dogme initial du site () souligne a fortiori la prégnance d'un ordre documentaire pour la diffusion de documents d'archives d'institution.

Le passage de l'objectivité à la transparence modifie aussi les responsabilités d'une autre profession qui doit s'adapter très vite à la nouvelle donne du web. Il n'y a pas eu, en effet, d'enquête journalistique dans cette affaire, simplement la consultation par des journalistes de documents qui leur ont été proposés spontanément. On peut parier qu'à l'avenir la fonction archivistique, avec ses différents attributs va s'en trouver considérablement renforcée, pour le meilleur et pour le pire.

Je rappelle que, selon le manuel, les archivistes québécois évaluent, sélectionnent, acquièrent, conservent et mettent à disposition des documents d’archives, assurant leur intégrité intellectuelle et une conservation physique responsable, pour le bénéfice des utilisateurs actuels et celui des générations futures" (Association of Canadian Archivists 1999, notre trad.) comme leurs collègues ailleurs au Canada. Toutefois, à la différence de ces derniers, les québécois entendent aussi exercer des responsabilités sur « la gestion des documents qui consiste à assurer le contrôle systématique des documents pendant leur cycle de vie. »

Paradoxalement, il semble que dans cette histoire c'est bien l'ordre documentaire traditionnel, journalistique et archivistique, qui sortira renforcé, mais l'un et l'autre devront s'adapter à une nouvelle architecture de l'accès à l'information.

Actu un peu plus tard

Parmi les très nombreux billets sur WikiLeaks, deux proches de mes préoccupations Christian Fauré et Martin Lessard.

Actu du 15 déc 2010

Sur les chgts du journalismes, voir :

David Carr, “WikiLeaks Taps Power Of the Press — The Media Equation,” The New York Times, Décembre 12, 2010, rub. Business Day / Media & Advertising, ici.

Actu du 3 mars 2011

Pile sur le sujet, un papier de Y Benkler qui commence par une citation de T Roosevelt sur le journalisme à scandale et analyse en détail l'affaire Wikileaks, montrant à la fois les tentatives d'attaque contre le service et son responsable et ses capacités de résistance et constatant qu'il s'agit d'une évolution des formes du 4e pouvoir.

A FREE IRRESPONSIBLE PRESS: WIKILEAKS AND THE BATTLE OVER THE SOUL OF THE NETWORKED FOURTH ESTATE ici

jeudi 02 décembre 2010

Le web et l'espace public

Toujours dans la continuité des billets précédents sur la troisième dimension du web et les différentes stratégies industrielles à l'œuvre, et au moment où le monde des médias bruisse de l'affaire WikiLeaks, il est bon de revenir à quelques fondamentaux de l'analyse. Pour cela je prendrai quelques extraits d'un excellent livre sur la naissance des médias modernes (le livre s'arrête en 1941 au moment de l'entrée des États-Unis en guerre) et une intervention plus récente du même auteur.

Paul Starr, The Creation of the Media, Basic Books., 2004, ici.

Paul Starr, “Statement to the Federal Communications Commission Workshop on the Future of Media and Information Needs of Communities,” Mars 4, 2010,.

Deux extraits du livre (trad JMS). Le premier fait allusion à la notion habermassienne d'espace public à laquelle l'auteur n'adhère que partiellement, le second au début du vingtième siècle :

L'espace public public dans l'Europe moderne ne doit pas être confondu avec un idéal démocratique, comme si la raison avait atteint sa forme la plus élevée et cultivée parmi les arômes capiteux des cafés de Londres et les parfums des salons de Paris du dix-huitième siècle, pour glisser sur la voie de la dégradation au cours des siècles suivants. Alors que les débuts de l'espace public moderne représentaient un abandon du secret politique, il restait toujours socialement exclusif, limité par les pressions habituelles de l'argent et du statut, et régulièrement manipulé par les personnes au pouvoir. L'opinion publique a pu émerger comme une force nouvelle dans la politique, mais l'espace public, dont les États européens ont permis le développement dans le début des temps modernes, a fortement limité l'audience de cette opinion. Sauf dans certains domaines très limités, l'espace public n'a pas encore pu fournir à la société un moyen de gouvernance. p.46

La capacité des médias à exercer un pouvoir par eux même dépend à la fois de leur autonomie par rapport au pouvoir de l'État et de leur indépendance commerciale. Pour chacun des deux, l'Amérique a fourni au développement des médias un terrain fertile et quant à leur pouvoir, les médias ont été beaucoup plus avancés aux États-Unis que nulle part ailleurs : une presse puissante mais encore décentralisée, prônant un journalisme agressif et souvent porté sur le sensationnalisme ; une industrie du cinéma concentrée dans une poignée de sociétés qui dominaient les écrans aussi bien à l'étranger que localement ; et le seul réseau de radio-télévision significatif dans le monde, avec des centaines de stations locales et deux réseaux nationaux. Ces institutions ont été les signes avant-coureurs d'une époque où les médias sont devenus un facteur d'indépendance en politique aussi important, par exemple, que les partis politiques eux-mêmes qui avaient eu la haute main sur beaucoup d'entre eux. p.386

Extrait de l'intervention devant la FCC :

Les innovations dans les informations en ligne sont pleines de promesses, mais la tendance dominante est inquiétante. Le déclin à la fois de la publicité et de la distribution des journaux ne se renversera pas une fois la récession économique terminée. La presse survit grâce un lectorat vieillissant qui achète par habitude le journal et fait face à une perte catastrophique de lecteurs chez les jeunes adultes. Cette baisse n'est pas limitée aux seuls journaux. Entre 1998 et 2008 d'après les enquêtes du Pew Research Center le nombre d'Américains qui disaient qu'ils ne prenaient des nouvelles auprès d'aucun support au cours d'une journée moyenne est passé de 14 à 19%. Parmi les 18-24 ans durant la même période, il est passé de 25 à 34%.. Comme ces données le montrent, un environnement plus fragmenté se développe pour les médias où de plus en plus d'Américains n'ont plus accès aux nouvelles en partie parce qu'ils ne les croisent plus dans les journaux, ni à la radio, ni à la télévision.

Cette dernière citation est à mettre en relation avec cet autre billet.

Curieusement, il semble que P. Starr n'arrive pas à poursuivre son propre raisonnement sur notre période post-moderne en la considérant simplement dans la continuité des précédentes, sans en percevoir les changements qu'il analyse pourtant si bien pour celles-là. Je crois qu'il faut distinguer trois phénomènes interdépendants. D'une part la modification de l'architecture des médias par le web, d'autre part la stratégie des industriels et enfin la transformation de l'espace public, c'est à dire de l'échange public des idées qui l'accompagne. La question qui reste ouverte est de savoir quel sera le statut du document dans celui-là. Le modèle du journaliste avait mis en avant l'objectivité au vingtième siècle suite à l'histoire présentée par l'auteur. La transparence prendra-t-elle sa place au vingt-et-unième, avec quelles conséquences ?

Actu du 3 décembre 2010

Comparé à ses collègues des trois années précédentes, les revenus publicitaires de la presse américaine au 3ème trimestre de 2010 sont pour la première fois positifs voir ici.

Toutes les données sur la presse US sont accessibles sur la NAA.

mardi 23 novembre 2010

La troisième dimension du web

Comme en écho à mes préoccupations du moment, Tim Berners-Lee vient de publier un nouvel article, explicitement une réponse à celui de C. Anderson sur la mort du web :

Tim Berners-Lee, “Long Live the Web,” Scientific American (Décembre 2010), ici . Traduit en français ici.

Il défend d'abord sur l'utopie primitive du web, l'universalité, les protocoles ouverts, la distinction entre l'internet et le web et in fine le linked data qui sont les fondements du succès de la toile et fustige les tentatives de verrouillages de toutes sortes. On retrouve dans cet article les thèmes qui lui sont chers et qui s'appuient principalement sur la performativité. Mais, et c'est plus nouveau il me semble sous sa plume, il insiste aussi fortement sur la dimension politique du développement du web, faisant le parallèle avec la démocratie. Prenant des exemples dans des affaires récentes mettant aux prises des gouvernements et des firmes, il parle de droits de l'homme électroniques (Electronic Human Rights) et fustige la traçabilité.(No Snooping). Cette rhétorique nourrit toute la communauté du web libertaire depuis longtemps, mais elle déborde aujourd'hui le cercle des initiés, et l'alerte du fondateur du web en est une belle illustration.

Les débats, qui touchent maintenant les plus hautes instances politiques, montrent que le web est bien à la recherche de sa troisième dimension (ici), celle qui fonde son statut documentaire, non sans tâtonnement et c'est bien normal. On pourrait faire un parallèle avec la configuration progressive du statut social de la presse, telle que nous la connaissons aujourd'hui avec la figure du journaliste, le 4ème pouvoir, l'objectivité. Celle-ci est issue d'une innovation technique (rotatives), économique (double marché), de stratégies industrielles et d'une transformation profonde de la demande sociale. Un rapport récent montre judicieusement combien ce modèle de la presse traditionnelle est aujourd'hui ébranlé par une presse en ligne qui se cherche.

Philippe Couve et Nicolas Kaiser-Bril, Nouveaux modèles économiques & questions de déontologie, Novembre 2010 (ici).

mercredi 27 octobre 2010

Synthèse sur les pratiques culturelles en France

Compétences de l'auteur et clarté de son propos. Lecture indispensable :

Olivier Donnat, “Les pratiques culturelles à l'ère numérique,” BBF, n°. 5 (2010): 6-12 ici.

Résumé :

La comparaison des résultats de l'enquête 2008 Pratiques culturelles des Français avec ceux de la précédente enquête réalisée onze ans auparavant permet une description générale de l'évolution des pratiques culturelles au cours d'une décennie marquée par la diffusion de l'internet et des nouveaux écrans. Si la révolution numérique n'a pas (jusqu'à présent ?) bouleversé la structure générale des pratiques culturelles ni infléchi la plupart des tendances observées dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, plusieurs indices laissent entrevoir la profondeur des mutations en cours, notamment dans les jeunes générations.

jeudi 13 mai 2010

(Dés)ordre documentaire et (dés)ordre social

Francis Epelboin relate comment en Tunisie certains groupes islamistes arrivent à faire fermer des comptes Facebook à leurs yeux impies, simplement en utilisant les fonctionnalités automatiques du réseau (ici). L'histoire est édifiante et mérite d'être lue et méditée. Il est probable que la Tunisie ne soit ici que la partie émergée d'un iceberg de manipulations variées. Sans revenir sur les aspects éthiques, politiques et sociaux évidemment fondamentaux de cette histoire, je voudrais réfléchir tout haut et sans prétention ici à sa dimension documentaire.

Reprenant une métaphore habituelle sur le net l'auteur démarre ainsi son billet : Si Facebook était un pays, il serait l’un des plus peu­plés de la pla­nète, mais il serait égale­ment aux prises avec une guerre civile qui prend des pro­por­tions inquié­tantes. Cette métaphore est séduisante mais trompeuse. Elle fait comme si nous existions sur le web comme dans la vie ordinaire. Il y a pourtant une différence de taille : certes nous existons bien sur le web, mais notre existence y est documentaire (ici).

C'est une évidence que l'on a tendance à oublier ces derniers temps. L'ordre documentaire et l'ordre social sont sans doute le reflet l'un de l'autre, mais il s'agit d'un reflet sérieusement déformé : le monde du document est soumis à des contraintes sensiblement différentes de celles du monde matériel, notamment celles de ses trois dimensions (par ex ici).

En schématisant de façon outrancière, l'ordre ancien, celui de la documentarisation que nous quittons progressivement, s'appuyait d'abord sur la forme du document qui était un objet que l'on pouvait repérer et que l'on s'échangeait. Aujourd'hui la bataille qui se mène sous nos yeux est celle de la reconstitution d'un ordre documentaire, par une redocumentarisation, sans nul doute radicalement différent du précédent, mais qu'il ne faudra pas confondre non plus avec l'ordre social dont il n'est qu'une des composantes, on pourrait dire sa mémoire externe. ()

Google, en se positionnant sur la dimension texte pour capter l'attention par la recherche, a déjà fait basculer cet ordre par son activité de «lecture industrielle» pour reprendre l'expression d'A. Giffard (). Mais si la capacité de chercher transversalement dans l'ensemble des textes réduit leur hiérarchisation et peut remettre en cause une «doxa», voir par exemple la polémique entre l'État chinois et Google ou plus prosaïquement son interprétation à géométrie variable du copyright, l'ordre social n'est touché qu'indirectement.

Facebook, en voulant utiliser sa maîtrise du graphe social comme un avantage concurrentiel décisif pour valoriser la vente d'attention, polarise l'ordre documentaire sur sa troisième dimension, le medium. Il radicalise alors l'homologie individu-document, autrement dit l'ordre documentaire est soumis à celui des individus. Il importe la versatilité et la réactivité des clivages sociaux dans les arcanes des logiques documentaires, qui avaient auparavant recul et inertie. Alors l'ordre documentaire devient celui de la mémoire vive.

- page 3 de 9 -